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L'ambassadeur des Etats-Unis en Côte d'Ivoire Phillip Carter III, 11 novembre 2011, Washington. AFP/Nicholas Kamm
L'ambassadeur des Etats-Unis en Côte d'Ivoire Phillip Carter III, 11 novembre 2011, Washington. AFP/Nicholas Kamm

L'ambassadeur américain à Abidjan recadre Ouattara à Paris

Pendant plus d’une heure à Paris devant quelques journalistes, Philippe Carter III s’est livré à un exercice assez critique sur la gouvernance Ouattara, en soulignant qu’il restait beaucoup à faire sur le terrain des droits de l’homme.

Phillip Carter III, l’ambassadeur américain en poste à Abidjan depuis trente mois, est un diplomate qui n’a pas sa langue dans sa poche. Présent souvent sur le terrain, il n’hésite pas à recadrer ses interlocuteurs quand ceux-ci s’écartent du droit chemin démocratique et des grands principes. Il était monté souvent au créneau lors de la crise post-électorale ivoirienne.

Vingt mois après la chute de Laurent Gbagbo, en avril 2011, le voilà qui sort de sa réserve pour dire tout haut que certaines choses ne marchent pas comme elles le devraient, et qu’elles iraient mieux si on faisait «ce qu’on a dit qu’on ferait». Ce 5 décembre, il a choisi son jour pour s’exprimer: Alassane Ouattara est à Paris et il vient d’être reçu à l’Elysée par le président François Hollande.

Avant de se lancer dans un examen sans complaisance de la situation ivoirienne, l’ambassadeur livre ce court préambule:

«Les Etats-Unis ont soutenu la personne (Ouattara) démocratiquement élue. Aujourd’hui, la situation est meilleure. Il y a des espoirs. Les problèmes sont profonds et réels. Ca va prendre beaucoup de temps pour trouver  des solutions.»

La justice, c'est la pierre angulaire

Expliquant, pour résumer, qu’il existe  plusieurs  terrains où le nouveau pouvoir ivoirien devrait mettre les bouchées doubles: la justice, la sécurité, la réconciliation et les questions sociales.

La justice, «c’est la pierre angulaire de la démocratie et du respect des droits de l’homme. Ouattara nous a dit qu’il ferait une application équitable de la justice. Comme bailleur de fonds, nous lui avons apporté une assistance technique pour réhabiliter les tribunaux avec l’Union européenne. Tout avait été pillé. Il a fallu commencer par racheter des tables et des chaises, réintroduire des juges là où il n’y en avait plus. Nous l’avons aidé. Nous espérons qu’il va tenir ses promesses. Il faut un processus judiciaire rigoureux et équitable», insiste Phillip Carter avant de lancer cet avertissement. «Si des personnes réclamées par le TPI n’étaient pas livrées, ça poserait un problème à la communauté internationale.» L'ambasadeur viserait notamment les comzones (ancien chef rebelle qui commandait une zone, ndlr).

La sécurité? «Ca ne s’améliore pas, attaque l’ambassadeur américain. Il faut des réformes et le gouvernement doit faire plus. Le désarmement des combattants irréguliers comme les Dozos doit avancer plus vite.» Le diplomate prône une profonde réforme d’un appareil sécuritaire qui date des années soixante-dix. Il la juge même «très urgente».

Il pointe aussi le doigt sur la région martyr de Duékoué dans l’ouest du pays où des cadavres ont été découverts dans des puits depuis plusieurs semaines. Leur autopsie n’a toujours pas été publiée: «Cette zone très sensible doit être au centre de toutes les préoccupations. Le gouvernement a l’obligation de faire des enquêtes objectives pour trouver les coupables». Y compris sur le massacre de plusieurs centaines de Guéré, l’ethnie locale, froidement exécutés début avril 2011 selon un scénario qui rappelle Srebenica.

Un rapport de l'ONU pas crédible

Sur le racket et la corruption, Phillip Carter III se montre aussi très exigeant: «Le gouvernement ivoirien doit traiter ces questions-là au plus vite s’il veut encourager l’investissement privé. Ce n’est pas pire qu’avant mais les indicateurs de corruption doivent passer du rouge au vert.»

S’il note des efforts d’ONG et de leaders religieux sur le terrain, l’ambassadeur américain n’est pas loin de constater que le processus de réconciliation est en panne. La Commission ad hoc mise en place achève son mandat de deux ans dans quelques semaines sans avoir accompli sa mission. La réconciliation est indissociable de la justice, insiste-t-il. Interrogé sur la possibilité de mener à son terme le processus sans l’ex-président Laurent Gbagbo, toujours détenu à La Haye, il marque une longue hésitation avant de lancer une réponse plutôt évasive: «Pourquoi pas. Ca dépend de ce qui va se passer à la CPI».

Le diplomate juge ensuite que les attaques de l’été passé, attribuées au pro-Gbagbo ne présentent pas «un risque systématique. Elles visent seulement à perturber le climat des affaires. C’est l’objectif poursuivi». Interrogé sur un récent document de l’ONU qui évoquait des liens entre les partisans de l’ex-président et les islamistes d’Ansar Dine au Mali, il affirme «ne pas croire à ce rapport».

Réclamant aussi une plus grande attention du pouvoir ivoirien aux questions sociales, Phillip Carter III annonce que son pays sera particulièrement attentif aux élections locales prévues l’an prochain:

«Nous avons des contacts avec tous les partis. Le scrutin devra être inclusif et transparent, prévient-il, avec des listes électorales rénovées. Les résultats devront pouvoir être proclamés avec confiance ».

Pour finir, l’ambassadeur mise sur un renouvellement des générations sur le terrain politique et sur «un changement de culture».

Philippe Duval

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Philippe Duval

Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

Ses derniers articles: Les djihadistes surestiment leurs forces  Mamadou Koulibaly, le révolté ivoirien  Saint-Sylvestre tragique à Abidjan: l’heure des questions 

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