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Extrait de Gangster project ©Tous droits réservés
Extrait de Gangster project ©Tous droits réservés

Le cinéma de gangster blanc dans un township noir

Gangster Project, film documentaire de Teboho Edkins, retrace l'immersion d'un Sud-Africain blanc auprès de gangsters noirs d'un township du Cap.

Mise à jour du 9 décembre: Au Cap, les banlieues pauvres de Cape Flats, au sud-est du centre-ville, sont depuis longtemps le théâtre d'affrontements sanglants entre gangs rivaux qui se disputent les revenus du trafic de stupéfiants. En moyenne, une personne est tuée tous les cinq jours dans cette guerre urbaine. Au point que les autorités du Cap avaient un temps demandé l'intervention de l'armée pour rétablir l'ordre. Le gouvernement n'a pas accédé à leur requête.

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Les films de gangster, on connaît. Des Etats-Unis (Scarface, Le Parrain...) à l'Europe (Bullet Boy, Mesrine, Gomorra) en passant par l'Asie (Sonatine, Aniki, mon frère, A better tomorrow), le mafieux a été représenté sur tous les écrans du monde.

Plus au sud, d'autres gangs ont défrayé la chronique —de La Cité de Dieu (Brésil) à Mon nom est Tsotsi (Afrique du Sud)— mais c'est à travers le genre documentaire que la violence rattrape parfois les cinéastes.

Christian Poveda, réalisateur français de La Vida Loca (2008) sur les gangsters salvadoriens, en Amérique centrale, y a d'ailleurs laissé la vie en 2009.

Faire un film de gangster lorsqu'on n'en est pas un

En Afrique du Sud, où la violence n'a rien à envier à l'Amérique, un réalisateur de 31 ans, Teboho Edkins, s'est immergé dans les townships du Cap pour y tourner Gangster Project, sacré meilleur documentaire au Festival de cinema africano de Córdoba (Espagne) en octobre 2011.

La question centrale du film est simple: comment faire un film de gangster lorsque l'on n'en est pas un? Pour s'atteler à la tâche, Teboho Edkins démarre en 2008 par un court-métrage, My Gangsta Project, réalisé dans le cadre de ses études au Studio national des arts contemporains Le Fresnoy, à Tourcoing.

On y retrouve le personnage central de son long-métrage, Jackals, mais aussi une bimbo se frottant contre une voiture de luxe dans des séquences tournées en studio. 

Réalisé au Cap, ce premier film mêle les clichés du clip de rap et le quotidien d'un gangster (vente de drogue, conduite de voiture, combat de chiens). Pour son second film version long-métrage, Teboho Edkins se familiarise avec Jackals durant quatre mois, le filme avec ses amis, chez eux, dans leur intimité.

«Au début ils étaient flattés, ils me laissaient entrer... Mais plus je restais là, plus cela devenait compliqué pour leur business», raconte le réalisateur.

Alors, Teboho joue le jeu. Apprend à détecter lequel des jeunes qui traînent autour du stade décédera en premier:

«Celui en pantalon blanc, il est recherché pour être tué».

Il se pare de colliers et de bagues en or (ce fameux bling bling West Coast qu'on retrouve dans les clips de rap) et se rase la tête au grand dam de sa mère. Ses parents lui font une scène – mythique – dans la cuisine cossue de leur maison des beaux quartiers.

A quoi joue-t-il? Jusqu'où ira-t-il? La réponse est dans le film: Teboho prend de la drogue, touche un revolver, puis se fait intimider par ces mêmes gangsters qu'il a pris l'habitude de côtoyer.

«J'ai dû passer par un processus pour me faire initier et devenir assez grand pour faire un film avec eux, analyse celui dont les cheveux ont depuis repoussé. Je pense qu'avec ce film, je suis passé à l'âge adulte. Au début, j'avais une énergie différente de celle que j'ai aujourd'hui

D'un monde à l'autre

Et pour cause. Né aux Etats-Unis, en 1981, d'un père sud-africain et d'une mère Allemande, Teboho (nom Sisuthu très répandu) a grandi au Lesotho puis étudié les Beaux-Arts en Afrique du Sud au Cap, l'art contemporain en France et le cinéma en Allemagne, au Deutsche Film und Fernsehakademie de Berlin.

