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Esther Vololona Razazarivola © Sandrine Warsztacki
Esther Vololona Razazarivola © Sandrine Warsztacki

Le combat héroïque d'Esther pour les paysans malgaches

Esther Vololona Razazarivola s'est entourée de juristes bénévoles pour défendre des paysans victimes de violences foncières à Madagascar. A travers leurs droits, c'est aussi le Fihavanana, valeur spirituelle et morale de la tradition malgache, que la lauréate du prix Harubuntu entend défendre.

L'impression laissée par Esther Vololona Razazarivola, quand on la rencontre pour la première fois, est celle d'une femme d'une infinie douceur.

La lauréate malgache 2012 du prix Harubuntu, décerné le 8 décembre dans le cadre du Sommet Africités à Dakar, au Sénégal, s'exprime avec une sérénité chaleureuse, semblant peser le sens de chaque mot avant de le laisser s'échapper.

Sous le calme des apparences toutefois, on sent poindre un tempérament bouillonnant.

Dès que l'on aborde sa lutte pour la défense des droits fonciers à Madagascar, sa voie s'élève imperceptiblement d'un ton. Sous ses sourcils froncés, ses yeux s'assombrissent davantage.

Au sortir de la colonisation (1896-1960), l'Etat Malgache promulgue une loi qui permet aux paysans d'obtenir la propriété de leur terre pour autant qu'ils puissent prouver en être les occupants effectifs depuis 20 ans.

«Dans ma commune, il y a des paysans qui ont déposé un dossier et qui attendent toujours leur titre de propriété depuis 1963! Au service du domaine, les fonctionnaires leur disent que leur dossier s'est perdu, qu'ils doivent revenir plus tard. Les paysans sont pauvres et ignorants, ils n'ont pas l'audace de réclamer. A côté de cela, il y a des riches qui ont obtenu leur titre en 2 ans à peine! C'est inconcevable, insupportable», martèle-t-elle, entre colère et détermination.

Une façon de défendre le fihavanana

Mais avant de raconter son affaire, Esther tient à nous confier son histoire. Issue d'une famille pauvre, la jeune fille part travailler chez les sœurs d'Andrefanimanana, à Mantasoa, une commune située à une soixantaine de kilomètres, au nord-est de la capitale Antananarivo, où elle économise pour poursuivre ses études.

«C'est là que, pour la première fois, j'ai entendu qu'il y avait des violences faites aux femmes. Toutes les femmes qui venaient se plaindre auprès des sœurs d'être battues par leur mari étaient des illettrées. Moi qui savait lire et écrire, j'ai senti que je devais les aider. Je n'ai jamais connu la violence dans ma vie, mais j'ai vraiment ressenti la douleur de ces femmes en moi.»

En 1996, Esther monte l'association Avenir pour la vulgarisation des droits humains, la lutte contre l'analphabétisme et la violence sous toutes ses formes.

«C'est pour moi une façon de défendre le Fihavanana. Le Fihavanana c'est à la fois une valeur culturelle, spirituelle et morale de la culture malgache. C'est l'amitié dans le partage, l'union dans la diversité, la complexité dans la convivialité. Mais cette valeur est aujourd'hui menacée par l’égoïsme et les luttes de pouvoir.»

De la violence conjugale à la violence foncière

De la violence conjugale à la violence foncière, la même révolte anime Esther dans son combat juridique d'aujourd'hui pour les paysans de Mantasoa. Elle sort un épais dossier de son sac et étale sur la table un plan du district, des photocopies de certificats officiels, de décisions de justice.

En 2005, raconte Esther, la préfète du district de Manjakandriana (un des huit districts de la région Analamanga dont fait partie Antananarivo), dont le mari n'est autre que le responsable du service domanial, rassemble les villageois de Mantasoa pour leur annoncer que le ministère de l'Education veut s'approprier leur terre. Probablement, un prétexte fallacieux au bénéfice de ses intérêts.

«Elle a distribué des feuilles blanches aux villageois et leur a dit qu'ils devaient signer pour former une masse capable de résister au ministère. Aussitôt les papiers dans ses mains, elle a remercié les paysans d'avoir cédés leurs terres si facilement! Ils étaient sous le choc. Elle a aussi menacé d'arrêter un homme qui voulait s'opposer.»

Sollicitée par les villageois, Esther prend l'affaire en main avec son équipe de huit juristes bénévoles et révèle l'histoire dans la presse malgache. Son association saisit le tribunal, qui leur donne gain de cause en 2010 et accorde trois mois à l'administration pour retrouver les dossiers soi-disant perdus.

«J'ai moi-même été dans le bureau du Service de Domaine avec la commission,(3 personnes représentantes des villageois) et j'ai vu de mes propres yeux ces dossiers retrouvés», se souvient Esther.

Les conflits fonciers sont légion

A l'heure actuelle, les paysans de Mantasoa devraient, enfin, obtenir leurs titres de propriété. Mais ils doivent encore s'acquitter des droits pour établir l'acte. Ce qui représente, pour eux, une somme non négligeable.

Les conflits fonciers de ce type sont légion à Madagascar. La coexistence d'un droit coutumier traditionnel et d'une réglementation foncière héritée de la colonisation forme un système dont la complexité sert les plus nantis.

Il n'est pas rare qu'un paysan qui se pense propriétaire d'une terre apprenne du jour au lendemain qu'elle appartient à un autre. Cette insécurité juridique freine le développement de cette économie principalement agricole et rurale. 

«Les paysans ne construisent plus rien. Certains ont même fini par quitter la région, découragés», observe Esther à Mantasoa.

Et la réforme foncière, lancée en 2005 par l’Etat pour faciliter l'accès à la propriété à travers la création de guichets fonciers décentralisés, peinent à porter ses fruits

Sandrine Warsztacki

 

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