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Eric Breteau et Emilie Lelouch, les deux membres principaux de l'Arche de Zoé, N'djaména, décembre 2007  © PASCAL GUYOT / AFP
Eric Breteau et Emilie Lelouch, les deux membres principaux de l'Arche de Zoé, N'djaména, décembre 2007 © PASCAL GUYOT / AFP

Comment est né le projet saugrenu de l'Arche de Zoé

Ils ont monté une opération insensée de soustraire 103 enfants tchadiens à leur famille pour les amener en France. Cinq ans après, l'affaire de l'Arche de Zoé est devant la justice. Chronologie d'une aventure qui était pourtant perdue d'avance.

Mise à jour du 5 décembre: Lors du 2e jour du procès à Paris des membres de l'Arche de Zoé, un médecin urgentiste recruté par l'organisation de l'Arche de Zoé, Isabelle Rile, a témoigné qu'elle était sommée de multiplier les test HIV et que les enfants malades n'étaient pas sélectionnés. Selon elle, certains membres choisissaient les enfants qu'ils garderaient pour eux. «On en déduit qu'ils allaient faire leur marché en Afrique», a déclaré hier la présidente du tribunal, Marie-Françoise Guidolin.  

*****

25 octobre 2007, la police tchadienne intercepte plusieurs véhicules se rendant à l'aéroport d'Abéché à l'est du Tchad, près de la frontière du Darfour soudanais.

A bord, 103 enfants tchadiens, dont le plus âgé a à peine huit ans, accompagnés de six membres d'une association humanitaire française, l'Arche de Zoé, autrement baptisée Children Rescue. 

De nombreux gamins sont affublés de faux bandages, de sparadrap et de perfusions d'opérette. Une mise en scène imaginée par Emilie Lelouch, «l'ambulancière» du groupe, pour faire croire qu'il s'agit de blessés ou de traumatisés par les tueries au Darfour.

La troupe doit embarquer dans un avion espagnol, piloté par un Belge, à destination de l'aéroport de Vitry-le-François, dans l'est de la France, où l'attendent des dizaines de parents, qui ont tous versé des sommes importantes pour accueillir ces gosses africains et les adopter. Les autorités tchadiennes crient immédiatement au trafic d'enfants. 

Ainsi prend fin la piteuse expédition de ces sept aventuriers qui a débuté quelques mois auparavant.

A sa tête, Eric Breteau, un ex-représentant en matériel de bureau, pompier volontaire en banlieue parisienne, mordu de 4X4 dont il est président de la fédération française, qui s'est entiché d'humanitaire lors du tsunami ayant dévasté l'Indonésie en 2004, fondant alors l'Arche de Zoé.

C'est au cours de cette expédition qu'il rencontre Emilie Lelouch, ambulancière et artiste de cirque à ses heures.

Le drame du Darfour comme alibi

De retour d'Asie en 2006, le couple est en mal de nouvelle cause. La voilà toute trouvée au Darfour, où les médias internationaux multiplient les reportages.

En avant pour l'opération Darfour 2007 qui vise, sous l'égide de l'Arche de Zoé, à collecter des dons et à évacuer dix mille enfants orphelins de moins de cinq ans de cette région ravagée par la pauvreté, la guerre et la sécheresse.

Cible visée, des centaines de parents français, cherchant à accueillir un gosse, sans, pour la plupart, avoir emprunté le parcours du combattant qui donne l'autorisation d'adopter. Qu'importe pour Breteau, on finira bien par obtenir pour ces pauvres gamins du Darfour un droit d'asile qui permettra au moins un placement en famille d'accueil. Les parents alléchés versent un acompte à l'association. 

Mais, Eric Breteau n'est pas fou au point de lancer son équipe sur les pistes du Darfour. A l'époque, la région est infestée de miliciens rebelles et de soldats gouvernementaux qui se livrent à une guerre sans merci, dont les populations civiles sont les otages et les victimes.

Le pompier lance donc ses 4X4 sur les routes du Tchad voisin et plante ses tentes près de la frontière du Darfour. Il paye quelques autochtones en leur donnant pour mission d'aller faire le tour des villages pour récupérer «des orphelins du Darfour».

Il n'y en a évidemment pas. Car, dans ces contrées désertiques, personne ne peut fuir sans risquer une mort certaine, et à plus forte raison franchir une frontière. On se tourne donc sur la population locale. Les rabatteurs, et autres marabouts réussissent à collecter une centaine d'enfants, sans papier, mais pas sans parents.

Les gamins sont bien nourris, en attendant leur départ en France. On leur apprend même à compter en français. Le tableau est plutôt attendrissant.

Avant de s'envoler vers le Tchad, Breteau a tenté d'assurer ses arrières en prenant attache, pour lui exposer son projet, avec un conseiller de Bernard Kouchner, le French Doctor qui tient à cette époque, les rênes de la diplomatie française.

