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La Nigériane Edidiong Odiong, ici en 2014, a choisi de rejoindre le Bahreïn. Steve DYKES / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
La Nigériane Edidiong Odiong, ici en 2014, a choisi de rejoindre le Bahreïn. Steve DYKES / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Comment le Nigeria se fait dépouiller de ses athlètes aux JO

Beaucoup de Nigérians ont choisi de courir pour une délégation étrangère, la faute à une mauvaise prise en charge des athlètes.

À moins d'une semaine de la fin des Jeux de Rio, l'athlétisme nigérian fait grise mine. Mises à part Blessing Okagbare et Ese Brume, qui peuvent viser une médaille en saut en longueur, aucun athlète n'a réussi à dépasser le stade des demi-finales. Le compteur de médailles reste bloqué à zéro, et ce depuis déjà huit ans, puisque la délégation nigériane était déjà rentrée bredouille de Londres en 2012. Mais pourtant, le Nigeria est omniprésent... à travers les athlètes qui ont choisi de lui tourner le dos.

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À cause de qualifications jugées trop difficiles pour intégrer l'équipe nigériane, beaucoup de coureurs ont rejoint des délégations étrangères, à commencer par le Bahreïn. L'île du Golfe compte pas moins de sept athlètes d'origine nigériane dans sa délégation, parmi lesquels Kemi Adekoya, 23 ans, naturalisée en 2014. La jeune femme n'avait jamais pu concourir sous les couleurs nigérianes, malgré sa deuxième place lors du grand prix de Warri en 2013. Une situation qui inquiète même Michael Johnson, la légende américaine du 200 et 400m. «Je me demande si la Jamaïque et le Nigeria reçoivent de l'argent du Bahreïn lorsqu'ils valident le transfert de nationalité de tous leurs sprinters», s'est-il interrogé sur Twitter.

C'est donc sous les couleurs bahreïniennes qu'elle avait fêté sa victoire surprise au 400m haies en mai 2014 lors de l'étape qatarie de la Diamond League. Elle avait même déployé une banderole «I love Bahrain» sous les yeux de Solomon Ogbona, le président de la fédération. Elle avait expliqué son choix au journal Complete Sports Nigeria: «Ils voulaient que je parte étudier aux États-Unis alors que j'étais déjà bien avancée dans mes études à Lagos. Je pensais qu'ils allaient me proposer autre chose, comme de financer ma formation, mais ils étaient obsédés par les États-Unis.»

«Voici notre Lady, qui gagne des courses pour le Bahreïn. Une grosse perte pour l'athlétisme nigérian.»

À Rio, Kemi Adekoya a échoué aux portes de la finale du 400m haies, avec un chrono de 50"88. Autre victime de ce «Bahrain drain», Edidiong Odiong, 19 ans, également d'origine nigériane et toujours en course pour les demi-finales du 200m. Longtemps cantonnée aux quatrième et cinquième places lorsqu'elle courait pour le Nigeria, elle s'est imposée immédiatement lors des championnats U20 en 2016, juste après avoir changé de nationalité sportive.

La fédération «détruit leurs rêves»

Les hommes ne sont pas en reste, avec notamment Salem Eid Yaqoob, également passé du maillot vert au rouge, qui peut encore atteindre la finale du 200m. Le phénomène ne date pas d'hier, même si en 2004 à Athènes, c'est avec le Portugal que le coureur Francis Obikwelu avait raflé la médaille d'argent sur 100m. La fédération nigériane l'avait abandonné depuis sa blessure à Sydney en 2000, considérant qu'il était sur le déclin.

«Francis Obikwelu avait rejoint le Portugal après que le Nigeria l'avait maltraité, maintenant le type est le recordman d'Europe.»

Plus qu'aucun autre pays africain, le Nigeria se voit déposséder de ses athlètes, et du même coup de ses chances de médailles. «Lorsque vous demandez à vos athlètes de se sponsoriser eux-mêmes, que vous les laissez au milieu d’un aéroport à l’étranger, que vous ne les nourrissez pas, que vous ne leur prodiguez pas un environnement compétitif et interactif, vous détruisez leurs rêves», écrit la journaliste nigériane Hadassah Egbedi dans une tribune de Ventures Africa.

La fédération a beau expliquer qu'elle fait subir les meilleurs tests possibles pour sélectionner ses athlètes, il n'en reste pas moins qu'à Rio, plus de quinze athlètes nés ou originaires du pays ont filé vers d'autres contrées. Le problème étant que contrairement au Kenya et à l'Éthiopie, qui sont quasiment assurés de ramener plusieurs médailles tous les quatre ans, le Nigeria n'a pas vraiment le luxe de laisser filer ses talents. «Il est grand temps que les Nigérians comprennent qu’il n’y a virtuellement aucune structure de développement pour l’athlétisme au Nigeria», prévient Bambo Akani, président de l'association Making of Champions, cité par Hadassah Egbedi. Au risque, comme s'en inquiète Yomi Omogbeja dans Athletics Africa, de «non seulement perdre ses talents les plus âgés au crépuscule de leur carrière, mais également d'être sur le point de perdre son avenir.»

Paul Verdeau

Journaliste à Slate Afrique. 

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