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A Malte, les Mirage F1 des pilotes libyens qui ont fait défection le 21 février. Reuters/Darrin Zammit Lupi
A Malte, les Mirage F1 des pilotes libyens qui ont fait défection le 21 février. Reuters/Darrin Zammit Lupi

L'arsenal de Kadhafi rend amnésique

Les pays occidentaux qui interviennent en Libye au nom des droits de l’Homme sont précisément ceux qui, hier, lui vendaient des armes.

L’intervention militaire aérienne sur le territoire libyen, emmenée par la coalition France/Royaume-Uni/Etats-Unis, avalisée par la récente résolution 1973 du Conseil de Sécurité des Nations unies (CSNU), et entreprise conjointement entre pays occidentaux et pays du monde arabe comme le Qatar, marque un tournant probable pour l’issue de la «Révolution libyenne».

Mais l’Histoire ne s’écrit pas sur une page vierge, et il serait déraisonnable d’occulter le passé récent des relations politiques, militaires et économiques entre le pouvoir libyen aujourd’hui aux abois et les gouvernements occidentaux qui le dénoncent.

Des motivations plus politiques qu'humanitaires

La situation actuelle en Libye est exemplaire sur plusieurs aspects. Elle illustre tout d’abord la nature intrinsèquement politique de ces crises complexes qualifiées parfois —et à tort— d’«humanitaires», mais aussi la «versatilité» décomplexée des postures prises par certains gouvernements occidentaux et la tentation pour ces mêmes acteurs de se saisir du présent pour faire oublier le passé.

Bien que le principe onusien de «Responsabilité de protéger» ait été invoqué lors de la soumission de la résolution 1973 au CSNU, il ne fait pas de doute que la réponse de la communauté internationale à la crise politico-militaire actuelle en Libye est de nature politique.

Les besoins humanitaires, en termes d’accès aux abris, aux soins, à l’eau et en nourriture, ont rapidement été pris en charge par les ONG présentes à la frontière tuniso-libyenne. De nombreux gouvernements, même ceux aux moyens limités, ont essayé de trouver des solutions pour rapatrier leurs ressortissants, qu’ils soient Tunisiens, Bangladais, ou Chinois.

En Libye, on dénombre déjà plusieurs centaines de civils tués et de nombreux déplacés, pris en étau dans le conflit armé entre les soldats mercenaires de Mouammar al-Kadhafi et les forces militaires d’opposition. Il faut cependant noter que la plupart des dommages occasionnés aux populations civiles sont le fait délibéré des forces du régime libyen en place, ce qui, de facto, «pousse Kadhafi dans le viseur de l’ONU» (PDF).

La crise humanitaire majeure et la vague d’immigration massive tant annoncées n’ont pourtant pas eu lieu. En tout cas pas suffisamment pour que l’inaction politique s’abrite derrière l’alibi humanitaire, comme cela avait été initialement envisagé par l’Union européenne (UE).

Si des centaines de milliers de personnes ne se trouvaient pas dans une situation critique aujourd’hui, les propos effarouchés de certains responsables politiques occidentaux sur le risque de dissémination des armes et de leur utilisation inappropriée contre des civils pourraient presque prêter à sourire.

Les armes de Kadhafi viennent des pays européens

En effet, les armes dont se sert aujourd’hui le colonel Kadhafi pour combattre ses opposants comme pour commettre ses exactions envers sa population proviennent en grande partie de la Russie et des pays européens, dont la France.

En 2009, 75 demandes d’agréments préalables ont été accordées et 58 autorisations d’exportation de matériel de guerre ont été délivrées par l’Etat français, pour un peu plus de 30 millions d’euros. La prise de commandes en 2009 s’est élevée à 19,1 millions d’euros. Il s’agissait d’armes légères, de munitions tous calibres, de missiles, de matériel de transmissions et de contre-mesures, de matériaux de blindage, et de capacités d’imagerie.

Il est important de noter que chacune de ces ventes est soumise à l’octroi d’une autorisation d’exportation par la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériel de guerre, qui relève de la compétence du Premier ministre. Au niveau européen, la France se situe au 4e rang des exportateurs d’armes vers la Libye, derrière l’Italie, Malte et l’Allemagne.

A elle seule, l’Italie représentait en 2009 un tiers du total des exportations d’armements de l’UE vers la Libye. D’autres personnalités préfèrent, dans des tribunes déclamatoires, traiter le dictateur libyen de «fou, dément, bourreau», ce qui n’éclaire guère sur la complexité de la situation présente et risque de dédouaner involontairement ce dernier de la responsabilité de ses actes...

Un accord signé en 2007 entre la France et la Libye

Ces agitations médiatiques ne doivent pas cacher le fait qu’un accord cadre de partenariat global, portant sur une coopération économique ainsi qu’en matière de défense et de sécurité, avait été signé en 2007 entre le gouvernement français et la Jamahirya du colonel Kadhafi. Cet accord a été rompu il y a très peu de temps… L’espace-temps d’une indignation ou d’un calcul stratégique?

En déplaçant le curseur de la réflexion à l’échelle européenne, on peut convenir que la vigoureuse action diplomatique française ayant conduit à l’adoption de la résolution 1973 par l’ONU ne suffira pas à masquer les insuffisances et les fractures de la diplomatie européenne.

En effet, le refus d’Angela Merkel de voter en faveur de cette résolution ne peut être seulement expliqué par des considérations politiciennes intérieures allemandes (impopularité de l’engagement des militaires allemands en Afghanistan, nombreuses élections régionales à venir).

Sur cette question majeure de politique internationale, le couple franco-allemand, moteur plus que symbolique de la dynamique européenne, a montré ses limites et son désaccord.

Une Union européenne d'opportunités

Entre la faiblesse de la représentation du Service d’action extérieur, que l’activisme individuel des Etats européens tend à compenser, et l’incapacité à réaliser une union politique significative, l’UE donne malheureusement des arguments à ceux qui voient dans l’Europe actuelle une union d’opportunités, et non de pérennité.

Indépendamment du courage politique déployé ces derniers jours ou des résultats opérationnels qui en découleront, les erreurs d’appréciation politique (volontaires ou non) sur la nature véritable du régime libyen et de son évolution, ne peuvent être occultées.

Il en est de même du degré de coopération développé entre la Libye et un certain nombre de pays européens, notamment sur les thématiques migratoires ou les politiques de défense et de sécurité.

Si le «printemps arabe» tire sa force endogène des peuples qui se sont soulevés, il serait faux de croire que seul l’idéal de démocratie a guidé ces mouvements. Le contexte économique de ces pays en est aussi un élément primordial.

Quelle que soit sa nécessité actuelle, la résolution 1973 de l’ONU et les actions militaires qui vont en découler ne doivent pas provoquer d’amnésie sur les pratiques passées, comme sur celles à venir, engagées entre un pouvoir autocratique et violent et les gouvernements de pays démocratiques.

Sur le grand échiquier mondial, les pays occidentaux vont devoir comprendre les nouvelles règles du jeu, et être plus attentifs aux cases où les anciens pions peuvent soudain devenir des rois…ou des fous.

Jérôme Larché

Cet article a d'abord été publié sur Youphil

Jérôme Larché

Médecin, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

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