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Madagascar Wildlife Conservation Adventure 2012 by Tom Benson, via Flickr CC.
Madagascar Wildlife Conservation Adventure 2012 by Tom Benson, via Flickr CC.

Madagascar, cette île qui n'existe pas (2/2)

Tout comme la naissance de Rome repose sur la légende de Romus et Romulus, la mythologie malgache nous fait découvrir la fabuleuse histoire de Raminia, l'ancêtre des lignées royales de la Grande île.

 Diego Diaz, navigateur portugais, est le premier Européen à approcher de Madagascar. Accostant l’île, le 10 août 1500, il lui donne le nom du saint du jour, San Lorenzo ou Saint Laurent.

La rade de Diego Suarez (la pointe nord de l’île) devient un point de ravitaillement des navires occidentaux, aussi bien portugais, hollandais, anglais que français. Mais les rapports avec les Malgaches se détériorent très vite.

Les Occidentaux préfèrent alors abandonner les comptoirs qu’ils y ont créés. Toutefois, les Français vont persister et s’implantent au sud-est de l’île, plus exactement à Fort-Dauphin, nommé ainsi en l’honneur du Dauphin, fils du roi de France.

Le 3 décembre 1648, Etienne de Flacourt arrive à Fort-Dauphin, pour y exercer la fonction de chef de colonie, en remplacement de Jacques Pronis, fortement contesté dans la petite colonie.

Etienne de Flacourt va entreprendre d’écrire l’ouvrage Histoire de la Grande Isle de Madagascar.

Publié en 1658, l’ouvrage va rencontrer un vif succès en France. Ouvrage de naturaliste et de géographe, Madagascar, pour la première fois y est décrit selon sa faune et sa flore, selon sa géographie, avec des esquisses et cartes établies par l’auteur, la population y est décrite également.

Des légendes, des coutumes y sont rapportées. L’ouvrage se présente comme scientifique, et constitue, jusqu’à ce jour, une source importante d’informations sur la période. Néanmoins, les rapports violents avec les Malgaches transparaissent dans ces lignes de Flacourt:

«Gardez-vous de ces habitants, vous étrangers qui que vous soyez et vous surtout Français. Ils sont très bavards, flagorneurs, prodigues en flatteries. Cette peuplade est la seule parmi les nations de la terre toute entière à jeter ses enfants aux bêtes sauvages comme des proies et à les abandonner par une coutume impie et très détestable (…).»

Madagascar oscille entre l’enfer des terres inconnues et l’utopie de la nature innocente. Si la nature y est merveilleuse, les hommes qui y habitent, n’étant pas semblables aux autres humains de la terre entière, y sont présentés comme des sauvages n’obéissant à aucune loi civilisée.

Le fabuleux destin de Raminia

Si contact violent il y a avec les Occidentaux, ce n’est jamais expliqué et interprété comme le fait d’un peuple qui résiste à une invasion mais comme le fait d’une «peuplade» cruelle, qui n’a pratiquement rien d’humain.  

Néanmoins, Flacourt a pris soin de relater les mythes tels qu’ils sont racontés par les Malgaches (les Madécasses). Ainsi du mythe de Raminia dont se revendiquent les lignées royales de cette région de l’île:

«Quelques-uns disent que les Roandrian s’appellent Zafferahimina du nom de la mère de Mahomet qui s’appelait Imina, d’autres qu’ils se nomment Zafferamini, c’est à dire, la lignée de Ramini qu’ils disent avoir été leur ancêtre, ou de Raminia femme de Rahourod, père de Rahazi et de Racouvatsi; ils en parlent de la sorte que le nommé Andian Manhere m’a lui-même récité.

Du temps que Mahomet vivait et était résident à la Mecque, Ramini fut envoyé de Dieu au rivage de la mer Rouge proche de la ville de la Mecque, et sortit de la mer à la nage, comme un homme qui se serait sauvé d’un naufrage.

