mis à jour le

Jean-Pierre Békolo ©Bill Akwa Bétotè
Jean-Pierre Békolo ©Bill Akwa Bétotè

Que les blancs reviennent en Afrique!

Enfant prodige du cinéma camerounais, le réalisateur Jean-Pierre Bekolo, actuellement en montage de son dernier film, prône une coalition pour la recolonisation du Cameroun.

Pour Jean-Pierre Bekolo, le nom Obama est originaire du Cameroun. Les Obama auraient ensuite migré au Kenya. Pour preuve, Jean-Pierre s'appelle en fait Békolo Obama.

Avec ses succès internationaux en 1992 (Quartier Mozart), 1995 (Le complot d'Aristote) et 2007 (Les Saignantes), Jean-Pierre Bekolo a très vite été considéré comme un cinéaste avant-gardiste qui ne fait pas «du cinéma africain mais du cinéma en Afrique» (dixit le producteur français Daniel Toscan du Plantier qui le récompensa au Festival de Cannes, en 1992, par le prix Afrique en Création).

Parce qu'il a toujours su surprendre ses spectateurs sur le fond (la complexité et l'humour des habitants d'un quartier populaire dans Quartier Mozart, la recherche d'une définition africaine du cinéma dans Le complot d'Aristote ou la mise en garde contre les dérives du continent dans Les Saignantes) et la forme (roman photo, clip publicitaire, expérimental), Jean-Pierre Bekolo est un visionnaire qui utilise le cinéma comme un outil «pour réinventer notre réalité».

«Le cinéma doit être précurseur»

En août 2012, Jean-Pierre Bekolo était au Festival du film de Locarno (Suisse) dans le cadre du programme d'aide à la production Open Doors avec son projet Le Président. Il a eu pitié des producteurs «perdus, paumés, qui subissent le diktat des chaînes télévisées et des institutions» et qui n'ont pas d'argent à miser sur les projets.

Pourtant, c'est à Locarno qu'il a rencontré sa productrice allemande, Kristina Konrad de Weltfilm GmbH:

«Je lui ai dit ''Ne me parle pas, si tu n'as pas d'argent''. Elle m'a dit: ''Combien?''. Je lui ai dit une somme, elle avait la moitié, nous avons commencé à discuter

Actuellement en montage, Le Président est un long-métrage ambitieux mêlant documentaire et fiction.

Abordant les espoirs et les contradictions d'un peuple, le film est basé sur le départ du président en place quelques jours avant les élections présidentielles. 

Le Président retrace 42 ans de l'histoire politique du Cameroun à travers la succession, l'indépendance, la révolution, les meurtres et la mort, le peuple et le pouvoir.

«C'est la première fois qu'un film doit enlever un président. Le cinéma arrive toujours après pour nous raconter le printemps arabe... Il était où avant? Le cinéma doit être précurseur, ouvrir une nouvelle porte et faire les révolutions. Je ne me sens pas de raconter aux autres ce qui s'est passé mais d'inspirer ceux qui feront que ça se passe», explique Jean-Pierre Bekolo. 

Le sujet politique du Président découle d'un long cheminement. Celui d'un réalisateur parti étudier la sémiologie en France, ayant enseigné aux Etats-Unis (University of North California, Duke University) et réalisé ses films au Cameroun. Jean-Pierre Bekolo a même vécu à Hollywood («J'avais un agent là-bas»), mais en est vite revenu:

«J'ai passé vingt ans à l'étranger et je trouve que j'ai un peu raté la mémoire des vieux qui sont en train de mourir. Je découvre des choses inédites sur l'Histoire du Cameroun qui ne sont pas enseignées, qui ne sont pas connues et je trouve important de connaître cela.» 

«Le rôle du cinéaste c'est de montrer. Une fois que les gens ont vu, c'est fini, ils sauront quoi faire. C'est pour ça que, parfois, j'écris des articles, raconte celui qui est rentré au Cameroun depuis un an et demi. Je parle de politique, sinon on ne saurait même pas que j'existe. L'artiste, le cinéaste c'est vraiment... ''du cinéma''! Mon énergie est d'être un pionnier, quitte à galérer. S'il n'y a pas une mission impossible, cela ne m'intéresse pas.»

Déplorant une «catastrophe humaine» qui fait que les gens sont «mal formés et déformés sur le plan des valeurs éthiques, l'exigence ou le savoir-faire», Jean-Pierre Bekolo «essaie» d'enseigner le cinéma à l'Institut des Beaux-Arts de Yaoundé et à l'université de Douala à travers sa méthode d'«Author's Learning»:

«Comment enseigner le cinéma à des étudiants qui n'ont pas vu de films? YouTube ne passe pas, nous avons le bas débit, il n'y a pas vraiment de vidéothèque... J'ai rencontré des gens qui font des thèses de doctorat en parlant de films qu'ils n'ont pas vu!»

Sortir du parasitisme

 Assez pessimiste quant à la situation de son pays, Jean-Pierre Bekolo considère que les Camerounais sont dépassés: 

«Nous avons une vision parasite de l'Etat parce que nous ne l'avons pas créé. Ce sont les blancs qui l'ont créé. Nous les avons chassés, mais comme les parasites, nous avons fait croire que c'était du nationalisme pour prendre leur place. Nous nous sommes mis à bouffer ce que le blanc a laissé et nous ne nous sommes pas souciés de reproduire. Un pays n'est pas un gâteau, car le gâteau finit. Un pays c'est une plantation, il faut des bras, il faut travailler. Or tout le monde est parasite, corrompu. Nous avons renoncé depuis longtemps à l'autonomie. Tout le monde est prêt à vendre à la Chine, au plus offrant. Nous vendons tout, nous bradons même! L'idée d'avoir un pays, c'est de se retrouver en position de pouvoir et de prendre le maximum de tout ce qui est collectif.»

