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© Damien Glez
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Législatives et municipales burkinabè: l'aventure ambiguë

Ce 2 décembre, deux scrutins simultanés se sont déroulés au Burkina Faso. Les dernières élections avant la retraite théorique du président Blaise Compaoré…

Mise à jour du 9 décembre: Le parti du président burkinabè Blaise Compaoré, qui a conservé la majorité absolue à l'issue des législatives du 2 décembre, a remporté aussi une très large victoire aux municipales le même jour, a annoncé hier la commission électorale.

Le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) de M. Compaoré, au pouvoir depuis le putsch de 1987, a obtenu plus de 66% des 18.645 sièges à pourvoir aux municipales, selon les résultats provisoires proclamés par Me Barthélémy Kéré, président de la Commission électorale nationale indépendante (Céni). L'Union pour le changement (UPC) de Zéphirin Diabré, première force d'opposition dans la nouvelle Assemblée nationale, est à la troisième place avec 1.615 conseillers.

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Dimanche 2 décembre 2012, 4.363.817 électeurs burkinabè se rendent aux urnes, dans 14.687 bureaux de vote disséminés sur toute l’étendue du territoire.

Les bulletins de chaque consultation sont uniques, mais le scrutin est double. Le renouvellement des conseils municipaux, prévu à l’origine en 2011, a été reporté jusqu’à celui des députés, lui-même en retard de six mois.

C’est qu’il a fallu boucler le budget et l’organisation logistique de l’enrôlement biométrique des électeurs potentiels. Une première au Burkina Faso, réalisée au forceps, malgré ces mois de grâce.

Report après report, voilà enfin arrivées les élections législatives et municipales «couplées»: 6.074 candidats se disputent 127 écharpes de députés. Côté municipales, 18.584 conseillers municipaux doivent être élus, dont 370 maires.

Ces élections se déroulent entre 2011 et 2015, c’est-à-dire entre les mutineries et autres troubles sociaux qui secouèrent le «pays des Hommes intègres» et la possible retraite du président du Faso qui vient de boucler 25 ans de pouvoir.

Comme pour marquer la volonté de tourner la page de la pagaille militaire, les premiers procès de mutins ont commencé lors de la deuxième semaine de campagne électorale.

Comme pour inscrire les scrutins dans une perspective d’alternance annoncée, le président est resté disert sur l’éventualité d’une modification de l’article 37 de la Constitution qui l’empêchera de se représenter à la présidentielle de 2015.

Le petit frère du président

Si ces élections couplées sont censées amorcer l’épilogue de son règne, Blaise Compaoré n’était pas moins en filigrane de toute la campagne électorale. D’abord parce les candidats du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), parti ultra-majoritaire dans l’Assemblée nationale sortante, ont largement appelé à voter pour le programme présidentiel. Ensuite parce que le candidat le plus observé, dans la province du Kadiogo —celle de la capitale Ouagadougou— est Compaoré… François, le petit frère de Blaise.

Il s’agit d’un test politique pour celui qui se soumet pour la première fois au verdict des urnes. Il s’agit également d’un test pour l’ensemble de l’exécutif issu de la crise de 2011. Seize ministres —dont le premier d’entre-eux— briguent des mandats et, par ricochet, une légitimité élective de nature à cimenter la légitimité nominative.

Ces élections exhalent donc un bien curieux parfum, un mélange d’odeur surannée et d’effluves nouvelles. Oui, le clan présidentiel entend bien effectuer sa razzia habituelle. Mais oui, également, ses instances ont renouvelé l’offre politique (du moins celle qui n’est pas du sang présidentiel). Sur les 73 députés en fin de mandat, seul 1/5 se représente.

Faut-il glorifier le verre à moitié plein de données biométriques et de vierges candidats? Faut-il souligner que le verre a été à moitié vidé par les indéniables limites de cette IVe République qui succède à trois autres entrecoupées de cinq coups d’État militaires? Voici, quelques écueils récurrents de la démocratie de l’ex-Haute-Volta:

1 — Le déséquilibre criant des budgets de campagne

Fort de ses accointances avec le monde des affaires, le CDP a pu s’offrir tout l’éventail des gadgets promotionnels (y compris la lampe-tempête pour électeurs sans électricité) et toute la gamme des supports publicitaires (y compris les flambant neufs écrans audiovisuels qui ornent les rues de la capitale).

Aux opposants les «campagnes de proximité», pour ne pas dire le porte-à-porte. Aux esprits chagrins, on rétorquera que les levées de fonds ne sont pas davantage plafonnées dans la charismatique démocratie américaine…

2 — La dispersion idéologique des candidats

Elle est le fruit blet du nomadisme individuel —la galaxie Compaoré ayant régulièrement phagocyté des opposants consentants— et du morcellement des formations politiques.

Soixante-quatorze partis sont en lice pour ces élections couplées. Plusieurs socialistes, plusieurs libéraux, plusieurs sankaristes. Bien malin, d’ailleurs, qui pourrait démontrer si l’actuelle majorité est de droite ou de gauche. 

3 - La faible culture démocratique

Selon l’Unicef, la population burkinabè est encore majoritairement analphabète. Pas besoin de savoir écrire pour avoir un idéal politique, il est vrai, mais le manque d’instruction scolaire n’aide pas à construire une idéologie, quand subsiste l’écueil précédent —le manque de constance du personnel politique— et quand la pauvreté influence votre émotivité face aux cadeaux de campagne.

4 — La complexité des procédures électorales

Certains acteurs politiques continuent d’affirmer que la campagne d’enrôlement biométrique aurait dû être prolongée.

Par ailleurs, la simultanéité des scrutins aux candidats pléthoriques et au bulletin unique ne simplifiera pas le déroulé des opérations. L’électeur doit s’aligner deux fois, devant un unique président-coordonnateur, mais deux assesseurs. Comprenne qui pourra.

5 — Les risques de manipulation

Ni plus ni moins qu’ailleurs. Une promesse de retour d’ascenseur par-ci. Par-là, la pression psychologique qu’exerce la vue de votre carte d’électeur photocopiée, avant le jour du vote, par le représentant d’un parti politique qui prend des airs de «big brother» dont vous ne percevez pourtant pas l’obscure stratégie… 

6 — L’influence abusive des chefs traditionnels

Ils incarnent des relais politiciens antérieurs au représentant de la communalisation intégrale, souvent eux-mêmes candidats, souvent du parti proche de Blaise Compaoré qui caressa la chefferie dans le sens du poil, quand son prédécesseur Thomas Sankara lui coupait l’électricité. Le statut de ces souverains traditionnels est en voie de constitutionnalisation.

Ces écueils produisent le manque d’intérêt de la population pour ces scrutins. Notamment des femmes qui ne sont représentées sur les listes que par 29,44% de candidates. Faudrait-il leur présenter ce score comme un progrès, au regard des 10% de ministres de sexe féminin? Si peu d’observateurs se font des illusions sur le taux de participation à ces élections couplées. Si peu qu’il faudra d’abord juger la réussite organisationnelle des scrutins.

Damien Glez

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Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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