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Rue Mohamed Mahmoud: Un an après les affrontements meurtriers avec la police, "châtiment ou chaos"

En novembre dernier, des manifestants qui protestaient contre le régime militaire mouraient par dizaines attaqués par les forces de l'ordre. Un an après, personne n'a été jugé et la colère pousse les manifestants à commémorer ces événements, et certains jeunes du Caire à recommencer la bataille. Trois personnes sont mortes ou dans un état très critique depuis lundi selon les manifestants, seuls des blessures non mortelles sont à déplorer selon le ministère de la Santé. [caption id="attachment_4841" align="alignright" width="330" caption="L'oncle d'un martyr descend de l'échelle après avoir accroché la photo de son neveu et des fleurs sur le mur de Mohamed Mahmoud. L'homme qui l'aide a peint "Mohamed Mahmoud" sur son bras."][/caption] Les affrontements avaient duré cinq jours au centre du Caire, autour du bâtiment du Ministère de l'Intérieur, et avaient fait près de 50 morts et 200 blessés. Les forces de maintien de l'ordre (Amn al Markazi, les Forces de Sécurité centrale) ont attaqué les manifestants à coups de gaz lacrymogène, balles en caoutchouc, mais aussi balles réelles, ce que les autorités ont toujours nié mais ce que les associations de défense des droits de l'homme et les médecins ont prouvé à de nombreuses reprises. Un an après, seul un policier a été inquiété. Aucun responsable. La révolution de janvier 2011 avait mobilisé en chantant contre le régime mais surtout contre Moubarak, son régime policier et la torture.  On dit aujourd'hui que rien n'a changé, que les coupables des morts des civils ne sont pas punis, et qu'il faudrait faire la révolution et contre la police et contre les Frères musulmans.   Hier, un an après le début de ces affrontements, le 19 novembre, se massaient dans la rue Mohamed Mahmoud où avaient eu lieu les affrontements, des artistes qui peignaient des fresques en l'honneur de tous les "martyrs", les familles des victimes, et des manifestants, tous venus réclamer une inculpation de responsables pour ces morts et ces blessés. Entre lundi et mardi cette année, on compte plusieurs dizaines de blessés (la police employant des gaz lacrymogènes et peut-être des balles en caoutchouc). Et trois blessés graves, dont un membre du groupe d'activistes du 6 Avril, qui aurait écrit sur son mur Facebook avant de partir et ne jamais revenir - il est dans le coma, dans un hôpital du Caire, déclaré cliniquement mort:
"Si je ne reviens pas, je ne demande qu'une chose: que le peuple continue la révolution et obtienne justice"
[caption id="attachment_4835" align="alignleft" width="258" caption="Un cheikh de Al Azhar tient un panneau de la devise de ces manifestations ( la dernière ligne): "à bas la police et les religieux en politique""][/caption]
Human Rights Watch déclare que "rendre justice ou non aux victimes de Mohamed Mahmoud est un test pour la sincérité de la volonté de Morsi de rendre la police responsable de ses actes et de réformer le secteur de la sécurité".
En juillet de cette année, après son arrivée au pouvoir, le président Frère musulman a lancé une enquête sur le sujet. Les résultats sont prévus pour la fin de l'année. Mais dans la rue, hier et aujourd'hui, on n'y croit guère.
      "Il n'a fait aucune déclaration sur le sujet! Il aurait pu présenter ses condoléances. Dire qu'il y pense toujours."

 