Pour sortir de cette situation, Jean-Pierre Bekolo prône —dans un article de quatre pages non publié intitulé «Reconnaissons que ça nous dépasse, il faut que les blancs reviennent!»— le retour des blancs en Afrique.

Dans son texte, le réalisateur ne défend pas une nouvelle Françafrique, mais une manière différente de penser la coopération, l’aide internationale et le devoir d’ingérence «du point de vue et à la demande des peuples africains et non de leurs élites corrompues au service des intérêts étrangers».

Parce que l'idéologie de l'autodétermination défendue au moment des indépendances a été abandonnée au profit de l'enrichissement personnel, de la corruption et du pillage des biens publics, Jean-Pierre Békolo dénonce un projet colonial qui a fini par aboutir «bien au-delà des prévisions de ses initiateurs» à «un pilote médiocre [qui] a pris le relais sans véritable plan de vol».

Appelant à revenir sur le point de départ de cette situation «mensongère» et «hypocrite» «c'est-à-dire la prétendue indépendance», le cinéaste accuse l'élite actuelle d'être «orgueilleuse d'un Etat ''Gomna'' omnipotent qu'elle n'a pas créé et qui avait pour but d'opprimer et d'exploiter».

Pour une Afrique cosmopolitique

Sans vouer un quelconque culte au blanc («Quand je dis blanc, c'est avant tout une représentation mentale»), Jean-Pierre Bekolo interpelle:

«Faites l'expérience, allez dans un service public au Cameroun, vous allez voir comment en 2012 on se comporte en face d'un blanc».

Et il souligne:

«L’Afrique et ses traditions sont rares dans l’appareil d’Etat, sauf ces groupes de danses traditionnelles invités à l’aéroport lors des voyages présidentiels, folklore qui date de l’époque coloniale organisé pour accueillir les envoyés du Général de Gaulle

Se plaçant du côté de la population, le cinéaste interroge:

«Pourquoi ajourner le transfert  et la mise en place d’un savoir-faire qui est maîtrisé par d’autres et qui de surcroît est vital comme dans la santé? Faut-il attendre une épidémie, un tremblement de terre pour que les étrangers débarquent? Nous les voulons avant!»

Jean-Pierre Bekolo défend un mouvement transnational de «coalition pour la recolonisation du Cameroun» qui sortirait de la «micropolitique démagogique» pour aller vers le «cosmopolitique», «seule manière de tracer la voie pour une politique mondiale adaptée qui n'est plus comme à l'ONU le fait d'une coopération entre Etats, mais plutôt d'une coalition politique transnationale portée par les peuples jetant ainsi pour la première fois, des bases pour une démocratie mondiale».

Cette tribune qui nous parvient du Cameroun est significative du  « no man's land» dans lequel se trouvent les réalisateurs du continent, perpétuellement en difficulté pour faire leurs films ou pour s'exprimer.

Nombreux sont ceux qui préféreraient que les cinéastes restent à leur place. Mais le problème, c'est que cette place n'existe pas.

Proposition politique à l'image de sa réflexion de cinéaste, Jean-Pierre Békolo préfère «un film ambitieux un peu raté qu'un film parfait qui reste dans les sentiers battus».

Propos recueillis par Claire Diao à Édimbourg, dans le cadre du festival Africa in Motion

A lire aussi

Maka Kotto, comédien camerounais devenu ministre au Québec

Leonora Miano, un auteur qui dérange

Mahamat Saleh Haroun: «La pensée a déserté le cinéma africain»

Le Festival du film des droits de l'Homme censuré à Yaoundé

Claire Diao

Claire Diao. Journaliste spécialiste de la culture.

Ses derniers articles: Que les blancs recolonisent l'Afrique!  Township noir, gangster blanc 

Barack Obama

Election présidentielle américaine

Trump a invité le demi-frère kenyan d'Obama au dernier débat présidentiel

Trump a invité le demi-frère kenyan d'Obama au dernier débat présidentiel

Etats-Unis

Dans la primaire républicaine, Ben Carson joue de ses origines africaines

Dans la primaire républicaine, Ben Carson joue de ses origines africaines

Au bout du fil

Quand Jacob Zuma ne raccroche pas son téléphone pour saluer Barack Obama

Quand Jacob Zuma ne raccroche pas son téléphone pour saluer Barack Obama

blancs

AFP

Jeune Noir enfermé dans un cercueil: les 2 Sud-africains blancs restent en prison

Jeune Noir enfermé dans un cercueil: les 2 Sud-africains blancs restent en prison

AFP

Jeune Noir enfermé dans un cercueil: 2 Sud-africains blancs détenus

Jeune Noir enfermé dans un cercueil: 2 Sud-africains blancs détenus

Humanitaire

Le gouvernement kényan s'attaque au «syndrome du sauveur blanc»

Le gouvernement kényan s'attaque au «syndrome du sauveur blanc»

Cameroun

AFP

Centrafrique: une ville assiégée

Centrafrique: une ville assiégée

AFP

Le Cameroun a rapatrié "de force" plus de 2.600 réfugiés nigérians

Le Cameroun a rapatrié "de force" plus de 2.600 réfugiés nigérians

AFP

CAN: le Cameroun écarte l'Egypte pour renouer avec son glorieux passé

CAN: le Cameroun écarte l'Egypte pour renouer avec son glorieux passé