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Le juge Ramaël (en béquilles) avec des gendarmes français, lors de l'enquête Kieffer, à Abidjan, le 6 janvier 2012. REUTERS
Le juge Ramaël (en béquilles) avec des gendarmes français, lors de l'enquête Kieffer, à Abidjan, le 6 janvier 2012. REUTERS

Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique

Patrick Ramaël, le magistrat en charge de l’instruction des affaires Ben Barka et Kieffer, a la réputation d’être teigneux, indépendant et déterminé. En France, il est visé par une mesure disciplinaire.

Il est en charge de deux dossiers sensibles de la Françafrique: l'affaire Ben Barka avec le Maroc et la disparition du journaliste Guy-André Kieffer en Côte d’Ivoire.

Pour ces deux dossiers noirs, il n’hésite pas à perquisitionner les hauts lieux de la République: l'Élysée, en juillet 2008, et la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), en 2010. On lui doit aussi quatre mandats d'arrêt internationaux délivrés, fin 2007, contre des piliers du régime marocain.

Une ambiance détestable

Alors que Nicolas Sarkozy était accueilli à sa descente d’avion par Mohammed VI pour sa première visite officielle au Maroc en tant que président français, en octobre 2007, France 3 annonçait que le général Hosni Benslimane, un des plus hauts gradés de l’armée marocaine, était visé par un mandat d’arrêt international lancé par un juge français dans le cadre de l’affaire Ben Barka. On frôle alors l’incident diplomatique.

Les Marocains accuseront alors le juge de vouloir déstabiliser Sarkozy, envenimer ses relations avec Mohammed VI et causer du tort à Rachida Dati, alors ministre de la Justice. 

Une ambiance détestable qui en dit long sur l’agacement de Rabat contre un magistrat qui fait fi des convenances pour faire aboutir une instruction vieille de quarante ans. Deux ans après son intronisation, le roi Mohammed VI s’était pourtant engagé à aider l’enquête.  

«Si on savait exactement ce qui s’est passé à l’époque de la disparition et où se trouve la dépouille, il n’y aurait pas toutes ces spéculations. Je ne sais pas ce qui s’est passé, avait affirmé le souverain en 2001 dans une interview au Figaro, en ajoutant Je suis prêt à contribuer à tout ce qui peut aider la vérité.»

Il faut dire que Ramaël avait tout tenté pour briser l’omerta. Il avait engagé plusieurs commissions rogatoires qui devaient se révéler décisive et fatalement gênante pour l’Elysée et le Palais. Elles n’aboutiront jamais. Son objectif, bien téméraire en terre chérifienne, était d’interroger les rares «survivants» de l’époque dont il soupçonne, pour certains, le rôle actif dans la liquidation de l’opposant de Hassan II.

Ses interrogatoires surprise de personnalités —Driss Basri, l’ancien ministre de l’Intérieur de Hassan II, alors en exil à Paris ou Driss Benzekri, Monsieur droits de l’Homme, alors en convalescence au Ritz —et sa tentative de fouilles dans un ancien lieu de torture à Rabat où les restes de Ben Barka auraient pu être enfouis, n’auront pas non plus eu raison du secret d’Etat.

Mais Ramaël a la persévérance dans les gènes. Il est plus que déterminé à faire avancer cet imbroglio judiciaire dont il a hérité le dossier depuis une dizaine d’années déjà.

Il est récemment revenu à la charge, en demandant au Scotland Yard d’arrêter le général Benslimane à Londres durant les Jeux olympiques. Les Britanniques, qui ne sont pourtant pas concernés par l’affaire, ont fait la sourde oreille pour ne pas ternir leurs «Games».

En Côte d’Ivoire, dans l’affaire du rapt non élucidé en 2004 du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer, un spécialiste de la filière coton-cacao, il montre la même détermination, mais comme au Maroc, l’affaire patine encore, malgré le départ du clan du président Laurent Gbagbo.

Le prix d’un excès d’indépendance?

Patrick Ramaël, refuse de devenir un «juge de l'instruction», magistrat fantoche dessaisi des enquêtes, ficelé dans son rôle d'arbitre. Dans son cabinet parisien, il traite plus de 500 affaires: meurtres, viols, vols à main armée, litiges professionnels, divorces et affaires de drogue.

Tout est rangé en ordre dans des crédences face à son bureau. Et dans une autre, blindée celle-là, fermée à double tour, située dans la petite pièce attenante à son cabinet, sont classées les fameuses autres affaires radioactives.

Trop d’affaires traitées de front estime sa hiérarchie et une «désinvolture» qui le placera dans le collimateur des politiques. Les poursuites à son encontre avaient été déclenchées sous la présidence de Nicolas Sarkozy par l'ex-garde des Sceaux Michel Mercier, qui lui reprochait notamment des «insuffisances professionnelles». Une décision rare. Nommé à l'instruction à Paris en 2003, et très bien noté jusqu'en 2008, le juge paie-t-il un excès d'indépendance comme le souligne la presse?

Le fils de Ben Barka et l’avocat de la famille se posent la question sur ce juge «sans gène», désormais «en délicatesse». 

Ramaël, 55 ans, est né dans le nord de la France, en pays ch’ti, à l’ombre des terrils miniers, d'un père ingénieur et d'une mère au foyer. Très tôt, le jeune Patrick voulait un métier où seraient liées l'action et la réflexion.

«La magistrature m'attirait parce qu'il y avait, en plus, cette idée de service public, servir les gens, ça me plaisait», se confie-t-il.

Lorsque Nicolas Sarkozy avait annoncé devant les magistrats de la Cour de cassation française la suppression du juge d'instruction, Ramaël, qui n'est pas du genre à se montrer et à s'exposer était sorti de sa réserve:  

«La menace est réelle, la méthode est brutale et l'enjeu est de taille. Dans un contexte grave de concentration des pouvoirs sur tous les plans, nous, juges, dérangeons avec notre indépendance. Et c'est elle qui est clairement visée aujourd'hui.»

Une mainmise du politique sur la justice?

Lui, préfère la discrétion de l'instruction, les actions fortes qui font jaillir des onces de vérité, remuant ciel et terre, bousculant les usages diplomatiques policés. Patrick Ramaël n’en a cure des contingences d’Etat. Il fait son métier comme il l'entend, se déplace sur les lieux, accompagne ses enquêteurs en perquisition, ne reformule jamais les propos de ceux qu'il auditionne. Il met comme il dit «tout en œuvre pour la manifestation de la vérité». Et recule devant peu de choses.

Il concède volontiers que son métier oblige parfois à une certaine «indécence pour les civilités», mais il se targue du profil type du magistrat qui agace les pouvoirs censeurs:  

«Un juge indépendant, solide et courageux», résume son confrère Nicolas Blot qui a pris sa défense.

Comme d’autres figures médiatiques et tout aussi controversées du prétoire français, les Eva Joly et autres Renaud Van Ruymbeke, Ramaël met en cause la mainmise du politique sur la justice.

Pour lui, les magistrats français pâtissent d'une véritable défiance du pouvoir politique depuis les années 1990:

«C'est que, avant, on enquêtait seulement sur le citoyen de base, tout le monde s'en moquait. Tout s'est inversé quand on a commencé à se mêler des affaires politiques. Mais il faut bien comprendre que notre légitimité dans notre pouvoir de coercition à l'égard d'une seule personne n'a lieu d'être que si ce dernier vaut à l'égard de tous.»

Le juge «matamore» est aussi officier de réserve pour la marine, il avance toujours sabre au clair, même si la Françafrique, toujours vivace, semble décidée à lui barrer la route.

Ali Amar

 

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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