Une ouverture qui fait de lui un homme «hybride» et intéressé par les personnes en marge de la société. Son premier documentaire, Ask me I'm positive (2004), avait provoqué un tollé au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) en 2005, en donnant la parole à des séropositifs qui contaminaient sciemment leurs partenaires.

Rendre les personnages plus forts que le réalisateur

«Dans notre culture, si ton père est un gangster, tu seras un gangster», témoigne dans le film celui qui sert de guide à Teboho.

Problème: Edkins père est un producteur de cinéma très connu en Afrique du Sud (Don Edkins). Teboho serait-il donc prédestiné pour suivre le sillage paternel?

«Mon père est dans le contenu, moi dans la forme», répond le fils.

La forme, Teboho l'aime tellement qu'il parvient parfois à modifier la réalité: Gangster Project est à 70% documentaire... et à 30% fictionnel.

«J'avais du mal à monter les rushes. Cela me paraissait bizarre d'être un simple observateur, il y avait un déséquilibre. Alors j'ai décidé de créer un personnage fictif autour du réalisateur.»

Avant lui, nombre de cinéastes se sont déjà mis en avant dans leur documentaire, de Michael Moore (Bowling for Columbine, États-Unis, 2002) à Namir Abdel Messeeh (La Vierge, les Coptes et moi, France/Egypte, 2011).

Mais là, où Moore provoque et Messeeh met en scène, Teboho Edkins fait attention «à ce que les personnages réels soient plus forts que le réalisateur».

Sans avoir peur du ridicule. Tartiné de crème solaire dans la rue, frisant la panique lors d'une séquestration, Teboho passe pour celui que l'on attend: le gentil petit blanc qui ne parvient pas à être aussi terrible que le méchant Noir.

Un portrait bienveillant

Pourtant, Gangster Project ne porte aucun jugement racial. Pas de gros plans déplacés sur les dents manquantes d'un tel ou d’appesantissement sur le manque d'éducation d'un autre. Non.

Teboho Edkins filme à hauteur humaine des jeunes livrés à eux-mêmes dans l'escalade de la violence et de la délinquance, qui n'existent et ne se valorisent qu'à travers leurs pairs.  

Gangster Project n'est ni un reportage sur les trafiquants de drogue, ni une enquête sociologique sur ce qui pousse les jeunes des townships à se tourner vers le banditisme. C'est un portrait bienveillant quasi fraternel d'une jeunesse à laquelle le réalisateur aurait pu appartenir s'il était né dans une autre famille, un autre quartier, un autre contexte.   

Après le tournage, le personnage principal, Jackals, est comparu devant le juge et les policiers ont voulu se servir du film comme charge contre lui.

«Il a dit que je l'avais payé, qu'il mentait et qu'il n'y avait aucune preuve», rapporte Teboho. Sa remise en liberté fut de courte durée. Cet été, Jackals a été abattu, tout comme Jackson l'année dernière. Un autre gangster, Yousi, est porté disparu.

«Dans cinq ans, 50% d'entre eux seront morts, dans dix ans, 75% », déclare le cinéaste avec amertume.

Un prochain film

Passionné par son sujet, Teboho Edkins a fait venir à lui d'autres gangsters pour son prochain documentaire. Après avoir auditionné près de cent personnes issues du milieu via une petite annonce diffusée dans le Daily Voice du Cap («Expérience du banditisme appréciée»), il a tourné dans un hangar vide avec cinq d'entre elles en décembre dernier. Provisoirement intitulé Gangster Casting, le film sera terminé mi-2013.

En attendant, les protagonistes de Gangster Project ont joué un tour à Teboho. Se servant des rushs qu'il leur avait amené, ils ont copié le film et l'ont vendu à 10 rands le DVD (0,90 euro).

«Ça ne veut pas dire qu'ils trouvent que le film est bon, mais qu'ils sont fiers d'avoir une histoire sur eux-mêmes», analyse le réalisateur.

D'ailleurs, lorsqu'il retourne sur les lieux du tournage, les gens l'abordent en souriant:

«Hé Teboho, ça va?»

Dans ce township noir, l'apprenti gangster blanc est maintenant reconnu pour son cinéma.

Claire Diao

 

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Claire Diao. Journaliste spécialiste de la culture.

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