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Jean Rouch, mémoire indélébile des débuts du cinéma au Sahel

Le mur d'une maison du quartier Torokorobougou s'anime brusquement d'une image en noir et blanc. Dans la nuit, la projection privée commence à Bamako, et le silence se fait quand apparait en grandes lettres le nom du film: "Sigui".

Du nom d'une cérémonie bi-centenaire de l'ethnie dogon dans le centre du Mali, le film retrace les sept ans de ce rite animiste entre 1967 et 1974. Jamais personne n'a eu l'autorisation des Dogons de filmer le Sigui, sauf Jean Rouch, ethnographe et cinéaste français.

Ses quelques 140 films - dont beaucoup inachevés - ont majoritairement été tournés au Sahel et dans les pays côtiers d'Afrique de l'ouest: au Niger principalement, mais aussi au Burkina Faso, au Mali, en Côte d'Ivoire, au Ghana.

En France comme au Sahel, peu connaissent l'oeuvre du cinéaste devenu réalisateur (1917-2004), mais son nom est étroitement associé à l'essor du cinéma dans la région, et son parcours est au coeur de la mémoire des traditions locales.

Quel est le lien entre Inoussa Ousseini, ex-ambassadeur permanent du Niger à l'Unesco, Oumarou Ganda, premier Africain à présenter un film au Festival de Cannes, et Moustafa Alassane, réalisateur du premier dessin animé d'Afrique?

Les trois ont commencé avec Jean Rouch: le premier était à 15 ans le directeur du ciné-club du lycée de Niamey; le second errait à Abidjan en quête d'une vie meilleure; le troisième peignait les carreaux du sol du musée de Niamey.

Leurs routes ont croisé par hasard celle de Rouch et ils sont devenus parmi les plus grands hommes de culture du Niger. "C'est le grand-père du cinéma au Niger!", lance en riant Moussa Hamidou, premier preneur de son du pays, qui a travaillé sur tous les films du cinéaste.

- "Cocorico Monsieur Poulet" -

Dans la maison familiale de Niamey, Moussa Hamidou raconte d'une voie enjouée le petit milieu des intellectuels d'alors. "C'était la belle époque pour l'Afrique de l'Ouest": premiers films au Niger, essor d'une industrie cinématographique panafricaine au Burkina Faso, de l'argent disponible.

La période est figée dans les mémoires, mais le Sahel, qui fait face aujourd'hui aux assauts quotidiens de jihadistes, a la tête ailleurs.

A Niamey, il faut aller farfouiller dans les archives de l'Institut de recherche en sciences humaines (IRSH, dirigé par Rouch entre 1959 et 1969) pour trouver les traces de cet heureux passé culturel.

Tout est encore là, comme sanctuarisé: la caméra - toujours portée à l'épaule - et même les affaires du dernier voyage du cinéaste décédé brutalement dans un accident de la route vers Tahoua. Comme s'il allait soudainement réapparaitre et récupérer sa valise.

On trouve aussi les bandes de ses grands succès, parmi lesquels la comédie sur le propriétaire d'une 2CV bringuebalante aux mille mésaventures qui écume les campagnes nigériennes pour acheter des poulets et les revendre en ville ("Cocorico Monsieur Poulet", 1974).

"Ca prend la poussière car les jeunes préfèrent désormais les cassettes et les DVD", explique Seyni Moumouni, directeur actuel de l'IRSH.

- "Comme des insectes" -

La critique a été féroce contre ce blanc venu filmer les traditions africaines. "Tu nous regardes comme des insectes!", lance à Rouch le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène en 1965.

Le cinéaste et chercheur du CNRS répondait être "coincé entre deux mondes qui se heurtent": faire un travail d'ethnographe dans une ancienne colonie n'est pas chose facile.

Il est "resté malgré lui un produit de son époque, un Français pris dans les décolonisations", estime un expert du cinéma à Bamako, expliquant que Rouch "pouvait aider des cinéastes à avoir des fonds de la coopération française ou des formations à l'étranger".

Retour à la projection: la cérémonie animiste défile à l'écran devant les spectateurs du soir, jeunes comme vieux, tous Dogons et tous ébahis.

Aucun n'a pu voir de ses yeux le Sigui, pourtant l'un des évènements les plus importants chez les Dogons, qui marque notamment dans la cosmogonie locale la régénération de la terre. Et, signe que l'époque est révolue, personne non plus n'avait vu le film de Jean Rouch.

Son "apport est très grand, le fait seulement d'avoir filmé. L'image en elle-même est un langage extraordinaire qui constitue la mémoire", pense Cheick Oumar Sissoko, figure majeure du cinéma malien et secrétaire général de la fédération panafricaine des cinéastes.

Des chuchotements brisent le monologue du narrateur quand on reconnait des proches, à l'époque bambins, perchés sur la falaise de Bandiagara. "C'est chez moi, ça!", lâche Ali Dolo, maire exilé à Bamako.

Sa commune est apparue à l'écran et il la décrit comme si rien n'avait changé en cinquante ans, sinon que le film dépeint la fête de l'époque et non la spirale de violences d'aujourd'hui dans laquelle sombre peu à peu la région.

Aucun film de cette nature, brut, quasiment sans retouche et montrant comme ils viennent les évènements, n'a été réalisé depuis dans le centre du Mali.

Hormis au Burkina Faso, temple africain du cinéma avec son célèbre Fespaco, les aides financières ont disparu: les Etats ont détourné le regard du cinéma et les salles se comptent sur les doigts de la main.

"Sans ces aides, impossible de faire des films!", regrette Djingarey Maïga, réalisateur malien-nigérien, qui a développé tous ses films à Paris.

Rouch, avec d'autres ethnographes, avait mis à disposition de ses camarades cinéastes africains une salle de montage au Musée de l'homme, où il travaillait. Maïga se souvient: "Nous autres cinéastes du Niger et d'Afrique y allions faire le montage et le mixage de nos films".

AFP

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