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Intervention de la police lors d'une manifestation de l'UGTT, Tunis, 4 décembre 2012. © KHALIL / AFP
Intervention de la police lors d'une manifestation de l'UGTT, Tunis, 4 décembre 2012. © KHALIL / AFP

Cette nouvelle révolution qui s'annonce en Tunisie

La grève générale annoncée pour le 13 décembre, en Tunisie, sent le soulèvement populaire. Le chroniqueur Taoufik Ben Brik imagine ce qui pourrait se passer.

Un soleil de décembre. Un parfum de rose et de bigaradier insoupçonné. De son balcon, Aya, un bout de femme, 24 ans, dorée comme le blé de juillet et fraîche comme une mandarine, couvre des yeux, au loin, la place Mohamed Ali, à Tunis.

Et le couloir de rue qui somnole face à la porte antique de Bab Bhar, la porte de la mer. Sa discussion avec Mehdi, son petit ami, a mal tourné.

Dehors, le décor s’anime. La main à la hanche et le GSM qui crachote, des hommes en grappe déchiffrent les ombres. Interprètent le silence. Avant de donner l’assaut…

Par groupe de cinq, de dix, ils parsèment toutes les rues et avenues qui mènent à la place Mohamed Ali Hammi: avenue Habib Bourguiba, avenue de France, rue de Rome, rue Mongi Slim, rue Zarkoun…

A une heure tapante, les groupes se forment, «moove» en direction des deux rues-portes de la place Med Ali et prennent en tenaille les syndicalistes venues en nombre, commémorer le soixantième anniversaire de l’assassinat de Farhat Hached, père de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT).

Aya, coincée dans son balcon, comme une élève au piquet, arme son iPhone et mitraille la scène.

La haine, la rage et la douleur

Ce jour là, la place M'ed Ali est saccagée. Takbir, bombes à gaz paralysant, coutelas, gourdins, pierres et batailles rangées. La porte de l’UGTT est enfoncée avec fracas, les vitres volent en éclat, un dentier par terre.

Une femme hurle de colère et de douleur. Le fond de la place est rempli par des hommes bavant de rage et de haine. Ils se disent les gardiens de la révolution.

Le visage sombre de Houcine Abassi, secrétaire générale de l’UGTT, devient d’abord tout rouge, puis se creuse et se fane. Il se lève… pleure. Des pleurs étranges, adressés à personne, tandis qu’il grandit à l’intérieur de son impeccable blaser:

«L’Union ne pliera pas…»

Des malabars continuent d’envahir la place. Un fou à lier crie:

«Ya Hached, Ya Hached, El Itihad (l’UGTT) bâa Libled, a vendu le pays.»

Aya tremble et filme. Mehdi, son petit ami a été molesté.

«Je n’aime pas ta tronche. Enlève tes lunettes, si tu y tiens.»

Mehdi s’empresse d’obéir. L’armoire à glace le saisit par ses cheveux drus et noirs. Il frappe son visage contre l’arbre centenaire de la place. Après avoir été ainsi maltraité pendant quelques secondes, le visage de Mehdi n’est plus qu’une masse sanglante.

Tout cela se passe sans que la police bouge. Aya filme. Du sang gicle sur le blouson noir de Mehdi et sur son pantalon gabardine.

Estimant que Mehdi a été assez châtié, le monstre lâche prise. Ils ont pour directive, depuis le lynchage de Lotfi Naguedh, le représentant de Nida Tounès (parti coalisé avec Ennahda), à Tataouine, il y a de cela un mois, «de ne pas achever la bête».

Un cri de forcené:

«Nikoulhoum oumhoum, niquez leurs mères.»

C’est le signal d’un chambardement monstre, un corps à corps hallucinant, crânes fracturés, visages balafrés, os brisés, thorax enfoncés…

«Il y a plus d’hommes par terre que debout.»

Le tumulte dure quelques minutes. Puis on entend les sirènes de la police. Aussitôt, toute bagarre cesse. En un clin d’œil, et avec une rapidité déconcertante, le gang «des gardiens de la révolution», milice déclarée et notoire d’Ennahda a disparu.

«Ils commettent l’ignominie et disparaissent dans la nuit.»

Les ambulances démarrent dans un crissement infernal, secourant des blessés bil ya tache, à gogo. Sur place, tout est brisé, gens comme biens. Aya qui est restée perchée est «m’dégoutia», dégoutée.

La peur, l'humiliation et la violence

Ça saigne sur la place Mohamed Ali. Mardi noir, mardi sanglant. Maintenant elle cherche Mehdi parmi les blessés, effarés et qui pleurent, non pas de douleur et de peur, mais d’humiliation.

Mohammed Raouf Raissi, éditeur et compagnon de route des syndicalistes dénonce, «l’acte d’agression qui a humilié toutes les consciences qui sont mobilisées pour des solutions de libertés, de progrès et d’égalités est un acte ignoble».

«Il se sont attaqués à un moment et un espace symboliques de l’histoire du mouvement national», ajoute-t-il.

«Pourquoi à la veille de la commémoration d’un martyre du mouvement de libération? Pourquoi ce n’est pas avant-hier, et ce n’est pas ailleurs, dans une autre place», se demande Raouf.

Bribes de réponse: 

«La seule place, la place Mohamed Ali, qui nous reste et qui nous vient de notre histoire écrite et lointaine, reste la place M'ed Ali. C’est notre Jerusalem. Elle a été profanée et violée dans son sacré par la horde, par une meute d’abrutis ignorants, lâches et émasculés.»

Il se laisse aller:

«Une violence qui n’est inscrite dans aucune grille de compétences des mercenaires, aucun discours (même fasciste) qui la sous-tend.»

Raouf explose:

«Au-delà de s’attaquer aux symboles de la modernité pour les remplacer par leurs propres symboles obsolètes et totalement dépassés par le souci de créer la Tunisie singulière et différente de toutes les libertés qui nous manquent tant et qui nous restent à inventer.»

Raouf se tait un moment et revient à la charge:

«Il y’a une stratégie débile qui s’enlise dans un rien mouvant. Un rien de rien. Le rien absolu. Le rien du discours identitaire frelatés.» Ouf!

Qu’est-ce qui arrive?

«Il arrive que le parti Ennahdha, en perte de vitesse, cherche l’affrontement, l’affrontement de la bête qui agonise.»

Il l’aura. Acompte sur dû: Sfax, Gafsa, Sidi Bouzid et Siliana répondent par une salve de grève régionale, jeudi 6 décembre. Le Kef, Sousse, Gabès, Jendouba suivront le mouvement… Au suivant.

Grève générale, jeudi 13. «Ça sent le soulèvement populaire», flaire Fathi Dbak, un géant aux mains plus tannées que le cuir d’une crosse de fusil, chef incontesté du redoutable cordon de sécurité de centrale syndicale.

«Hé! Cocher! C’est la tempête. Que Dieu nous en garde», annonce Pouchkine.

Taoufik Ben Brik

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Taoufik Ben Brik

Journaliste et écrivain tunisien, il a publié de nombreux ouvrages, notamment Le rire de la Baleine.

Ses derniers articles: La Tunisie n'a rien oublié du 14 janvier  Adieu à la démocratie  La deuxième révolte de Sidi Bouzid 

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