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Une station de métro dans le quartier de Wedding, à Berlin. ©Cécile Leclerc
Une station de métro dans le quartier de Wedding, à Berlin. ©Cécile Leclerc

Wedding, une Afrique en miniature au cœur de Berlin

Un quartier populaire dans le nord de Berlin: c'est ici, à Wedding, que vivent les diasporas africaines. Ironie de l'histoire, cette zone porte aussi le poids de la colonisation allemande.

Un quartier au nord du Ringbahn, le périphérique ferroviaire de Berlin. Des rues rectilignes, coincées entre le fleuve la Spree, le S-Bahn (le RER berlinois) et l'aéroport de Tegel.

On entend le bourdonnement des avions qui décollent... un bruit qui appartiendra bientôt au passé, l'aéroport mythique devrait fermer en 2013.

Vous voici en plein cœur de l'ancien secteur français de Berlin, à l'ouest, une zone occupée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

D'ailleurs, le Centre français de Berlin est resté ici, rue Müller... Et c'est précisément dans ce quartier que se sont installées les diasporas africaines, francophones mais aussi anglophones.

Chaque rue a son restaurant ou son magasin africain. Ici, une boîte de nuit guinéenne, là, un bar malien, ici encore une association sierra-léonaise ou libérienne. Bienvenue à Wedding!

Prix bon marché

«L'Afrique est à Wedding», martèle Assibi, la gérante d'origine togolaise d'un restaurant qu'elle a baptisé «Relais de savanne».

En français, s'il vous plaît! Lorsque les clients allemands franchissent le pas de la porte, ils prennent l'avion pour Lomé.

Plats fumants, nappes colorées et masques accrochés au mur, à côté d'une affiche que montre fièrement Assibi: Association des amis allemands-togolais, une association qu'elle a créée pour financer des projets de santé au Togo. Ici, on veille à mélanger les cultures.   

«On s'entend bien avec les Allemands. Africains et autochtones vivent ensemble dans le quartier».

Les deux serveurs sont d'ailleurs deux jeunes Allemands qui ont vécu en Afrique du Sud. Les commandes sont passées dans la langue de Goethe.  

«Scharf scharf scharf», ce qui signifie épicé, insiste Clément, en riant! Ce père de famille est venu avec sa femme et ses deux enfants. Originaire du Togo, il vit à Munich, mais vient souvent à Berlin pour voir «ses compatriotes» et s'approvisionner:  

«Il fait bon vivre à Wedding, les produits africains sont moins chers ici, si on trouvait du boulot à Berlin, on déménagerait. Mais le taux de chômage est trop élevé.»

Assibi acquiesce. Wedding est populaire, immigrés africains, turcs et ouvriers à la retraite cohabitent dans le quartier. Et les loyers sont restés bas, même si les prix augmentent comme partout à Berlin.

Celle que ses clients appellent affectueusement «Mama Africa» en sait quelque chose, elle vit ici depuis 40 ans.

Elle en a même oublié son français, et c'est en allemand qu'elle se lance dans une longue tirade entre colère et frustration. Certes, l'intégration fonctionne au niveau local, certes les jeunes subissent aujourd'hui moins de discrimination qu'il y a 20 ans, il n'empêche que les Africains souffrent toujours à Wedding. A cause des noms des rues.

L'Afrique à chaque coin de rue

Juste à côté du Relais de savanne, il y a la rue de la colonie. Mais c'est un peu plus à l'ouest, près du parc Rehberge, que l'histoire a laissé ses traces: rue africaine, rue du Togo, rue du Cameroun, rue de Zanzibar….

Au total, une vingtaine de rues toutes alignées, côte à côte, les unes perpendiculaires aux autres. Non, elles ne souhaitent pas la bienvenue aux immigrés africains! Il fut un temps, elles célébraient l'apogée de la colonisation allemande.

Le baptême de la première rue remonte à 1899. L'Empire allemand comprenait alors le Cameroun, le Togo, le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) et l'Afrique orientale allemande (actuelle Tanzanie, Burundi, Rwanda).

A l'époque, les autorités souhaitent construire un quartier colonial, et elles chargent un zoologiste, Carl Hagenbeck, d'instaurer un parc dans lequel auraient été exposés non seulement des oiseaux d'Afrique, mais aussi des hommes!

Le projet ne verra pas le jour, car la Première Guerre mondiale met fin aux ambitions allemandes. Berlin perd ses colonies, mais rêve toujours de redevenir une grande puissance en Afrique.

D'autres rues sont alors baptisées (rue de Douala, rue du Sénégal...) sous la République de Weimar et sous le régime nazi. Toutes ont survécu à la Guerre froide et sont restées.

Parmi elles: trois célèbrent des héros de la colonisation. La place Nachtigal (en hommage à Gustav Nachtigal, l'explorateur qui a annexé le Cameroun et le Togo), la rue Lüderitz (en hommage à Adolf Lüderitz qui a fondé la première ville commerciale appelée Lüderitz, dans l'actuelle Namibie) et l'allée Peters (en hommage à Carl Peters qui a créé la société allemande d'Afrique de l'Est).

Trois héros pour l'époque, trois meurtriers aux yeux des historiens aujourd'hui. Et c'est la goutte de trop pour Assibi:

«Ces rues, c'est la honte! C'est du racisme! Les autorités doivent changer le nom au moins de ces trois rues, ça serait pour nous une reconnaissance des souffrances de nos ancêtres.»