Toutefois, ce Ramini était grand prophète, qui ne tenait pas son origine d’Adam comme les autres hommes, mais avait été créé de Dieu à la mer, soit qu’il l’ait fait descendre du ciel et des étoiles, et qu’il l’ait créé de l’écume de la mer, Ramini étant sur le rivage s’en va droit trouver Mahomet à la Mecque, lui conte son origine, dont Mahomet fut étonné, et lui fit grand accueil; mais lorsqu’il fut question de manger, il ne voulut point manger de viande qu’il n’eût couper la gorge lui-même au bœuf, ce qui donna occasion aux sectateurs de Mahomet de lui vouloir mal et même furent en dessein de le tuer, à cause du mépris qu’il faisait de leur Prophète.

Ce que Mahomet empêcha, lui permit d'occuper la gorge lui-même aux bêtes qu’il mangerait, et quelques temps après, il lui donna une de ses filles en mariage, nommée Rafateme. Ramini s’en alla avec sa femme en une terre dans l’Orient nommée Mangadsini ou Mangaroro, où il vécut le reste de ses jours et fut Grand Prince.

Il eut un fils qui s’appelait Rahouroud qui fut aussi très puissant et une fille nommée Raminia, qui se marièrent ensemble et eurent deux fils, l’un nommé Rahadzi et l’autre Racoube ou Racouvatsi.»

Rahadzi eut alors le dessein de faire un grand voyage par «toutes les Indes», recommanda de mettre son jeune frère Racoube au pouvoir si jamais les signes indiquaient qu’il mourrait en mer.

A peine fut-il parti qu’interprétant les signes, les notables mirent Racoube au pouvoir. Mais quelques jours à peine, Rahadzi revint avec sa flotte.

Prenant peur, Racoube fait équiper trente grands navires, embarque trois cents hommes, emmène toute sa richesse, met la voile vers le sud.

C’est ainsi qu’en passant par «l’île de Comoro», il aborde et contourne Madagascar pour arriver à l’embouchure du fleuve «Harengazavac, à deux lieues de Mananzari, dans la province des Antavares (…).»

Son frère l’ayant poursuivi, non pour le tuer mais pour le rassurer débarque également à Madagascar, les deux frères vont ainsi se poursuivre dans le malentendu. Le cadet s’enfonçant de plus en plus dans les terres, créant au passage royaumes et civilisation…

Mythe? Histoire? Fiction? Il est impossible, bien sûr, de trancher. L’histoire d’un royaume ou d’une nation part toujours d’un mythe fondateur. Rome ne doit-elle pas sa naissance de la mansuétude d’une louve envers Remus et Romulus? Des récits de Flacourt, ce mythe de Raminia (la mère de Rahadzi et Racoube) n’est pourtant pas celui qui ait le plus frappé l’esprit des Occidentaux.

L’imaginaire des Occidentaux a préféré garder les descriptions d’une nature généreuse, et fantasmer sur des peuplades sauvages et cruelles.

L’idée coloniale fait ainsi son chemin. C’est une terre bénie des dieux mais peuplée par des sauvages qu’on extermine ou qu’on civilise…

L’arbre anthropophage

Au XIXe siècle, auréolé par le discours scientifique des évolutionnistes sur la hiérarchisation des races, ce regard sur les terres inconnues et leurs populations s’accentue considérablement.

En France, comme en Europe, à la suite des découvreurs, des cartographes ou des explorateurs qui ramènent des récits ou des relations de leurs voyages, se créent nombre de revues et de journaux comme Le journal des voyages.

Les récits de Stanley ou de Savorgnan de Brazza comme les romans de Jules Verne y trouvent des places privilégiées, agrémentés d’articles scientifiques, de descriptions botaniques et de récits «véridiques et historiques».

La fiction se mêle intimement à la «science». La frontière entre l’affabulation et la vérité demeure très floue. C’est dans ce cadre que Madagascar se voit affublé d’un arbre mangeur d’homme (man-eating tree).

C’est un certain explorateur allemand Carl Liche qui, en 1881, raconte l’histoire dans le journal australien South australian register. Emmené dans la jungle malgache au pied de l’arbre mangeur d’hommes, il voit effaré ses guides, des Mkodo, une tribu de pygmées troglodytes, obliger l’une des leurs à escalader le tronc géant en forme d’ananas de l’arbre.

