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Forces de l'ordre de Côte d'Ivoire lors d'une patrouille, décembre 2011. © SIA KAMBOU / AFP
Forces de l'ordre de Côte d'Ivoire lors d'une patrouille, décembre 2011. © SIA KAMBOU / AFP

Droits de l'homme: il ne faut pas clouer la Côte d'Ivoire au pilori

Pour l'éditorialiste Venance Konan, la question des droits de l'homme en Côte d'Ivoire est réelle. Mais pour la résoudre, il faut laisser du temps au temps.

En vérité, en vérité, lorsqu’Amnesty International, Human Rights Watch et l’ONU vous accusent de violer les droits de l’homme, ce que vous avez à faire, c’est de lever les bras et dire: «Je me rends!»

Oui, reconnaissons en toute humilité, comme l’a fait le président de l’Assemblée nationale, que, en matière de respect des droits de l’homme, nous avons encore beaucoup à apprendre.

Reconnaissons que notre pays revient de loin; que notre armée est constituée en grande partie d’anciens rebelles, qui ont dû s’inviter dans la partie, en raison du refus de l'ancien président Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite; que ces ex-rebelles qui ont vécu, pendant huit ans, dans un Etat sans loi, ont une notion très approximative des droits de l’homme; que oui, il ne serait pas étonnant que devant les attaques dont ils avaient été victimes, à partir du mois d’août, il y ait eu des dérapages; que tout sera mis en œuvre pour que cela soit sanctionné, et surtout, ne se répète pas.

Rester vigilants, malgré tout

Nous l’avons déjà écrit. En vérité, en vérité, c’est par le non respect des droits de l’homme qu’un pouvoir perd sa légitimité. Nous devons tous être très vigilants sur cette question.

Un Etat qui se veut démocratique ne saurait transiger avec le respect des droits de l’homme qui est le cœur même de la démocratie. Le président Alassane Ouattara a toujours affirmé son ambition de bâtir un Etat de droit, et personne ne saurait douter de sa volonté d’y parvenir.

Mais le chemin est long, comme celui de la réconciliation. Pendant les dix dernières années où nous avons vécu dans ce pays, aussi bien au nord qu’au sud, sous le règne de l’impunité totale, où des crimes abominables ont été commis sans qu’aucune poursuite soit engagée, pendant ces dix ans, dis-je, nous avons malheureusement pris de très mauvaises habitudes.

Disons même que, bien avant l’avènement de Laurent Gbagbo, il ne faisait pas bon se retrouver derrière les barreaux, dans nos commissariats. Et se promener sans papiers ou sans argent dans certaines rues, le soir, pouvait conduire au commissariat.

Les rafles sauvages, au cours desquelles les personnes raflées devaient payer pour recouvrer leur liberté, ne datent pas d’aujourd’hui.

En vérité, en vérité, nos hommes en armes ont toujours eu tendance à abuser du pouvoir que leur donnent ces armes, et à les retourner trop facilement contre les populations civiles qu’ils sont chargés de protéger.

L’Etat de droit que nous rêvons de bâtir doit aller de pair avec une éducation de nos forces de l’ordre au respect des droits élémentaires des habitants de ce pays. Aucun pouvoir n’a intérêt à laisser violer ces droits, sinon il court le risque de se discréditer voire de se retrouver devant un tribunal plus tard.

Si Laurent Gbagbo est aujourd’hui derrière les barreaux à La Haye, si son épouse Simone est réclamée par la CPI, si Hissène Habré a tous les problèmes du monde en ce moment, c’est parce qu’ils ont laissé des hommes étant sous leur autorité abuser massivement des droits des habitants de leurs pays. Et l’on passe très facilement des petits abus aux abus massifs, souvent même sans s’en rendre compte.

Mais, en vérité, en vérité, tout en reconnaissant que nos forces de l’ordre ont pu commettre des exactions impardonnables, on a cependant l’impression que l’on commence à s’acharner contre le pouvoir ivoirien.

Il ne faut pas s'acharner sur le pouvoir ivoirien

Pendant la bataille contre le régime de Kadhafi en Libye, des crimes plus abominables que ceux commis en Côte d’Ivoire ont été perpétrés par les insurgés aujourd’hui au pouvoir. Les organisations de défense des droits de l’homme ont dénoncé notamment les crimes commis sur les populations d’Afrique subsaharienne par les insurgés, et nous avons même vu des images à la télévision.

Depuis la chute de Kadhafi, on n’en parle plus. On ne réclame pas au pouvoir libyen, comme on le fait avec le pouvoir ivoirien, de juger ceux qui ont commis ces crimes. La situation des droits de l’homme ne s’est guère améliorée dans ce pays, mais on n’en fait plus cas.

Les droits de l’homme seraient-ils solubles dans le pétrole? Lors de la conquête de l’ex-Zaïre par les forces de Laurent-Désiré Kabila, forces fortement soutenues par un petit pays voisin, ce sont des centaines de milliers de personnes qui ont été massacrées. Qui a réclamé justice pour ces victimes?

Aujourd’hui, en Syrie, il est reconnu que les insurgés commettent des crimes contre les populations civiles soupçonnées de soutenir Bachar Al- Assad. Cela empêche-t-il les Occidentaux de continuer à les soutenir?

En vérité, en vérité, s’il est bien de dénoncer les crimes commis à Duékoué par des FRCI (Forces républicaines de Côte d'Ivoire) et des exactions que certains de leurs éléments continuent de commettre, il serait cependant plus honnête de reconnaître que la Côte d’Ivoire se trouvait, en mars-avril 2010, dans une situation particulière, créée par Laurent Gbagbo; qu’elle se trouve toujours dans une situation particulière, du fait de certains pro-Gbagbo, et qu’il conviendrait de laisser du temps au temps.

Venance Konan (Fraternité Matin)

 

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Venance Konan

Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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