mis à jour le

Des supporters de l'équipe de football éthiopienne lors des qualifications pour la CAN, le 8 septembre 2012. AFP/Ebrahim Hamid
Des supporters de l'équipe de football éthiopienne lors des qualifications pour la CAN, le 8 septembre 2012. AFP/Ebrahim Hamid

Érythrée-Éthiopie, ce n'est pas que du football

Dans le cadre des qualifications pour le Championnat d'Afrique des nations 2014, l’équipe de football d'Érythrée est opposée à celle d'Éthiopie. Ce match entre frères ennemis de la Corne de l’Afrique est un événement politique.

Ce n'est pas simplement du football, à l'évidence. Vendredi 30 novembre, dans l'enceinte du stade Cicero à Asmara, doit se dérouler le match aller du tour préliminaire du Championnat d'Afrique des nations (CHAN) opposant l'équipe d'Érythrée à celle d'Éthiopie.

C'est dans ce même stade que, le 24 mai 1993, une armée de maquisards en sandales avait défilé pour marquer la naissance officielle de ce petit pays de la Corne de l'Afrique, la plus jeune nation du continent. L'Érythrée venait d'arracher son indépendance au colonisateur éthiopien, après trente ans d'une guerre de partisans particulièrement destructrice. Moins de dix ans plus tard, les armées des deux pays se jetaient l’une contre l’autre, au cours d’une épouvantable guerre de tranchées qui a tué 70.000 personnes. C’est aussi dans ce stade que, tous les ans, le 20 juin, le gouvernement érythréen commémore le jour des «martyrs», autrement dit les frères et sœurs tués par les Éthiopiens.

Les rencontres entre les «Antilopes Walya» (l'Éthiopie) et les «Red Sea Boys» (l'Érythrée) seront donc lourdes de sens, si elles ont lieu, et jusqu'à leur terme. Car rien n'est moins sûr.

Frontière à hauts risques

Il faut dire que, douze ans après la désastreuse guerre des frontières de 1998-2000, les relations entre les deux pays ont atteint cette année un point de crispation extrême. Durant le printemps 2012, les armes ont de nouveau parlé sporadiquement dans le Tigré et le Danakil, les deux régions frontalières séparant les frères ennemis de l'ancienne Abyssinie.

En mars et en avril, des commandos éthiopiens ont mené des incursions à l'intérieur du territoire érythréen, frappant les postes avancés d’unités accusées de mener, ces dernières années, des opérations coup de poing contre les localités éthiopiennes.

Deux mois plus tard, une brigade de l'armée érythréenne avait lancé en vain une contre-attaque pour reprendre ces bases. Selon le quotidien Ethiopian Reporter, l'artillerie érythréenne avait même fait feu en pleine nuit sur le village disputé de Badmé, détruisant une école et un autobus.

Depuis, la frontière a retrouvé son calme. Mais les deux armées se font toujours face et administrent ces hauts plateaux éloignés, tandis que l'état de «ni guerre ni paix» est maintenu par les deux pays. Il est difficile d'évaluer avec précision la situation sur le terrain. Dans ces steppes caillouteuses et truffées de mines, faites de bourgades isolées et d'acacias rachitiques, les journalistes ne sont pas les bienvenus.

Événement symbolique

Dans ces conditions, un match de football opposant l'Érythrée et l'Éthiopie est un événement qui revêt un caractère politique indéniable. Pourtant, la rencontre du week-end se prépare dans un mutisme total, à Asmara comme à Addis-Abeba, au point que de nombreux Érythréens de la diaspora ont exprimé leur surprise lorsqu'ils ont été interrogés sur le sujet.

Quelques jours avant le match, les gouvernements et la presse, dans les deux capitales, étaient silencieux sur le sujet. Ni communication officielle, peu de couverture médiatique. Tout au plus le site érythréen d'opposition basé à Londres  Assenna.com se contentait-il de souligner que «ces deux matchs seront certainement sans précédent et historiques, sans parler de leur caractère salubre pour les relations entre les deux peuples frères, s'ils ont lieu conformément aux prévisions de la Confédération africaine de football». Et de «prier» pour la victoire de l'Érythrée, bien sûr.

«Alors qu'on s'attendrait à ce que le régime d'Asmara politise la confrontation, mon instinct me dit qu'il fait tout ce qui est en son pouvoir pour faire en sorte que le match se déroule dans la discrétion, et même que personne ne le remarque, si possible», analyse pour sa part Michael, un Érythréen vivant à Londres et qui soutient par ailleurs avec passion les «Red Devils» de Manchester United.

Pour lui, quel que soit le résultat du match aller à Asmara, il est peu probable que la junte dirigée par le Président Issayas Afeworki autorise son équipe à disputer le match retour à Addis-Abeba, prévu deux semaines plus tard. «Ce serait leur billet pour la liberté», ironise-t-il.

Défections à répétition

Il n'est en effet pas rare que les sportifs érythréens profitent d’événements à l'étranger pour faire défection. Après les JO de Londres, quatre athlètes érythréens ont ainsi demandé l’asile politique au Royaume-Uni, dont le porte-drapeau de la délégation, le coureur Weynay Ghebreselassié.

En 2009, onze joueurs de l’équipe nationale d'Érythrée avaient disparu, quelque part dans un quartier de Nairobi, capitale du Kenya, le jour de leur retour prévu à Asmara après un tournoi régional. Une semaine plus tard, après beaucoup de spéculations, ils étaient réapparus, sombres et droits, zippés dans leurs survêtements aux couleurs nationales, pour s’engouffrer dans les bureaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Kenya et demander la protection de l'ONU.

