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Coucher de soleil, by Houbazure via Flickr CC
Coucher de soleil, by Houbazure via Flickr CC

Erythrée: quand ministres et footballeurs prennent le large

La fuite spectaculaire de la quasi-totalité de l'équipe nationale de football d'Erythrée n'est que le dernier épisode d'une suite de défection et de disparitions, dont celle du ministre de l'Information, pourtant considéré comme le fils adoptif du président Afeworki.

Mise à jour du 21 janvier 2013: le ministère de l'Information érythréen à Asmara serait encerclé par l'armée après avoir été pris d'assaut par des soldats séditieux aujourd'hui, selon une source diplomatique et des expatriés érythréens ayant joint leurs proches par téléphone- cités par l'AFP et Reuters. La télévision locale, Eri-TV, n'est plus visible que sur Internet et diffuserait une émission musicale en continu. 

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Où est Ali Abdou? Le ministre de l'Information érythréen est introuvable. Aux dernières nouvelles, il était en Suède, après un long séjour en Allemagne pour un traitement médical.

Mais depuis la dernière semaine de novembre, son téléphone portable est éteint. Il n'a pas embarqué dans le vol pour Asmara, où il était attendu pour le traditionnel Conseil des ministres.

Ce séminaire gouvernemental de trois jours est organisé plusieurs fois par an par le président Issayas Afeworki.

Le but est de faire la démonstration de l'unité de son équipe et d'un semblant de normalité dans un pays pourtant dirigé presque exclusivement depuis son bureau. C'est réussi. Sur les images diffusées par la chaîne de télévision d'Etat Eri-TV, le fidèle Ali Abdou n'est pas présent.

Au sein du ministère de l'Information, personne ne l'a vu depuis son départ pour l'Europe, il y a plus de deux mois. Le redouté directeur de cabinet de la présidence, Yemane Ghebremeskel, a commencé à téléphoner partout, après qu'Ali Abdou avait annoncé son retour à Asmara le 26 novembre, mais ne se trouvait pas dans l'avion.

En Europe, ses amis et collaborateurs répondent qu'ils n'ont aucune nouvelle. A Asmara, on lui dit qu'il n'a donné signe de vie à personne. Il reste injoignable, introuvable, invisible.

L'entourage d'Issayas Afeworki a sans doute fini par croire à l'abandon de celui qui était considéré comme le fils adoptif du président. Des rumeurs sur Internet le disaient déterminé à demander l'asile au Canada, où vit son épouse depuis quelques années, avec un enfant malade.

Aujourd'hui, ceux qui savent où se trouve Ali Abdou doivent se compter sur les doigts d'une main. Le ministre que ses détracteurs surnommaient «Comical Ali» pour ses démentis extravagants, ses envolées lyriques et sa propagande soporifique, a disparu. Comme un évadé de prison, à la manière érythréenne, c'est-à-dire sans explication et sans bruit.

L'opérateur radio du président

L'homme n'était pas n'importe qui dans l'organigramme du gouvernement érythréen. Son dévouement aveugle au chef de l'Etat l'habitait depuis le maquis. Adolescent, il s'était engagé pour combattre l'occupation éthiopienne.

Très vite, il avait été nommé «opérateur radio» du secrétaire général du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), le camarade Issayas Afeworki. Il ne l'avait plus quitté depuis.

Pour les officiers du FPLE, les gamins qui transportaient leurs appareils de communication devaient leur être liés comme par le sang. Loyaux et secrets comme des fils. Les «opérateurs radio» sont donc une confrérie à part en Erythrée: ce sont d'ailleurs eux qui forment aujourd'hui la garde prétorienne du chef de l'Etat.

La défection d'Ali Abdou, si un jour elle est officielle, serait donc une nouvelle retentissante. Mais elle ressemble à celle de l'homme qui fut son supérieur au sein du mouvement de la jeunesse du parti unique, juste après l'indépendance (obtenue de l'Ethiopie en 1993), Muhyedin Shengeb.

Lors d'une étape à Dubaï, en mai 2004, sur le chemin du retour d'un voyage d'affaires en Asie, celui-ci avait appris par des amis bien placés qu'il avait été trop bavard avec des diplomates étrangers. Tout était prêt pour qu'il soit arrêté à son arrivée à l'aéroport d'Asmara. Il avait alors choisi de disparaître.

