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Arbre de Noël érigé sur la place de la Concorde à Paris, décembre 2012. © PATRICK KOVARIK / AFP
Arbre de Noël érigé sur la place de la Concorde à Paris, décembre 2012. © PATRICK KOVARIK / AFP

En décembre, l'Afrique réchauffe Paris

Pour le chroniqueur Issa Dieng, alors que l'hiver commence à se faire bien rude, il existe une astuce pour se réchauffer: la vie culturelle bouillonnante des Afro-Parisiens.

Vous savez quoi? J’adore le mois de décembre. Oui, je sais, pour un gars qui rêve d’hiberner sous sa couette avec des frites de bananes-plantains, du jus de gingembre et du poisson séché, ça paraît bizarre.

Pourtant, quand je dis que j’adore décembre, j’assume la contradiction. Et vous savez pourquoi? Parce que, en décembre, à Paris, il y a un vrai truc pour se réchauffer. Ce truc c’est… l’Afrique à Paris! Ben oui! Vous n’êtes pas au courant?

Décembre, c’est le mois du noir et pas seulement parce que les jours sont courts. «Chauds les marrons!» La preuve? Le festival Africolor a 24 ans, cette année! 24 ans qu’on balance, un mois durant, du son complètement mandingue sur les Villepinte, Clichy-sous-bois, Noisy-le-Sec, Pantin et les Saint-Denis (toutes en région parisienne). Si c’est pas de la longévité, ça!

Cette année, l’affaire a commencé le 17 novembre et ira jusqu’au 24 décembre, parce que la nuit de Noël, grande tradition du festival, les musulmandingues offrent une grande veillée de musique œcuménique aux gens qui risqueraient de tomber dans la déprime.

Moi, franchement, je sors de mon terrier tout spécialement, je vais là-bas et ça me réchauffe. Vraiment j’aime trop les musiques des Diabaté, Kouyaté, Coulibaly, Sissoko, et autres Diarra.

Surtout quand je me retrouve dans le public, au milieu de toutes les belles driankés parfumées au tchouraï. Wallahi! Entre leurs grands boubous et le mien, pourrait avoir affaire à faire, non?

Les black sont dans la place

Non, vraiment, en décembre, Paris a chaud grâce à l’Afrique. Et, cette année, il y a tellement d’événements et de signes que les blacks sont dans la place que je crois bien que ça y est: on va pouvoir définitivement reléguer notre cape d’invisibilité au placard.

Quoi!? Ne me regardez pas avec ces yeux ronds comme si vous ne compreniez pas ce que je veux dire. Ok, je décrypte.

Premièrement, «nous», c’est nous, les noirs de France. Deuxièmement, la «cape d’invisibilité», c’est l’accessoire que Harry Potter s’était confectionné pour pouvoir passer partout sans être vu.

C’est à «nous» qu’il avait emprunté cette technique: on savait trop bien faire. Ben oui! «Nous», on a été présents sur cette bonne vieille terre de France, pendant quelques centaines d’années sans que personne ne nous remarque. Invisibles, dis donc!

Antillais, Français d’origine africaine, tous dans le même sac, tous sous la même cape! Le daltonisme ambiant était tel que, à mon avis, ça tournait carrément au problème de santé publique.

Mais depuis quelques temps… j’ai vraiment le sentiment que le vent tourne. Il va falloir que je lance les cauris et que j’observe de près la position des planètes pour vérifier tout ça, tellement il y a de signes. Quels signes?

Eh!bien, par exemple avant, il fallait lire France Antilles ou regarder France Ô pour entendre parler de sujets qui fâchent comme l’esclavage, les anciens combattants ou le racisme (ce mot-là précisément, il y a plein de gens, en France, qui doutent qu’il soit vraiment français tellement ils doutent de la réalité à laquelle il renvoie).

Eh!bien, cette année, si je fais un petit bilan, on a eu droit à une exposition sur les zoos humains au musée du quai Branly. Et vous savez qui était parmi les initiateurs de l’expo? Lilian Thuram. Parfaitement! L’ex-footeux le plus intello de l’équipe de France.

Et voilà que maintenant, en hiver, c’est le metteur en scène et acteur Hassane Kouyaté qui fait carrément un spectacle d’une heure trente sur l’affaire de l’esclave Furcy… un esclave qui a osé, au XIXe siècle, assigner son maître en justice!

Il faut voir le gars, en digne fils du grand Sotigui Kouyaté, arpenter la scène du Tarmac (XXe arrondissement de Paris) et raconter cette histoire incroyable… puis être applaudi sans que personne ne songe à l’attraper par le col et à l’envoyer pourrir dans un cachot des antipodes pour cause de subversion! Mais où va la République? Où va le monde?

