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Plateau de la chaîne al-Jazeera, le 7 février 2011, Doha. REUTERS/ Fadi Al-Assaad
Plateau de la chaîne al-Jazeera, le 7 février 2011, Doha. REUTERS/ Fadi Al-Assaad

al-Jazeera et l'Egypte: la fin agitée d’une brève histoire d'amour

La chaîne al-Jazeera, accusée d'être au service des Frères musulmans et du Qatar, n'est plus la bienvenue en Égypte.

Pendant le soulèvement contre le régime d’Hosni Moubarak, en 2011, beaucoup d’Égyptiens se réjouissaient de la couverture médiatique enthousiaste et légèrement exagérée d’al-Jazeera, la chaîne qatarie. Mais aujourd’hui, la chaîne, ou au moins sa version en langue arabe et sa version spéciale Egypte, est honnie par une grande partie de la population égyptienne, qui l’accuse de partialité en faveur des Frères musulmans. Ces derniers étant, dans la rhétorique officielle, des terroristes hostiles aux intérêts de l’Egypte, les autorités envisagent d’interdire la chaîne, et ont déjà fermé ses bureaux ou arrêté ou expulsé certains de ses journalistes.

Un caméraman d’al-Jazeera, Mohamed Badr, est en détention provisoire depuis plus d’un mois, après le renversement du président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, par un soulèvement populaire soutenu par l’armée. Un correspondant, Abdullah al-Shami, est en détention depuis le 14 août. Il paraît que le directeur financier du Caire de la chaîne version anglaise, a aussi été arrêté.

Quatre journalistes de la chaîne, Wayne Hay, Adil Bradlow, Russ Finn et Mohammed Baher ont été arrêtés mardi 27 août, et libérés dimanche dernier, leur équipement confisqué. Les trois premiers n’étant pas égyptiens, ils ont été expulsés du territoire.

Les forces de sécurité ont aussi perquisitionné les locaux cairotes d’al-Jazeera Mubashir Masr (chaîne en arabe dédiée à l’Egypte) et d’al-Jazeera arabe et fermé les bureaux, l’un après l’éviction de Morsi, l’autre après la sanglante répression des sit-ins pro-Morsi le 14 août. Mais les deux chaînes continuent à émettre du Qatar.

Le ministre des Investissements a fait savoir qu’al-Jazeera risquait fort d’être interdite d’émission, car elle n’a pas les autorisations légales requises. La police a également fermé plusieurs bureaux de médias proches des islamistes, comme la chaîne al-Aqsa, proche du Hamas. Les locaux de l’agence de presse turque, Anadolu, qui avait de bonnes relations avec les Frères musulmans, ont aussi été visités.

La voix de la liberté ou celle des «ennemis de l’Egypte»
 

«S’ils arrêtent de filmer la place Tahrir 24/24, si les médias nous oublient, on est finis. Peut-être bien qu’ils gonflent les chiffres des manifestants, mais ils nous aident à faire la révolution», disait-on placeTahrir en janvier et février 2011.

Pendant le soulèvement contre Moubarak, al-Jazeera avait été considérée comme une épine dans le pied du pouvoir et elle avait été chassée des ondes.

Pendant les mois qui ont suivi la révolution, le soulèvement était toujours glorifié sur la chaîne, et les chansons pro-révolution du groupe égyptien Cairokee passaient en boucle (apparemment sans que le groupe n’ait été consulté, l’Egypte ne respectant guère le copyright). Lors de la campagne électorale de l’année dernière, certaines chansons jugées trop osées ont commencé à disparaître des écrans, et avec l’élection de Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, les chansons révolutionnaires ont disparu. Peut-être cela avait-t-il aussi à voir avec la démission de l’ancien directeur d’Al Jazira fin 2011, Wadah Khanfar.

La chaîne a semblé choisir un camp politique, bien trop pro-Frères musulmans. Al Jazira a une chaine spécialement dédiée à l’Egypte, al-Jazeera Mubashir Masr, et sous Morsi, la plupart du temps, l’image des manifestants anti-gouvernement rejoignait celle projetée par la rhétorique gouvernementale égyptienne: des individus sans réelles revendications, mais qui veulent propager le désordre. La chaîne montrait donc peu les manifestations de l’opposition aux Frères musulmans, alors que précédemment elle donnait d’habitude beaucoup d’importance à toutes les manifestations. Et aujourd’hui à nouveau, elle ne manque pas de couvrir abondamment, au Caire et en province, les manifestations des pro-Frères musulmans. Le 3 juillet, juste après l’annonce par l’armée de l’éviction du chef d’Etat issu des Frères musulmans, la chaîne avait été la première à diffuser un enregistrement vidéo dans lequel M. Morsi réaffirmait être «le président élu d’Egypte». Les Egyptiens avaient donc cessé pour la plupart de faire confiance à al-Jazeera, version panarabe ou égyptienne.

A l'époque de Morsi, une caricature d'une image d'un écran de télévision d'Al Jazeera, avec une banane sur laquelle était écrit «pomme», circulait viralement sur les réseaux sociaux.

Au cours de plusieurs manifestations anti-Morsi au cours de l’année passée, les locaux ou les journalistes d’al Jazira ont été attaqués en Egypte. Plusieurs journalistes avaient démissionné en juin et juillet derniers pour protester contre la ligne éditoriale.

Relations compliquées avec le Golfe

La rumeur reprochait en outre de sombres desseins au pays d’origine d’al-Jazira, le Qatar: vouloir acheter ou diviser l’Egypte, pour faire court : le Sinaï, le Canal de Suez, les pyramides tant qu’on y est… La reconnaissance et la confiance envers le petit pays milliardaire se sont largement taries, même s’il continuait de promettre son aide financière à l’Egypte.
Le Qatar a paru se détourner en avril de l’Egypte et de ses dettes interminables, mais ses largesses avaient depuis repris le chemin des poches égyptiennes – du moins en paroles, car le doute planait toujours sur le taux d’intérêt des dernières promesses financières du Qatar.
Peut-être le changement de prince en juin dernier a-t-il eu une certaine influence sur les événements.
De leur côté, depuis la mise hors jeu des Frères musulmans en Egypte, les autres pays du Golfe, peu intéressés par les mouvements démocratiques mais heureux de voir échouer les mouvements d’islam politique qu’ils trouvent menaçants, comme ils paraissent être les seuls en mesure d’ébranler leurs régimes, accourent au chevet financier de l’Egypte. Alors que les Etats-Unis paraissent semoncer l’Egypte et menacer de couper les vivres, les monarchies du Golfe ont déjà pris le relais.

Sophie Anmuth (du Caire)

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Sophie Anmuth

Sophie Anmuth.

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