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Des soutiens de Mahama à l'annonce de son élection, Accra, le 9 décembre. © PIUS UTOMI EKPEI / AFP
Des soutiens de Mahama à l'annonce de son élection, Accra, le 9 décembre. © PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Le Ghana, une démocratie victime de l'or noir

L'élection de John Dramani Mahama à la tête du Ghana masque mal sa gestion contestée de la manne pétrolière, pendant l'interim qu'il a assuré à la mort de l'ancien président John Atta-Mills.

Mise à jour du 7 janvier 2013: Elu l'élection du 7 décembre avec 50,7%, le président ghanéen John Dramani Mahama prête serment aujourd'hui au cours d'une cérémonie boycottée par l'opposition qui a contesté les résultats du scrutin devant les tribunaux. M. Mahama, 54 ans, était devenu président à la suite de la mort subite de son prédécesseur John Atta Mills en juillet 2012. Dénonçant des irrégularités et réclamant d'être proclamé vainqueur, le leader de l'opposition, Nana Akufo-Addo, a déposé une plainte devant la Cour Suprême, qui devrait se prononcer prochainement.

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La démocratie ghanéenne fonctionne, certes, mais les dangers de l’or noir la guettent.

Le gisement pétrolier offshore dénommé Jubilee, exploité depuis décembre 2010, représente un enjeu massif.

Le Ghana dispose de réserves de 1,8 milliard de barils de brut et attend des recettes de 20 milliards de dollars d’ici 2030 —soit 1 milliard de dollars par an en moyenne.

John Dramani Mahama, 54 ans, historien formé en Russie, ancien fonctionnaire de l’ambassade du Japon à Accra, ex-ministre des Communications (1998-2001), candidat du Congrès démocratique national (NDC) à la présidentielle et déclaré vainqueur, le 9 décembre 2012, avec 50,7% des suffrages, est-il l’homme de la situation?

Son rival, Nana Akufo Addo, un juriste de 68 ans, crédité de 47,74% des voix, conteste les résultats et s’affirme, lui aussi, vainqueur.

Accusations de mauvaise gouvernance

Le chef du Nouveau parti patriotique (NPP), ancien ministre des Affaires étrangères de John Kufor (2003-2007), avait déjà perdu la présidentielle de 2008 contre John Atta-Mills avec un écart de voix dérisoire (1%). Son ambition: gérer le pays et sa manne pétrolière différemment.

Pendant sa campagne, Addo a accusé John Mahama de mauvaise gouvernance. Il lui a reproché les dérapages du déficit budgétaire, qui s’est creusé de 5,5% à 6,5% du PIB, entre 2011 et 2012, au cours d’une année électorale qui a vu les dépenses publiques augmenter.

Mesure hautement populaire avant les élections: les salaires des 520.000 fonctionnaires ont été revalorisés à hauteur de 18% en mai 2012. Les subventions aux carburants ont été maintenues, malgré l’avis contraire du Fonds monétaire international (FMI).

L’opposition a aussi dénoncé les scandales ayant déjà éclaboussé John Mahama, vice-président et successeur désigné de John Atta-Mills, avant la mort de ce dernier, en avril, d’une maladie.

Sur son site Internet, le candidat Addo s’est servi du classement du Ghana dans l’indicateur de corruption de Transparency International pour faire la liste des faits reprochés à l’équipe de Mahama: pots-de-vin versés à des fonctionnaires par une société basée aux Emirats arabes unis (EAU) pour la construction d’une centrale thermique, surfacturation de chantiers, dédommagement substantiel obtenu par un homme d’affaires lié au NDC pour avoir perdu un contrat au profit d’une enterprise chinoise, etc.

John Mahama est par ailleurs soupçonné d’avoir ordonné en 2010 des transferts de fonds importants, de l’ordre de 55 millions de dollars, à destination du paradis fiscal de Trinité-et-Tobago, pour prendre 40% d’une raffinerie de pétrole située dans cette île des Caraïbes anglophone.

Un pays dont la gestion de la rente pétrolière représente pour lui un modèle, mais qui a démenti ces rumeurs.

Relations peu transparentes avec la Chine

La relation du Ghana avec les Chinois est aussi critiquée par le NPP. Attirés par le pétrole ghanéen, les Chinois reproduisent au Ghana une recette éprouvée ailleurs, notamment en Angola.

Une ligne de crédit colossale de 3 milliards de dollars a ainsi été accordée, en août 2011, par la Banque chinoise de développement (CDB), pour financer un vaste programme d’infrastructures gazières, afin d’exploiter le gaz naturel du gisement de Jubilee.

Ce programme ne va pas seulement profiter à 60% à des entreprises chinoises, qui seront sollicitées pour des contrats. Une autre contrepartie du crédit consiste à donner des gages à la Chine sur l’exploitation pétrolière.

En d’autres termes, le Ghana s’est engagé à rembourser le crédit sur 15 ans sous forme de versements d’argent comptant —ou de pétrole, à hauteur de 13.000 barils par jour pendant quinze ans, soit la production totale attendue du champ Jubilee.

Nana Akufo Addo avait promis, pendant sa campagne, de revoir les conditions de ce prêt sans précédent en Afrique de l’Ouest. Et dénoncé avec virulence, comme Michael Sata en Zambie, la place trop importante prise par les partenaires chinois.

De son côté, John Mahama n’a pas hésité à enfoncer le clou. Il a amorcé, en avril, la négociation d’un nouveau prêt encore plus important, 6 milliards de dollars, auprès de la China Exim Bank, pour financer des infrastructures sanitaires et éducatives.

Des prêts, toujours plus de prêts, alors que les recettes de l’or noir restent encore largement virtuelles? En 2011, les premières recettes tirées du pétrole n’ont pas dépassé 444 millions de dollars.

Les risques d’endettement et de corruption inquiètent l’opposition et la société civile, qui a été invitée en 2009 à participer à l’élaboration, au Ghana, d’un cadre légal novateur pour garantir —du moins sur le papier— la transparence dans la gestion des recettes pétrolières par la Société nationale de pétrole ghanéenne (GNPC).

En principe, 70% des revenus doivent être affectés au budget de l’Etat, et 30% à des fonds ghanéens. En pratique, l’argent du pétrole pourrait transiter de manière peu transparente via le Petroleum Holding Fund (PHF), contrôlé par l’Etat.

Rien ne garantit que la corruption ne progresse pas au Ghana. Un pays qui semble avoir déjà perdu un peu de sa légendaire stabilité, avec cette présidentielle contestée.

Sabine Cessou

 

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Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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