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© Damien Glez
© Damien Glez

Jour “Z” pour l’opposition burkinabè

Même si le parti du pouvoir devrait remporter la majorité des sièges de députés, le vainqueur du scrutin pourrait être, à long terme, l’opposant transfuge Zéphirin Diabré.

Mise à jour du 9 décembre: Le parti du président burkinabè Blaise Compaoré, qui a conservé la majorité absolue à l'issue des législatives du 2 décembre, a remporté aussi une très large victoire aux municipales le même jour, a annoncé hier la commission électorale.

Le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) de M. Compaoré, au pouvoir depuis le putsch de 1987, a obtenu plus de 66% des 18.645 sièges à pourvoir aux municipales, selon les résultats provisoires proclamés par Me Barthélémy Kéré, président de la Commission électorale nationale indépendante (Céni). L'Union pour le changement (UPC) de Zéphirin Diabré, première force d'opposition dans la nouvelle Assemblée nationale, est à la troisième place avec 1.615 conseillers.

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Il y a des victoires qui ont un goût de défaite. Bien sûr, le Congrès pour la démocratie et le progrès, l’ossature du régime de Blaise Compaoré, obtiendrait la majorité à l’issue du scrutin législatif couplé, le 2 décembre, aux élections municipales. Par contre, les 66% de députés CDP de la précédente législature –charpente d’une majorité gouvernementale de 89%– laissent place à un résultat électoral d’environ 55% des élus à l’Assemblée nationale, selon les résultats provisoires annoncés par la Commission électorale nationale indépendante.

Un verre à moitié vide qui sème le trouble dans un paysage politique où la domination du peloton CDP était d’autant moins contestée que le parti suçait virtuellement la roue d’un président Compaoré en perpétuelle échappée dans les scrutins présidentiels.

Mais la Constitution actuelle du Burkina Faso, en son article 37, stipule que l’actuel magistrat suprême ne peut plus être candidat en 2015. Un CDP hétéroclite et affaibli -même relativement- survivrait-il au retrait de sa clef de voûte? L’issue des élections 2012 connue, la survie du parti à l’homme constitue l’inconnue des équations que poseront, dans les mois à venir, les politologues du Faso; en n’omettant pas l’hypothèse d’une modification de la Constitution, ni celle d’une vocation présidentielle du frère François Compaoré, ni celle d’une crédibilité inattendue du concept d’alternance jugé jusque-là surréaliste.

Qui tirera son épingle de ce jeu qui ressemble aux prémices du début de l’épilogue d’un régime aujourd’hui âgé d’un quart de siècle?

Le secret de Zéphirin Diabré

Le scrutin de dimanche dernier a révélé un acteur dont le parti actuel n’avait encore concouru à aucune élection: Zéphirin Diabré. Il brûle la politesse à maître Bénéwendé Sankara, jusque-là titulaire du titre de «chef de file de l’opposition», fonction protocolairement dévolue au président du parti d’opposition le plus représenté à la chambre des députés. À la dernière présidentielle, déjà, Sankara n’était arrivé qu’en troisième position avec 6,34% des voix. Tapi dans l’ombre, Diabré entamait alors la mise en place des démembrements provinciaux de son parti, l’Union pour le progrès et le changement (UPC). Ce dimanche, sur la base des résultats partiels, l’UPC a obtenu environ 15% des sièges, devenant ainsi la formation de l’opposition à la fois la plus jeune et la plus représentée à l’Assemblée nationale.

Le secret de Zéphirin Diabré? Sa crédibilité personnelle qui semble avoir suscité une sorte de vote utile. Un électeur sankariste de la première heure (censément de gauche radicale) avouait, en off, avoir voté pour le parti d’un Diabré plutôt réputé libéral. Motif ? «Il est le mieux placé  pour faire basculer l’actuel régime. C’est la priorité. Même si on n’arrive pas à changer de politique, commençons par changer les hommes».

Le secret de Zéphirin Diabré, c’est aussi son curriculum vitæ. Les concepts intellectuels? Il connaît. Il a tenu la craie à l’Université de Ouagadougou comme à celle de Harvard. L’expérience gouvernementale? Il connaît. Il fut un remarqué ministre des Finances surnommé le «poète du gouvernement» pour son éloquence. La posture présidentiable? Il connaît. Il a occupé le rang de président d’institution, en tant que premier responsable du Conseil économique et social. Le jargon international du développement? Il connaît. Il a été directeur général adjoint du Programme des Nations-Unies pour le développement. Le cambouis économique national? Il connaît. Il a géré des grèves sur le tas en tant que directeur adjoint des Brasseries du Burkina Faso. Le cambouis économique international? Il connaît. Il a occupé la fonction de chairman Afrique et Moyen-Orient du groupe Areva. La bière et l’électricité ne sont-ils pas les deux “carburants” les plus sensibles dans les sociétés africaines?...

Le poète devenu un pitbull

Reprochera-t-on à Zéphirin Diabré de n’avoir formellement quitté le giron “Compaoré” qu’en 2009 ? A-t-on reproché son nomadisme à Macky Sall, aujourd’hui président du Sénégal? Comme Sall, Diabré connaît le régime de l’intérieur. Comme Sall, Diabré a laissé les autres opposants s’égosiller sur le refrain du “Tout sauf l’actuel président”, préférant semer patiemment les graines de sa formation politique dans les provinces les plus reculées, quitte à manquer le rendez-vous présidentiel de 2010. Pour mieux creuser son sillon.

Si ses partisans lui ont reproché son train de sénateur depuis le Forum sur l’alternance qu’il organisait en 2009, voilà le poète Zéphirin Diabré devenu un pitbull. Sans doute convaincu que “l’heure Zéphirin” a sonné, il a soigné sa visibilité, dans les jours qui ont suivi le scrutin du 2 décembre, menaçant ouvertement les dépouilleurs d’urnes qui tenteraient de le dépouiller abusivement de sa «victoire dans le Kadiogo», la province où il affrontait le petit frère du président Compaoré.

Potentiellement séduit, le peuple que Diabré prend à témoin se rappellera-t-il que l’indigné d’aujourd’hui était, avant-hier, député CDP et qu’il a longtemps défendu les intérêts de groupes économiques français peu soucieux des économies nationales africaines? Avant que cela n’arrive, Zéphirin Diabré entend occuper durablement l’espace des présidentiables d’opposition, quand celui des présidentiables de la majorité ressemblera -peut-être- à un désert abandonné par le gourou naturel Blaise Compaoré.

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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