Des défections similaires de tout ou une partie de l'équipe nationale avait eu lieu au Soudan quelques mois plus tôt, en 2007 en Tanzanie et en Angola, au Kenya l'année précédente... D'une certaine manière, conclut Michael, laisser les «Red Sea Boys» se rendre en Éthiopie pourrait donc, pour l'Érythrée, être «un suicide politique».

Le scénario du fiasco est donc plausible. En novembre 2011, la fédération érythréenne de football avait d’ailleurs renoncé à disputer le tournoi de l'Union des fédérations de l'Afrique de l'Est et du Centre (CECAFA), en raison, avait-elle argué, de «difficultés financières».

L'Éthiopie, ennemi et terre d'asile

En Éthiopie, en revanche, une ferveur toute neuve galvanise les amateurs de football depuis quelques semaines. La victoire héroïque de l’équipe nationale, le 14 septembre dernier, grâce à deux buts de son redoutable attaquant Saladin Said, a permis à l’équipe de football, jusque-là négligée au profit des légendaires coureurs de fond, de retrouver la prestigieuse Coupe d'Afrique des nations (CAN) (distincte de la CHAN qui est réservée aux joueurs africains qui évoluent dans un club de leur pays, ndlr), après 31 ans d’infortune et de disqualifications.

«Au coup de sifflet final du match qui nous a opposé ce soir-là au Soudan, les rues de la ville se sont remplies de jeunes, accrochés aux portières des voitures, l’autoradio à tue-tête, dansant sur le Meskel Square jusqu’à une heure avancée de la nuit», raconte Dereje, un jeune supporter éthiopien qui a déjà les yeux rivés sur la grande compétition qui se tiendra en Afrique du Sud au début de l’année 2013.

L’heure était à la fierté retrouvée. Le pays avait connu au mois d’août deux deuils nationaux successifs, avec la mort du Premier ministre Meles Zenawi et du patriarche orthodoxe Abune Paulos.

Mais il reste qu’une certaine forme de condescendance continue de prévaloir en Éthiopie envers les cousins érythréens du Nord, écrasés sous la botte d’un dictateur qu’ils portaient encore aux nues il y a dix ans. Depuis trois ans toutefois, le gouvernement éthiopien a adopté une ligne plus ouverte envers les Érythréens qui fuient leur pays. Les portes des camps surpeuplés ont été ouvertes, des places ont été réservées dans les universités et l’opposition politique a été accueillie et financée.

Parallèlement, les agissements d’Issayas Afeworki et de ses généraux continuent d’irriter au plus haut point certains hauts responsables à Addis-Abeba, notamment au sein de l’état-major de l’armée et du bureau politique de la coalition au pouvoir, dominé par la vieille garde tigréenne. On aimerait pouvoir se débarrasser rapidement et discrètement de l’imprévisible dictature érythréenne que plus grand monde, de toute façon, ne veut plus fréquenter.

«Un match comme un autre»

Mais à Addis-Abeba non plus, le match n'a pas été politisé, ni dans la presse ni par les autorités. Tout au plus le tirage au sort, attribuant à l'Éthiopie un adversaire à sa portée, a-t-il été accueilli «avec soulagement», raconte Nolawi, un journaliste de la capitale.

«C'était la même chose lorsque l'Éthiopie a affronté la Somalie il y a quelques années, et que nos troupes étaient engagées là-bas. Le match contre l'Érythrée est un match comme un autre».

«Nous allons gagner, c’est presque certain», affirme Dereje l'Éthiopien, presque désolé. «Je ne sais pas comment en revanche, mais l'Éthiopie sera victorieuse.»

Du côté érythréen, on n'y croit à peine. «Si j'étais Issayas Afeworki, s'amuse de son côté le célèbre chanteur érythréen Yonathan Habte, en éclatant de rire, j'engagerais Ronaldo et Messi et je leur offrirais la nationalité érythréenne!»

Léonard Vincent

A lire aussi

Pourquoi le pouvoir offre des kalachnikovs aux civils

L'Erythrée, le niveau zéro de la liberté d'expression

Guerre froide entre l'Ethiopie et l'Erythrée

Ce qu’il faudra retenir de Meles Zenawi

Chan' sert à rien

Léonard Vincent

Léonard Vincent. Journaliste spécialite de l'Erythrée.

Ses derniers articles: Radio Erena: enquête sur un piratage d'Etat  Courage, fuyons l'Erythrée  Érythrée-Éthiopie, ce n'est pas que du football 

Addis-Abeba

Jeune Afrique

Sommet de l’UA -Union africaine : lendemains de fête studieux à Addis-Abeba (JA)

Sommet de l’UA -Union africaine : lendemains de fête studieux à Addis-Abeba (JA)

Présidence

Le Chef de l’Etat  est arrivé à Addis-Abéba pour prendre part aux festivités du 50ème anniversaire de l’Organisation de l’Unité  Africaine (Présidence)

Le Chef de l’Etat est arrivé à Addis-Abéba pour prendre part aux festivités du 50ème anniversaire de l’Organisation de l’Unité Africaine (Présidence)

Le Patriote

50ème anniversaire de l’UA : Alassane Ouattara est arrivée Addis-Abéba (Le Patriote)

50ème anniversaire de l’UA : Alassane Ouattara est arrivée Addis-Abéba (Le Patriote)

Badmé

frontieres

Les frontières disputées

Les frontières disputées

CAN

AFP

Foot: au Gabon, le coût de la CAN ravive les polémiques politiques

Foot: au Gabon, le coût de la CAN ravive les polémiques politiques

AFP

CAN-2017: le Gabon abandonne "sa" CAN face au Cameroun

CAN-2017: le Gabon abandonne "sa" CAN face au Cameroun

AFP

Nice: Belhanda indisponible plusieurs semaines et forfait pour la CAN

Nice: Belhanda indisponible plusieurs semaines et forfait pour la CAN