Et quand c’est pas les «gros» sujets qui font réfléchir, c’est les offensives commerciales qui se multiplient. La preuve? Début septembre, le rendez-vous mensuel de l’Afro Free Market était lancé.

15-0 pour Mike Sylla. Mais voilà qu’une «Afro Expo» égalise en s’annonçant pour les 21-22 et 23 décembre au Lavoir parisien. Alors Mike renvoie du lourd et fait un ace avec son Afro Free Market Toulouse, et il finit en mettant un smash avec l’Afro Free Market Belgique. Ou bien?!

Mais, je reviens à zébus. J’ai encore d’autres preuves de cette position extraordinaire des planètes. Une, en particulier, qui en dit très très long, c’est la coloration progressive des pages du magazine Elle. 

Ouais, je sais, je suis du genre masculin, mais imaginez le choc quand j’ai vu, juste là, chez mon marchand de journaux, Rihanna herself en couverture! Une femme NOIRE?! Bon, d'accord, métisse et photographiée en l’éclairant tellement qu’on se disait qu’il y avait vraiment beaucoup de lait dans son café, mais quand même! Une femme noire!!!

Et non seulement ça, mais, depuis quelques mois, c’est comme si les iconographes de Elle avaient retiré leurs lunettes filtrantes. On a ainsi vu défiler des articles-promos de concerts pour Inna Modja ou Fatoumata Diawara… 

Un article sur Hapsatou Sy —faut dire que cette jeune chef d’entreprise franco-sénégalaise est une bombe! Heu… d’intelligence, je veux dire, bien entendu… Un portrait de Rokhaya Diallo, l’activiste des Indivisibles qu’on ne présente plus…

Un article sur le roman de la Rwandaise Scholastique Mukasonga, la surprise du Renaudot 2012, avec photo de l’auteur, s’il vous plaît… Et aussi les Américaines incontournables: Rihanna, Beyoncé, sa sœur Solange Knowles…

Franchement, chez Elle, il doit se passer un truc. Ils doivent encore soigner leurs cicatrices d’après la dérouillée qu’Audrey Pulvar leur avait mise quand ils ont publié, au début de l’année, cet article ni fait ni à faire sur la «Black Fashion Power»…  Il y ont mis le temps, chez Elle, mais ils y viennent. Comme à la télé.

La diversité de plus en plus visible

Maintenant, les doigts de mes deux seules mains ne me suffisent plus pour compter le nombre de personnes «issues de la diversité» qu’on peut voir sur le petit écran. Audrey, Harry, Karine, Kareen, Kady, Rokhaya, Dominique, Elizabeth, Aline, China, Élé (1)…

Franchement, ça me réjouit. Parce que je me dis que la ménagère de plus de 50 ans du fin fond de la Creuse qui prenait peur en voyant Roselmack apparaître sur TF1, doit finalement s’être habituée. 

Mais, parfois, je me dis aussi que… colorer, c’est bien, mais il y a encore quelques pas à faire pour intégrer vraiment la diversité des sensibilités y compris dans les programmes.

Comme d’intégrer ladite «diversité» à bord… Je veux dire dans les «boards» de direction, parmi les vrais décideurs des médias. Là, y a encore du boulot. Les membres du club Efficience l’ont bien compris. Alors ils ont fait paraître la deuxième édition de leur annuaire du Gotha noir de France.

Je trouve ça très bien, franchement, de vouloir rendre visibles les Français noirs et talentueux, mais comme je n’ai pas été invité à la soirée de gala du 1er décembre et comme je ne suis pas dans l’annuaire en question, je me dis que les infos qu’il contient sont incomplètes. Ou qu’il faut payer, comme dans le Who’s who pour y être. Pas trop ma tasse de thé à la menthe.

De toute façon, je m’en f… Le 1er décembre, je faisais la fête à Noisiel au bal de l’Afrique enchantée. Parfaitement. Dans le 77 (est parisien). Trop branché!

Bon, je ne voudrais pas assombrir le tableau (ha! ha!) mais la vérité, c’est que tout ça, même si ça progresse, c’est pas encore réglé, hein? Il faut veiller, forcer le passage, s’imposer, sortir de son terrier…

Je l’ai fait, mi novembre, pour aller écouter les Ecrits pour la parole (éd. L'Arche) de Léonora Miano (2), un texte pour le théâtre enregistré par des comédiennes et diffusé sur France Culture.

Un texte consacré à la présence noire dans la France d’aujourd’hui. C’était vraiment bien. Vraiment beau. Et en sortant de l’enregistrement, je me suis dit:  

«Issa, Y a encore du boulot!»

J’en parle à mon marabout!

Issa Dieng

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Issa Dieng

Chroniqueur franco-africain installé à Paris.

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