L'ancien membre du comité exécutif du parti unique vivrait aujourd'hui quelque part aux Etats-Unis. Anonyme et silencieux, comme s'il était protégé par un programme de protection des témoins, un repenti de la mafia.

Disparition progressive de l'entourage

Il y a donc fort à parier qu'Ali Abdou a suivi les pas de son aîné et qu'il ne réapparaîtra pas de sitôt.

Mais les images du conseil des ministres dévoilaient également une autre disparition de taille: celle du ministre de la Défense, Sebhat Ephrem, lui aussi absent de la table des apôtres.

L'homme était perçu par nombre de diplomates étrangers comme un successeur potentiel d'Issayas Afeworki. Mais il semble désormais déclassé, au profit d'officiers plus coriaces et plus fanatiques.

Les gradés en cour aujourd'hui seraient le commandant des gardes-frontières Teklai «Manjus» ou celui des commandos d'élite de la «Brigade 525» Wedi Habtesulus, et surtout le très secret colonel Tesfalidet Habteselassié, chef de la garde personnelle du président. Un ancien «opérateur radio».

Héros de la guerre d'indépendance, réformiste un temps, retourné dans le giron du régime avant les rafles de septembre 2001, Sebhat Ephrem était de toute façon mis sur la touche depuis des années.

Dans ce pays dirigé par cinq généraux cupides et un chef d'Etat tout-puissant, on le voyait plus souvent en costume civil dans les cafés d'Asmara qu'à la tête des troupes, sur lesquelles il n'avait plus qu'un ascendant moral.

D'après des sources militaires, il aurait été récemment «gelé» par le chef de l'Etat, son grand rival. Il aurait trop souvent contesté ses ordres, notamment l'incompréhensible et dangereuse distribution de kalachnikovs et de munitions aux civils et aux fonctionnaires.

Le «gel», c'est l'étape avant la prison pour les hauts responsables érythréens. Le salaire et le titre sont conservés. On n'exerce tout simplement plus quelque fonction que ce soit. Et on se tait.

Défections en série

Pour ne pas avoir à affronter cet univers paranoïaque, beaucoup profitent de la moindre opportunité pour fuir.

L'été dernier, le porte-drapeau de la délégation érythréenne aux JO de Londres a demandé l'asile au Royaume-Uni, avec trois autres athlètes qui l'accompagnaient. Le 3 octobre, deux officiers de l'armée de l'air ont piloté clandestinement le Beechcraft de la présidence jusqu'en Arabie saoudite, où ils se sont placés sous la protection du royaume.

Le 1er décembre, la quasi-totalité de l'équipe nationale de football a fait défection en Ouganda.

Lors d'une conversation téléphonique avec l'un des joueurs, alors que les Red Sea Boys sortaient du commissariat de Kampala où ils venaient de remplir leurs formulaires de demande d'asile, celui-ci a déclaré:

«Ce n'était tout simplement plus possible.»

«J'ai travaillé pendant des années en silence et avec zèle pour la dictature, confie de son côté un ancien employé de la présidence qui vient d'obtenir l'asile politique en Europe, après deux ans de clandestinité. Mais à la première occasion, sans rien dire à personne, pas même à ma famille, je me suis enfui.»

Cet effritement progressif de l'élite érythréenne est le signe que le régime est vulnérable. Ce qui fait craindre à nombre d'anciens hauts responsables érythréens, désormais en exil, le scénario du pire.

Tout le monde redoute une intervention militaire du frère ennemi éthiopien, profitant du vacillement de la junte au pouvoir à Asmara pour imposer ses vues par la force.

«Si les Ethiopiens venaient à faire une bêtise pareille pour renverser le régime, analyse ainsi un ancien haut fonctionnaire ayant fait défection en 2006, les Erythréens en reprendraient pour vingt ans de guerre. Aucun régime imposé par Addis Abéba n'auraient la légitimité pour gouverner. Et les criminels du FPDJ (le parti unique, ndlr) réaliseraient à peu de frais leur rêve le plus cher: reconstruire l'unité nationale autour d'eux.»

Léonard Vincent

 

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Léonard Vincent

Léonard Vincent. Journaliste spécialite de l'Erythrée.

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