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Des proches de Firmin Mahé, cour d'Assises de Paris, le 7 décembre 2012. © FRANCOIS GUILLOT / AFP
Des proches de Firmin Mahé, cour d'Assises de Paris, le 7 décembre 2012. © FRANCOIS GUILLOT / AFP

Côte d'Ivoire: pourquoi le verdict de l'affaire Mahé ne règle rien

Le procès des soldats français, accusé du meurtre d’un Ivoirien, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, s’est achevé à Paris, avec un acquittement et trois peines de prison avec sursis. Mais, sur le banc des accusés, il a manqué beaucoup de monde, dont l’ONU.

Ça pourrait être un sujet de philo au bac: «Peut-on faire le mal pour éviter un plus grand mal?» Avec cette question subsidiaire: «Le soldat peut-il désobéir à un ordre manifestement illégal?»

C'est un double cas de conscience qui vient d'être soumis pendant deux semaines aux six jurés de la cour d'assises de Paris, dans la même salle où fut jugé le maréchal Pétain, accusé de collaboration.

Dans cette salle, on a condamné des assassins, des braqueurs, des violeurs, mais depuis plus d'un demi siècle, aucun militaire ne s'est assis sur le banc des accusés.

Jusqu'en 2011, les soldats français étaient soumis à une juridiction d'exception, le Tribunal aux armées de Paris, qui a été supprimé.

Ils étaient donc quatre à répondre de l'accusation du meurtre d'un «coupeur de routes» ivoirien, Firmin Mahé, étouffé le 13 mai 2005, près de Bangolo, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire.

Il s’agit du colonel Eric Burgaud, 50 ans, qui était chef de corps à l’époque, aujourd’hui cadre en entreprise, et des trois militaires présents dans le véhicule où Mahé a péri: l’adjudant-chef Guy Raugel, 48 ans, qui a reconnu l’avoir étouffé, le brigadier-chef Johannes Schnier, 35 ans, qui le maintenait, et le brigadier Lianrifou Ben Youssouf, 32 ans.

Il fallait «rouler doucement»

Retour sur les faits: repéré un matin par une première patrouille française, Mahé s'enfuit dans les marais. Blessé à la jambe par balle, il est récupéré, le soir, par une autre patrouille et embarqué dans un blindé léger où ont pris place Ben Youssef, Schnier et Raugel. Destination l'hôpital de Man, situé à plus d'une heure de route.

Au téléphone, leur supérieur hiérarchique, le colonel Eric Burgaud leur a dit: «Roulez doucement, vous me comprenez.»  Autrement dit, Mahé ne doit pas arriver vivant. Il affirme avoir reçu cet ordre «implicite» du général Poncet, patron de la force Licorne, à l'époque des faits, lequel a toujours nié l'avoir donné.

Raugel scotche un sac plastique autour de la tête de Mahé, inconscient et très affaibli par sa blessure. Quand on le débarque à Man, il est mort.

Ainsi ne commence pas l'affaire Mahé. Car, pendant cinq mois, il n'y a pas d'affaire. Poncet a couvert, par un rapport biaisé, le meurtre du «coupeur de routes». Tout bascule quand Michèle Alliot-Marie, ministre française de la Défense, la met sur la place publique fin octobre.

Ils sont donc quatre accusés mais, pourquoi eux et pas d'autres? Le général Poncet qui a bénéficié d'un non-lieu durant l'instruction? Le chef de la patrouille matinale, qui a arrosé de centaines de balles un type armé d'un seul calibre 12? Le conducteur du premier véhicule du convoi de quatre blindés légers qui a «roulé doucement»? Et les «politiques qui les ont mis dans ce merdier», ajoute la défense. Car, c'en est vraiment un.

Dans cet Ouest ivoirien, les chasseurs alpins du colonel Burgaud sont plongés au cœur des ténèbres. «Apocalypse Now», ça viendra six ans plus tard, quand des centaines de Guérés mâles, l'ethnie locale, seront massacrés méthodiquement, sous l'oeil de Casques bleus marocains.