Cela dit, Morsi est très occupé en ce moment à essayer de ménager un cessez-le-feu entre Israël et Gaza. Mais les manifestants politisés n'ont pas oublié l'attitude des Frères musulmans en 2011.
"Ils étaient parmi ceux qui nous présentaient comme des voyous. Ils n'admettaient pas qu'on avait des revendications politiques, eux et les médias nous ont présenté comme des casseurs sans cervelle qui méritaient d'être tués!!"
Et pourtant les Frères musulmans, à l'époque où ils étaient dans l'opposition à Moubarak, ont fait les frais du manque de retenue de la Sécurité centrale. [caption id="attachment_4845" align="alignleft" width="491" caption="rue Mohamed Mahmoud lundi 19 novembre"][/caption] Lundi après-midi, dans la rue Youssef el Gindy, qui mène au mur de parpaings édifié par l'armée pour séparer la rue du Ministère de l'Intérieur, des préparatifs commencent. Des jeunes hommes et adolescents déchirent des bandes de caoutchouc pour en faire des lance-pierre. D'autres cassent des pierres. Deux trois adolescents arrivent avec des poteaux pour essayer de briser le mur. Quelques heures plus tard, ils auront effectivement réussi à venir à bout de quelques blocs. Certains se contentent de crier contre le régime, contre les Frères musulmans, contre la police, et de chanter les hymnes des Ultras. A l'entrée de la rue Mohamed Mahmoud, depuis Tahrir, on a tendu une banderole "interdit aux Frères musulmans".   Plus loin, la vie suit son cours normalement. Deux femmes grommellent, et l'une soupire
"Tantaoui est parti, qu'est-ce qu'ils veulent que Morsi fasse de plus?"
Le soir, vers neuf ou dix heures, sur la place Tahrir, Chaifinkum (une organisation égyptienne qui observe les élections, et cherche à développer la conscience politique) projette un film sur les événements de l'année dernière, pour essayer d'expliquer ce qui s'est passé à ceux qui sont encore persuadés que la police a bien fait de tirer dans le tas. Mais apparemment la vidéo ne prêche qu'à des convertis, ceux qui ne s'y intéressent pas ou ceux qui ne sont pas d'accord partent aussitôt. Devant les graffitis de Mohamed Mahmoud, un homme récite des poèmes. Une petite dizaine de personnes applaudit. A une centaine de mètres de là, la scène est beaucoup moins calme. Des adolescents et des enfants jettent des pierres par-dessus l'autre mur qui isole le Ministère de la Défense. Certains ont des masques "Anonymous" de V pour Vendetta. Il y a des enfants de même pas dix ans, la plupart sont des enfants des rues, qui ont une dent contre la police qui les malmène régulièrement. Une poignée a un casque de moto sur la tête. Tout ce petit monde, des dizaines (si on compte ceux qui sont de l'autre côté de l'autre mur, ils sont quelques centaines) court vers le mur lancer des pierres et bat en retraite en courant aussi. Plus tôt dans la soirée, la riposte des forces de sécurité a fait quelques dizaines de blessés. Ils sont dans l'esprit "ACAB" "all cops are bastards", peint un peu partout ici, devise des Ultras et de tous les manifestants qui ont l'impression qu'une querelle de sang se poursuit entre eux et la police. Alors que je m'étonnais de voir un gamin si pressé d'en découdre, on m'explique que sa mère est morte ici l'année dernière, touchée par un sniper des forces armées. Elle habitait seulement dans le quartier. L'un des manifestants portait un tee-shirt noir sur lequel était écrit:
"châtiment ou chaos"
Les manifestants de cette année sont un mélange d'adolescents qui haïssent la police et d'activistes qui ne touchent pas aux pierres. Mais tous attendent un jugement des responsables et une réforme du système des forces de sécurité en Egypte.

 

[caption id="attachment_4843" align="aligncenter" width="614" caption="Rue Mohamed Mahmoud lundi après-midi"][/caption]
"Les forces de la Sécurité d'Etat ont une longue histoire de mises en détention illégales, disparitions, et torture; son unité "Droits de l'Homme" était plutôt chargée de surveiller et réprimer les activistes. de leur côté, les forces de la Sécurité centrale étaient le bras armé du régime - pour bourrer les urnes ou attaquer les manifestations. [...] Les multiples renvois d'officiels et la dissolution de la Sécurité d'Etat, en mars 2011 [...] n'a été en fait qu'un changement de nom. L'"Appareil de Sécurité nationale" continue bien des pratiques de l'ancienne sécurité d'Etat, et les abus passés des officiers demeurent largement impunis," note Omar Ashour dans son rapport sur la réforme du secteur des forces de sécurité en Egypte pour l'Institution de recherche Brookings.
 

Slate Afrique

La rédaction de Slate Afrique.

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