La plante, de deux mètres et demi de hauteur, jusque là immobile, se réveille d’un coup et happe la femme à l’aide de ses huit feuilles géantes où au milieu se trouve une cuvette remplie d’un liquide mielleux et nauséabond:

«L'horrible arbre cannibale, qui était jusque-là inerte et mort, revint soudain à la vie. Les vrilles minces et délicates, avec la fureur de serpents affamés, frémirent un instant au-dessus de sa tête puis, comme s'ils étaient animés par une intelligence démoniaque, s'attachèrent autour d'elle en s'embobinant autour de son cou et de ses bras; puis, tandis que les cris affreux de la femme et son rire plus horrible encore retentissaient pour être immédiatement étranglés en gémissement gargouillant, les vrilles s'élevèrent les unes après les autres comme de grands serpents verts, avec une énergie brutale et une rapidité infernale, puis se rétractèrent, et s'enroulèrent autour d'elles, se resserrant toujours avec la célérité cruelle et la ténacité sauvage des anacondas s'accrochant à leur proie.»

La femme meurt dévorée par la plante. Les Mkodos fêtent alors le massacre dans une orgie indescriptible.

Quand les Malgaches passaient pour des «sauvages»

Cette histoire, aussi incroyable qu’elle fut, connut un succès populaire immense. Le discours botanique l’accompagnant l’érigea pratiquement en vérité scientifique.

Il fallut attendre l’année 1950 pour que le scientifique Willy Ley, savant américain d’origine allemande, pionnier de la conquête spatiale, et féru de science-fiction, démontre que Carl Liche n’a jamais existé, de même que les Mkodos, que finalement, ce récit fait partie de la propagande raciste visant à présenter les Malgaches comme de véritables sauvages sans foi ni loi.

Sensiblement la même histoire, Souvenir de Madagascar, l’arbre anthropophage, a été publiée dans le Journal des voyages en 1878, par un soit disant explorateur français dénommé Bénedict-Henry Revoil.

Le récit montre comment un jeune homme fuyant ses semblables pour ne pas être sacrifié dans l’arbre anthropophage y revient, poussé par un instinct qui le dépasse, afin d’être dévoré dans une débauche de sens qui implique jusqu’à sa propre mère…

Bénedict-Henry Revoil pose aussi le fait raciste:

«Il y a trois races distinctes à Madagascar, parmi les trois millions d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves à l'ouest, descendus de la côte africaine et qui sont encore de vrais nègres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les Madécasses, type modifié par de nombreuses révolutions et de fréquents amalgames. Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus: ils ont conservé tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle ils doivent leur origine, c'est−à−dire qu'ils sont ignorants, superstitieux et... anthropophages. Leurs habitations sont situées au milieu de cavernes creusées dans les rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent des vallées profondes, à 400 pieds au−dessus du niveau de la mer. Près de la frontière des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1 mile environ de diamètre, dont les eaux dormantes s'échappent au sein d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la forêt impénétrable. Les Sakataves sont complètement nus; leurs relations avec les autres tribus sont assez guerrières, et leur seule religion est celle d'un culte abominable qu'ils rendent à un arbre déifié par eux qui, comme le Drosera rotundifolia —Cette plante carnivore, si bien décrite par Darwin— suinte un fluide visqueux qui l'aide à s'emparer de sa proie et possède des qualités enivrantes, dont les naturels se régalent avec avidité.»

La note que donne Benedict-Henri Revoil concernant cette plante est savoureuse de pédantisme et d’assurance scientifique.

Au passage, l’auteur délivre une classification sommaire de la population malgache, qui ne serait plus composée que des Sakataves (les Sakalava, ethnie de l’ouest malgache), des howas (les hova, catégorie sociale, roturiers ou hommes libres des Merina), et des Madecasses (le reste de la population? Le métissage présenté comme des amalgames, une dégénérescence…).

L’intérêt de l’auteur est de démontrer ici la pertinence de la hiérarchisation des races, l’origine asiatique devant être supérieure à l’origine africaine…  Et bien sûr les deux inférieures, et largement, à la race blanche.