Des aventuriers vendeurs d'illusions

Si on ne l'a pas encouragé, personne ne l'a dissuadé de se lancer dans cette aventure humanitaire d'urgence. C'est Rama Yade, alors secrétaire d'Etat aux droits de l'homme, qui, ayant appris, lors d'un voyage au Soudan, le risque imminent d'exfiltration d'enfants vers la France, va saborder l'expédition de l'Arche de Zoé.

Elle convoque en urgence les journalistes au ministère et lance l'offensive qui aboutira à l'arrestation de Breteau et ses amis le 25 octobre 2007. Le jour même, le président tchadien, Idriss Déby, les accuse d'avoir perpétré «un enlèvement pur et simple» des 103 enfants:  

«Est-ce que c'est pour les vendre, les tuer et enlever leurs organes?», demande-t-il.

Dès le 1er novembre, des ONG, ayant enquêté sur l’origine des gamins, concluent que 85 des 103 enfants «proviennent de villages frontaliers et que 91 d'entre eux se sont référés à un environnement familial constitué d'au moins une personne adulte ,qu'ils considèrent comme un parent et ne peuvent donc être considérés comme orphelins».

Le 6 novembre, l'ex-président français Nicolas Sarkozy annonce qu'il ira «chercher» les six Français au Tchad «quoi qu'ils aient fait». L'affaire commence à tourner au vinaigre avec les autorités tchadiennes qui veulent juger elles-mêmes Breteau et ses amis, entrevoyant déjà le profit qu'elles pourraient tirer.

«A bas Sarkozy, la traite négrière, c'est fini», crient, quelques jours plus tard, un millier de personnes dans les rues de N'djamena, la capitale tchadienne. Dans sa cellule, Breteau rumine sa colère contre la «mascarade politico-médiatique» dont il s'estime être l'objet. Il nie déjà tout en bloc, les accusations d'enlèvement d'enfants, ne reconnaît aucune erreur et se présente en chevalier blanc de la cause humanitaire.

Une arche transformée en galère

Une attitude, dont il ne se départira jamais, comme sa compagne Emilie Lelouch. Le 26 décembre, les membres de l'Arche de Zoé sont condamnés à huit ans de travaux forcés par la justice tchadienne et, deux jours plus tard, sont expédiés dans un avion d'Air France vers Paris, où ils doivent purger leur peine. Ils devront également s'acquitter d'une amende de 6,3 millions d'euros, que Rama Yade, s'exprimant au nom de l'Etat français, refuse de payer à leur place.  

 Début janvier, ils sont mis en examen pour «aide au séjour irrégulier de mineurs étrangers en France», «exercice illégal de l'activité d'intermédiaire en vue d'adoption» et «escroquerie», délits passibles de 10 ans d'emprisonnement. Breteau, qui a entamé une grève de la faim, apparaît très faible et amaigri devant le tribunal de Créteil qui doit infliger une peine de substitution aux travaux forcés tchadiens.

Fin mars, le président tchadien accorde sa grâce aux membres de l'Arche de Zoé, ce qui entraîne leur libération immédiate. Mais la procédure ouverte en France a poursuivi son cours, et elle a débouché sur le procès devant le tribunal de grande instance de Paris qui s'est ouvert le 3 décembre 2012.

A la barre, ils sont quatre et non six: Breteau et sa compagne Emilie Lelouch sont restés en Afrique du Sud où ils se sont établis. La présidente du tribunal, tout en soulignant la  «lâcheté» de «ceux qui ont entraîné les autres, eux bien présents au tribunal, dans cette arche de Zoé devenue une galère», juge «disproportionné» le lancement d'un mandat d'arrêt contre les deux absents.

Ils ont «le sentiment de ne pas avoir été écoutés jusqu'ici, ni par les médias ni par la justice et ils craignent que le même phénomène ne se reproduise devant le tribunal», a plaidé leur avocat.

Les deux cerveaux toujours en vadrouille

Aux dernières nouvelles, Emilie Lelouch dirigerait une petite troupe de cirque de rue au Cap et Eric Breteau aurait passé un brevet de pilote d'avion et ferait découvrir aux touristes de passage les merveilleux paysages sud-africains.

Au Tchad, les enfants ont grandi. Tous se souviennent de ces blancs, qui avaient décidé de faire leur bonheur en les arrachant à leur famille. L'un regrette le bon temps où on lui donnait du lait à boire.

Un autre compte en français jusqu'à cinq. Un troisième est toujours persuadé qu'on voulait  l'enlever pour «le manger».

Sur son site Internet, l'Arche de Zoé, qui n'a plus d'activité, diffuse toujours le clip de Princesse Aniès sur «le génocide du Darfour». Et développe un long plaidoyer sur son action, dénonçant pêle-mêle la conspiration politico-médiatique dont elle estime avoir été victime, les méfaits de la colonisation qu'elle compare à l'holocauste nazi. Refusant toujours d'admettre que, au Tchad, elle a pu faire fausse route.

Philippe Duval

 

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Philippe Duval

Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

Ses derniers articles: Les djihadistes surestiment leurs forces  Mamadou Koulibaly, le révolté ivoirien  Saint-Sylvestre tragique à Abidjan: l’heure des questions 

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