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Une femme recevant son traitement dans une clinique sud-africaine, le 24 novembre 2005. REUTERS/Mike Hutchings
Une femme recevant son traitement dans une clinique sud-africaine, le 24 novembre 2005. REUTERS/Mike Hutchings

Sida: quand les antirétroviraux servent de drogue

Les traitements antirétroviraux distribués aux malades du sida font l’objet d’un trafic dans les townships sud-africains. Ces cachets se revendent pour être ensuite fumés comme du crack.

A Khayelitsha, vaste township (bidonville) noir du Cap, on fait la queue tôt le matin, pour se voir délivrer son traitement antiretroviral dans les «ARV Clinics » – les cliniques publiques qui distribuent des médicaments à travers le pays.

Des cachets distribués gratuitement à quelque 700.000 malades du sida, depuis que le gouvernement sud-africain ne doute plus de leur toxicité, comme c’était le cas jusqu’en octobre 2003.

Depuis cette date, les autorités ont cessé de recommander aïl, gingembre et betteraves aux nombreux malades – près de 17% de la population adulte des 15-49 ans et 30% des femmes enceintes suivies par des cliniques durant leur grossesse, selon les statistiques officielles de 2010.

Des médicaments devenus des drogues

Or, ces fameux médicaments font depuis quatre ans l’objet d’un véritable trafic. Ils servent de drogue aux jeunes désoeuvrés, au même titre que les amphétamines, le crack, le mandrax ou encore le tik (crystal meth ou méthamphétamine), un narcotique bon marché qui fait des ravages au Cap.

Aux portes de la clinique Kuyasa, sur la rue Ntlazana, à Khayelitsha, un cachet d’ARV se revend 70 rands l’unité, affirme Sandile, 21 ans, un jeune du quartier, soit 7 euros – une somme déjà coquette, compte tenu de la misère ambiante. Car seuls les plus chanceux peuvent se rendre en ville pour gagner des salaires de 2.000 rands (200 euros), en exerçant des métiers au bas de l’échelle sociale comme agent privé de sécurité, domestique chez des ménages aisés, serveur dans un restaurant ou manutentionnaire dans un supermarché…

Le médicament est ensuite pilé et mélangé à de la poudre détergente et de la mort aux rats, pour être fumé par des jeunes – souvent des mineurs. Son nom? Le « whoonga»… Une exclamation qui fait peur aux autorités, depuis qu’elle est apparue en 2008 dans les townships de Chatsworth et Kwamashu, à Durban, dans le Kwazulu Natal, la province la plus touchée par le virus HIV.

Certains malades préfèrent vendre leurs cachets plutôt que de les prendre, pour subvenir à d’autres besoins. «Boire de l’alcool, par exemple», explique Ntabiseng Lebitsa, du Centre d’action contre la drogue de Khayelitsha. Ce centre suit depuis quatre ans des élèves qui fument du whoonga et d’autres médicaments vendus en pharmacie, notamment des anti-inflammatoires, pour avoir des hallucinations.

Les médecins se défendent

Le whoonga a fait l’objet de bien des polémiques en Afrique du Sud. Des scientifiques ont démenti la présence de toute substance chimique susceptible de donner des hallucinations dans les ARV. Une molécule si lourde, par ailleurs, qu’elle ne peut pas se fumer, assurent-ils…

C’est en tout cas ce qu’affirme le professeur Thavendran Govender du département de chimie de l’Université du Kwazulu Natal. Après l'examen dans son laboratoire de plusieurs échantillons de whoonga, il a remis en question la présence du médicament antirétroviral dénommé Stocrin ou Efarivenz, distribué dans les cliniques ARV, dans cette drogue bon marché.

Il s’agit surtout, selon lui, d’une mauvaise héroïne et de mort aux rats (un poison qui sert d’appât aux dealers, qui vendent toujours plus de drogue pour apaiser les spasmes musculaires et le mal que chaque prise provoque). D’où la nécessité de poursuivre les dealers non pas pour trafic de drogue, mais pour homicide, recommande Thavendran Govender.

Le whoonga, nouveau nom pour une ancienne mixture?

L’unité spéciale de police Hawks a enquêté sur la drogue sans donner les résultats de ses recherches, et le chef de la police Bheki Cele l’a déclarée «motif d’inquiétude nationale» en 2010. Des dealers ont expliqué s’être servi d’un mot utilisé par des Tanzaniens pour désigner ce qu’on appelle en anglais brown sugar, de l’héroïne. Leur objectif: semer la confusion dans la police.

Mais le trafic de traitements antirétroviraux n’en existe pas moins. Des patients qui se rendent dans les cliniques pour prendre leur traitement font l’objet d’attaques ciblées, selon des bénévoles de l’ONG sud-africaine Treatment Action Campaign (TAC). Des fonctionnaires des hôpitaux et des cliniques n’auraient par ailleurs aucun srupule à revendre les médicaments aux dealers sur le marché noir, pour se faire de l’argent.

Les gens qui pilent et fument les antirétroviraux le font parce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer le vrai whoonga, affirmait ainsi Vumami Gwala, un responsable de l’ONG Whonga Free, avant que cette dernière ne mette la clé sous la porte.

Quant à l’usage des antirétroviraux sous forme de drogue, il serait apparu dans les prisons, à cause des effets secondaires des traitements quand ils sont pris normalement par voie orale – vertiges, vision double et rêves éveillés…

D’autres encore expliquent que le whoonga, vendu sous forme de poudre, est fréquemment fumé avec de la dagga (le cannabis cultivé illégalement en Afrique du Sud), voire qu’il s’agissait au départ de cachets antirétroviraux mélangés à de l’herbe.

Le sida fait l’objet de nombreuses légendes en Afrique du Sud: coucher avec une vierge permettrait d’en guérir, a-t-on longtemps murmuré dans les townships. Des lots de capotes distribués par des bailleurs de fonds étrangers sont aussi parfois soupçonnés d’être justement contaminés par le virus du sida, perçu comme un complot de Blancs pour se débarrasser des Noirs…

Quoi qu’il en soit, l’existence de cette drogue en dit long sur le niveau de désespoir atteint dans les townships noirs du Kwazulu Natal et du Cap occidental.

Sabine Cessou

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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