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Un homme contemplant les vestiges de Tipasa. Zohra Bensemra / Reuters
Un homme contemplant les vestiges de Tipasa. Zohra Bensemra / Reuters

Moi, Algérien, j'ai préféré quitter un pays qui tournait mal

Rencontre avec un ancien professeur du lycée d'Alger qui a fui un pays en proie à la corruption et à l'affairisme.

 Moi, j’ai été professeur dans un lycée proche d’Alger. C’était dans les années 1980.

Ça vous étonne, hein? Vous me regardez-là, au milieu de toute cette quincaillerie et vous vous dites que ce n’est pas possible.

Que je suis sûrement en train de vous raconter des histoires. Mais, si, croyez-moi. J’enseignais les mathématiques et j’avais les classes de terminale.

Des séries maths et des scientifiques. Franchement, pour dire la vérité, j’étais un très bon professeur. J’aimais ce métier. On comptait sur moi pour préparer les gamins au bac. Les parents d’élèves faisaient pression sur le proviseur pour que leurs gosses soient dans mes classes. Tout ça pour ça…

Quand le piston fait son entrée au lycée

Les années 1980, c’était une période particulière. Déjà, à l’époque je voulais partir. Ça n’allait plus, on sentait que les choses allaient déraper. Comment je l’ai su? Oh, il y a eu mille et une choses. Tiens, prenez le bac!

C’était une des rares choses qui fonctionnait bien. On était sérieux, personne ne pouvait magouiller. Dans les années 1970, des fils de ministres ou de colonels étaient recalés. Impossible de faire jouer le piston.

Et là, on a commencé à voir des choses bizarres pendant les délibérations. On nous disait que telle ou telle copie devait absolument être recorrigée. Des gens qui n’avaient rien à faire dans le centre de correction entraient et venaient avec des airs supérieurs. Je me souviens bien de l’un d’eux.

Il avait le costume FLN, vous savez la saharienne à manches courtes et des lunettes de soleil. Il se pavanait, lisait les relevés de notes et personne n’osait le remettre en place. Ensuite, on a eu les fuites et là j’ai compris que tout fichait le camp…

C’est à cette époque aussi que j’ai vu aussi des gens perdre la boule à cause de l’argent. Tout le monde voulait faire des affaires. Bien sûr, ça n’a rien à voir avec ce qui se passe maintenant. Mais, on était encore un peu innocents. Personne ne croyait au socialisme, mais on se disait qu’il y avait des moyens d’améliorer la situation de tout le monde.

Je suis plus âgé que vous. Moi, j’ai fait les campagnes de volontariat. J’ai planté des arbres pendant mon service militaire et j’ai cru à la révolution agraire. Mais, sans être un coco. Je me suis toujours méfié d’eux et, maintenant, quand j’apprends que certains d’entre eux sont des milliardaires et qu’ils défendent l’économie de marché, ça me fait bien rigoler.

Le temps de l'exil nécessaire

Autour de mon lycée, il y avait toute une zone en friche. On a vu les terrains être vendus les uns après les autres. Tout le monde parlait des trafics, des millions qu’il fallait payer, de quelles personnes il fallait arroser. Moi, dès que j’avais un peu d’argent de côté, je le changeais en devises. Dans ma tête, c’était le départ tôt ou tard.

Avant de me marier, j’ai pas menti à ma femme —elle était enseignante, comme moi. Je lui ai dit, je t’avertis, un jour ou l’autre, on va partir. Ne compte pas sur moi pour te construire une villa ou t’acheter des bijoux. Et quand viendra le moment du ftiss, ne vient pas me dire que tu ne peux pas abandonner ta famille.

On est d’abord allés au Canada. Comme beaucoup de gens. On aurait préféré la France mais le Canada, c’était plus simple et les règles étaient claires. J’avais pas envie de jouer au clandestin. Bien sûr, à un moment en France, si tu tiens le coup, tu finis par être régularisé mais il faut d’abord vivre la galère.

Au Canada, c’était différent. Tu arrives dans un pays qui reconnaît officiellement qu’il a besoin de toi. Tu peux garder la tête haute. Bien sûr, je n’ai pas retrouvé un poste équivalent à ce que j’avais au pays parce que là-bas, ils étaient très protectionnistes. Mais j’ai pu enseigner dans une école privée.

Je donnais des cours particuliers aussi. Un jour, à Montréal, je suis tombé sur l’un de mes anciens élèves. Il était chercheur dans une grande université. Grâce à lui, j’ai pu avoir quelques vacations et travailler avec une équipe de recherche spécialisée dans les logiciels du web.

Montréal, Paris, et pourquoi pas Alger

Finalement, on a eu envie de se rapprocher du bled. On s’est installé en France. Avec l’épargne, j’ai acheté ce commerce. Des mathématiques à la quincaillerie... Je sais, c’est tout sauf logique. Mais, ça aurait pu être pire. J’ai toujours adoré bricoler. Donc, là je continue à évoluer dans quelque chose que j’aime.

Les maths, c’est le soir, pour me détendre. Si le monde avait tourné comme il faut, j’aurais pu faire de la recherche. A l’époque, je ne savais même pas qu’on pouvait être payé pour ça ! Ça fait presque cinq ans qu’on est à Paris.

On va bientôt devenir Français. J’aurai trois nationalités. Oui, oui, je suis Canadien. Mes enfants sont majeurs. Ils se sentent Canadiens et sont restés là-bas. Pour eux, la France, ça veut rien dire, ce n’est pas comme pour leur mère et moi.

Il y a des moments où je me dis que je suis en train de boucler une boucle. Alger, Montréal, Paris… Peut-être que c’est écrit quelque part que je vais revenir à Alger. J’en ai pas envie mais il m’arrive d’y penser.

Etranger partout

Mon commerce marche moins bien. La crise est là, les gens dépensent moins. Je suis obligé de faire attention aux vols aussi. C’est un signe. Mais, de là à rentrer au bled… Là-bas, c’est la jungle et j’ai perdu mes anticorps.

J’y vais de temps en temps. Je ne reconnais plus rien. Je me suis même perdu avec toutes ces routes autour d’Alger. Au final, je suis un étranger partout. Ça peut choquer, mais ça m’est égal. Mes enfants sont Canadiens.

L’un d’eux vit aux Etats-Unis. Dans deux ou trois générations, l’Algérie ne voudra plus rien dire pour les enfants de mes enfants. Quand je vois comment évolue le bled, je me dis que c’est peut-être mieux comme ça.

Akram Belkaïd (Quotidien d'Oran)

 

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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