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Entre peur et traumatisme, la jeunesse nigériane attend toujours justice

Sur le péage de Lekki à Lagos, c'est comme si le temps s'était arrêté: figé le 20 octobre 2020, ce soir où l'armée nigériane a tiré sur une manifestation pacifique de la jeunesse mobilisée contre les violences policières. 

Quatre mois ont passé, mais le péage porte toujours les stigmates de cette nuit où au moins 10 personnes ont été tuées par les forces de l'ordre, selon Amnesty International.  

Les vitres des cabines sont brisées, et sur certains murs, des impacts de balles sont encore visibles. Les voitures y circulent librement, les employés chargés de collecter les billets sont absents, et les plots disposés pour guider les automobilistes tagués.

Partout, au feutre rouge, est écrit #Endsars - du nom du mouvement contre les violences policières qui avait balayé en octobre dernier les villes du Sud du Nigeria, avant d'être réprimé et de tourner en émeute. 

Le 20 octobre 2020, "certains voudraient l'oublier", affirme Dabiraoluwa Adeyinka, témoin de cette tuerie qui avait provoqué un émoi mondial. Mais pour elle, "on ne peut pas en rester là".

"Chaque fois que je reviens ici, tous les souvenirs refont surface", explique la jeune femme de 37 ans qui désigne l'endroit où elle se tenait ce soir-là.

C'est sur un camion transformé en scène qu'elle et d'autres activistes avaient appelé les manifestants "à s'assoir et à agiter leur drapeaux, avant que les militaires ne commencent à tirer". C'est aussi à cet endroit qu'elle a vu "six corps sans vie au sol".

- Rompre le silence -

"Pour ces personnes qui sont mortes, je ne peux pas rester silencieuse", dit l'activiste, qui se bat désormais pour "faire entendre la voix de ceux qui ont peur de parler". 

Car quatre mois après la tuerie, et alors que ses responsables n'ont toujours pas été jugés, c'est comme si une chape de plomb s'était abattue sur ce mouvement, qui avait, pourtant, mobilisé des milliers de jeunes et plusieurs célébrités du pays le plus peuplé d'Afrique.

Des figures du mouvement ont ainsi été la cible "de campagnes d'intimidation, de harcèlement et de dénigrement" menées par le pouvoir, accuse notamment l'ONG Amnesty International.

Durant trois mois, vingt activistes ont eu leurs comptes bancaires gelés. Dabiraoluwa affirme avoir reçu des appels anonymes de menace. 

Depuis la répression, on observe également "un important traumatisme", affirme à l'AFP, Francis Toluse, de l'association Mentally aware Nigeria initiative, qui a apporté un soutien psychologique aux manifestants. 

"De nombreuses personnes font des crises d'angoisse, sont submergées par la peur, certains n'osent plus bouger de chez eux car ils s'imaginent que la police pourraient leur tirer dessus", décrit-il.

Selon lui, ces troubles psychologiques s'observent autant parmi les victimes de Lekki que chez ceux ayant suivi la répression par des vidéos sur les réseaux sociaux.

Après une certaine léthargie, un sursaut s'est toutefois opéré la semaine dernière, lorsque des figures du mouvement ont appelé à occuper le péage pour demander justice.

Samedi dernier, ils n'étaient qu'une quarantaine de manifestants à avoir fait le déplacement, et, sous les objectifs des journalistes, la quasi totalité ont été arrêtés par des policiers, déployés en grand nombre. 

Les policiers avaient garé un fourgon cellulaire devant les caméras, comme pour encourager les journalistes à filmer les protestataires derrière des barreaux.  

- "Nous faire peur" -

"C'est ce qu'ils veulent, nous faire peur, tout le monde m'a dit +n'y va pas tu vas te faire arrêter+", avait lancé l'un des manifestants. 

A plusieurs occasions, des voitures ont traversé à toute vitesse le péage, des automobilistes scandant "Endsars", en solidarité avec les contestataires, avant de donner un coup d'accélérateur. 

Les manifestants arrêtés ont été libérés, mais sont toujours poursuivis pour "atteinte à l'ordre public". 

Deux jours plus tôt, les autorités avait fermement mis en garde les contestataires et rappelé que les évènements de Lekki faisaient l'objet d'une enquête. 

Le pouvoir a mis en place une chambre judiciaire spéciale, composée de membres indépendants, dont des figures du mouvement, pour enquêter sur les abus policiers et la répression de Lekki. 

L'armée avait d'abord nié être présente le 20 octobre. Devant cette commission, elle avait finalement reconnu avoir tiré des munitions à blanc, puis à balles réelles uniquement en l'air.

Mais depuis janvier, l'enquête est au point mort, les responsables de l'armée, ne s'y étant plus présentés malgré une convocation à trois reprises.

"Le gouvernement essaye de nous faire peur pour nous empêcher de parler, mais, moi, je n'ai plus peur de rien", dit Dabiraoluwa, arrêtée puis libérée samedi dernier. 

"Il faut absolument que justice soit rendue", dit-elle. "Ces personnes qui se sont levées contre les violences policières ne peuvent pas être mortes pour rien".  

AFP

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