Se souvenir du passé

Tout comme Assibi, plusieurs associations de lutte contre le racisme, comme Berlin-Postkolonial, se battent pour que ces trois rues prennent le nom de résistants africains tués par les colons allemands, comme le Camerounais Rudolf Duala Manga Bell. Mais elles font face au refus d'autres habitants qui ne veulent pas changer d'adresse.

Des habitants pour qui cette histoire coloniale appartient au passé, en témoigne cette passante d'une soixantaine d'années persuadée que «la place Nachtigal est un hommage au chant du rossignol, l'oiseau» (die Nachtigall signifie le rossignol en allemand).

Pour contenter tout le monde, la mairie a trouvé un compromis en 1986: désormais la rue Peters ne commémore plus le sanguinaire Carl, mais le Docteur Hans, un résistant contre le national-socialisme. Pratique, il porte le même nom: Peters.

Une pirouette qui donne le sourire... mais qui n'a pas satisfait les associations. Après plusieurs années de combat, elles ont enfin obtenu la mise en place d'un panneau d'information, le 8 juin 2012.

Situé près de la station de métro Rehberge, il explique aux passants les ravages de la colonisation allemande et donne des clés pour comprendre l'histoire du quartier. On y apprend d'ailleurs qu'une rue fait exception: la rue du Ghana, baptisée en 1958, ne commémore pas la colonisation, mais au contraire rend hommage à ce premier pays d'Afrique subsaharienne devenu indépendant en mars 1957.

Les associations espèrent que d'autres panneaux de ce genre verront le jour, conformément au projet de la mairie de Wedding qui prévoit de faire «du quartier africain un haut lieu de commémoration et d'apprentissage de l'histoire coloniale allemande».

Échanges culturels

Ironie du sort: c'est précisément dans la rue du Cameroun que s'est installée la communauté camerounaise.

Trois ou quatre restaurants, un bar et plusieurs épiceries. Parmi elles, l'Africa market, le QG des Doualais. Ils mangent un plat à base de foufou en écoutant Manu Dibango. Jean-Didier boit une bière, à la sortie du travail. Pour lui, contrairement à Assibi, les rues ne sont pas humiliantes:  

«On se sent d'autant plus chez nous dans la rue du Cameroun. Et puis, la colonisation n'était pas que négative, il y a aussi des bons souvenirs: les Allemands ont laissé beaucoup de choses positives au Cameroun, l'architecture, les chemins de fer, etc», et il ajoute en riant: «Contrairement aux Français!»

Jean-Didier vit depuis 20 ans à Wedding, et il aime son quartier, le «Château-Rouge berlinois, quoique beaucoup plus grand que le quartier africain à Paris. On est moins nombreux, mais on est plus éparpillé».

D'ailleurs, il le reconnaît: les distances sont tellement grandes à Berlin qu'on a tendance à rester chez soi, surtout en hiver.  

«Mais ça change! Depuis cinq ou six ans, les Africains se rassemblent, un sentiment de communauté se développe.»

Une communauté africaine, au delà des différences de nationalité. Une visite dans les locaux de l'association Mandé, rue Tegel, le confirme. Un lieu multiculturel tenu par Mirko, d'origine malienne, et son ami Duplex du Cameroun.

Une fois par semaine, les habitants du quartier, Allemands et Africains confondus, sont invités à une soirée festive  concert, théâtre etc. «Histoire de se changer les idées», explique Mirko.

«Chez nous, c'est comme dans un aéroport, les cultures et les langues se mélangent.»

D'où d'ailleurs le choix du nom de l'association: Mandé, en hommage au pays Mandingue qui englobe une bonne partie de l'Afrique de l'Ouest.  

«Un pays ouvert à tous», renchérit Mirko qui aime aussi cuisiner pour les «blancs» qui veulent découvrir l'Afrique à travers les spécialités culinaires.

L'échange va dans les deux sens. Alors pour mieux aider les immigrés à s'intégrer, l'association Mandé propose des cours de langue allemande pour la modique somme de 15 euros par mois.

Camerounais, Congolais, Maliens et même Turcs s'y retrouvent pour apprendre la langue locale avec des professeurs allemands bénévoles.

Après le cours de langue, certains peuvent aller frapper à la porte de l'Afrika Medien Zentrum, deux rues plus loin, rue Torf. Un centre tenu par un Camerounais, Hervé, et onze bénévoles.  

«On accompagne les Africains dans les méandres de l'administration allemande, on les aide dans leur recherche de travail, pour écrire un CV, une lettre de motivation.»

Le centre renferme aussi une bibliothèque avec 2.000 livres sur l'Afrique ou écrits par des Africains: un petit trésor. Hervé a le soutien de l'État allemand dans son projet, et ne regrette pas de s'être installé à Wedding:  

«Il y a un bon feeling maintenant, notre intégration se passe bien ici.»

Wedding, c'est ça: le souvenir de l'histoire à chaque coin de rue, mais aussi la présence de diasporas fièrement ancrées dans le quartier.

D'ailleurs, on ne sait plus trop pourquoi le quartier est qualifié d’africain: pour l'intitulé des rues ou pour la population qui y vit?  

«On s'en fout», rétorque Hervé. «Du moment que Wedding est agréable à vivre. Et c'est le cas».

Cécile Leclerc

 

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