Mais, on s'étripe déjà joyeusement. De façon artisanale, à la machette ou au calibre 12. D'un côté, des milices d'autodéfense de Guérés pro-Gbagbo, renforcés de Libériens coupeurs de bras façon manche courte ou longue. De l'autre, des rebelles pro-Soro (actuel président de l’Assemblée nationale en Côte d’Ivoire), avec d'autres Libériens aux mêmes caractéristiques.

Les Casques Bleus bangladais, présents dans la région avec pour mandat d'assurer la protection des civils, restent cantonnés dans leurs bases, celles qu'ils n'ont pas encore désertées.

Témoignages froids

Tout le maintien de l'ordre dans ces lieux baptisés joliment «zone de confiance» repose sur les épaules des soldats français. Avec en plus la  pression d’une hiérarchie pressant de sécuriser la route vers le port de San Pedro, au sud, qui permet d'évacuer le bois et aussi le cacao dont la Côte d'Ivoire est  le premier producteur mondial.

«Le problème ne sera pas réglé tant qu'on n'aura pas buté un coupeur de routes.» Ce mot d'ordre «implicite» circule dans les rangs.

A la barre des témoins, le général Poncet raconte avoir dissuadé  les chasseurs alpins de mettre en place «des moyens d'action un peu farfelus»: se cacher dans un camion de cacao, selon un scénario digne du far-west. Il faut faire un exemple. Ca tombe sur Mahé qui, avec sa bande, compte de nombreuses exactions à son palmarès.

Des campements brûlés, des femmes éventrées, des hommes égorgés… L'horreur, il fallait que ça cesse, résume Raugel. Il ne s'agissait plus de  choisir entre le bien et le mal mais «entre le mal et le pire», a-t-il soutenu.

«Dans de telles situations de fatigue et  de stress dépassé, on perd ses repères», a indiqué le général Poncet, dans son témoignage, jugeant que ces soldats se sont surinvestis:  

«Je leur disais pourtant: ne mettez pas votre cœur dans la mission que je vous ai confiée. Nous sommes seulement de passage. Mais le vécu militaire ne s'apprend pas dans les écoles»

«Ce ne sont pas des soldats de plomb, une armée mécanique», s'insurge un avocat de la défense. Mais des hommes mal formés aux tâches de police auxquelles ils étaient confrontés, mal préparés à l'Afrique où on les avait envoyés pour un court séjour de quatre mois, mal informés des enjeux.

Avec l'obligation d'obéir aux ordres sans réfléchir. Car, dans l'armée, réfléchir, c'est commencer à désobéir.  

«Quand on met les soldats dans des situations impossibles, on arrive à ça», relève un ex-adjoint de Poncet.

Mais, l'ordre implicite de liquider Mahé était illégal, rappelle une brochette de généraux qui ont défilé à la barre.

Des quatre étoiles et même deux cinq étoiles, une vraie pluie d'étoiles dont les témoignages n'ont guère éclairé la cour. D'où cette question, que va faire l'armée française dans toutes ces galères africaines?

Pour évacuer ses seuls ressortissants, en cas de conflit et pour  assister, impuissante, aux massacres des innocents. Car, les guerres aujourd'hui tuent de moins en moins de militaires et de plus en plus  de civils.

Des milliers de Casques Bleus voire des dizaines de milliers, comme au en République démocratique du Congo, sont envoyés sur de nombreux théâtres, du Rwanda à la Côte d’Ivoire.

«Pour des missions dont on sait à l'avance qu'elles ne serviront à rien», constate Poncet.

Dernier exemple, ces dernières semaines à Goma, dans l'est de la RDC, quelques centaines de rebelles ont pris la ville où étaient déployés un millier et demi de Casques bleus.

D'où cette dernière interrogation: si l'ONU avait fait son travail, en mai 2005, dans l'Ouest ivoirien, si elle n'avait pas fui en fermant ses postes de police, Raugel et ses hommes n'aurait sans doute pas étouffé Mahé. Il a manqué beaucoup de monde sur le banc des accusés durant ce procès. Une chose est sûre, l'ONU y avait aussi sa place.

Philippe Duval 

 

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Philippe Duval

Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

Ses derniers articles: Les djihadistes surestiment leurs forces  Mamadou Koulibaly, le révolté ivoirien  Saint-Sylvestre tragique à Abidjan: l’heure des questions 

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