Cette fiction, ce mythe, n’est pas un récit isolé, L’arbre anthropophage devient un thème majeur de la littérature d’aventure et d’exploration, de science-fiction ou d’émancipation. On peut ainsi citer: L’arbre maudit, de Georges Rouvray dans la revue Mon bonheur N°50, 1907, La Népenthe de Jean Joseph Renaud dans le recueil Le chercher de merveilleux, Calman Lévy Editeurs, 1907, L’arbre charnier de E.M Laumann dans la revue Lecture pour tous, 1er Septembre 1919.

Avec des variantes de l’arbre mangeur d’hommes, d’autres auteurs plus connus s’y sont essayés: Alphonse Daudet qui raconte comment une forêt vierge vient à dévorer une ville entière: Wood’stown, nouvelle parue dans le recueil Robert Helmont, journal d’un solitaire, Edition Dentu 1874. H.G Wells: L’orchidée extraordinaire dans le recueil de nouvelles « La poudre rose », La renaissance du livre, 1932, ou du même H.G. Wells, The Aepyornis Island ou L’île de l’Aepyornis, Société d’éditions littéraires et artistiques Librairie Paul Ollendorf, 1909, réédité par Albin Michel en 1929.

On le voit donc, Madagascar est une matière fictive féconde qui remonte loin dans le temps.

Et les lémuriens alors?

Sans qu’on ait abordé le mythe du continent perdu de la Grande Lémurie (parfois confondu avec Mu), continent antérieur à l’Atlantide, ni le grand Gondwana (la terre unique avant la séparation des continents) dont Madagascar serait le dernier vestige, retenons cette histoire auprès de Al-Mas’udi (vers 893-956), l’un des rares géographes arabes à s’être rendu à Zanzibar et qui signale la présence d’une île au large du Yemen, île appelée Wakwak al-Yaman:

«Dans la partie de la Chine qui est dans la mer, il y a de nombreuses îles; parmi elles, celles qui sont célèbres et connues sont au nombre de huit. La plus grande et la plus importante est l'îIe de Wakwak.

Elle est appelée ainsi parce qu'il s'y trouve des arbres élevés dont les nombreuses feuilles sont semblables à celles du figuier. Cet arbre porte des fruits au mois de mars, et ce sont des fruits semblables aux fruits du palmier.

Ces fruits se terminent par des pieds de jeunes filles qui en sortent. Le deuxième jour du mois. elles sortent leurs deux jambes; le troisième jour, les deux genoux et les deux cuisses. Et cela continue ainsi et il en sort chaque jour quelque chose jusqu'à ce qu'elles aient achevé leur sortie le dernier jour du mois d'avril.

Au mois de mai sort leur tête et leur forme extérieure est complète. Elles sont suspendues par les cheveux. leur forme et leur stature sont les plus belles qui soient et les plus admirables.

Lorsqu'on est au début du mois de juin, elles commencent à tomber de ces arbres jusqu'au milieu du mois, et il n'en reste plus une seule qui ne soit tombée. Au moment de tomber sur le sol, elles poussent deux cris: "Wakwak!".

On dit aussi qu'elIes en poussent trois. Lorsqu'elles sont tombées par terre, on trouve une chair sans os. Elles sont plus belles que tout ce qu'on peut désirer, sauf qu'elles sont mortes et qu'elles n'ont pas d'âme. On les ensevelit dans la terre; si on ne les ensevelissait pas et qu'elles restent ainsi, personne ne pourrait en approcher même de loin à cause de l'intensité de leur puanteur. Cela est une merveille du pays de Chine. Cette île est à la limite du monde habité de cette mer.»

Raharimanana, écrivain malgache

Retrouvez aussi la première partie de l'article

Raharimanana

Né à Antananarivo, capitale de Madagascar, Raharimanana est romancier, poète et dramaturge, on lui doit notamment les romans "Nour, 1947" (Editions du Serpent à plumes, 2001), "Za" (éditions Philippe Rey) et les pièces, "47"(éditions Vents d'ailleurs), "Les cauchemars du gecko" (éditions Vents d'ailleurs), "Des Ruines"(éditions Carnets-Livres), toutes mises en scène par Thierry Bedard de la compagnie "notoire".

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