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Le Premier ministre marocain Abdelilah Benkirane lors d'une manifestation de soutien pour Gaza, le 25 novembre 2012. REUTERS
Le Premier ministre marocain Abdelilah Benkirane lors d'une manifestation de soutien pour Gaza, le 25 novembre 2012. REUTERS

Les islamistes marocains ont-ils tenu leurs promesses?

Les islamistes marocains célèbrent le premier anniversaire de leur victoire aux élections législatives. L'opinion publique commence à manifester des signes d’impatience.

«Si j’avais su, j’aurais pas venu», tel semble être le mot d’ordre de certains membres du gouvernement marocain qui se retrouvent sous le feu des critiques après avoir visiblement peiné à faire vivre les promesses de campagne de leur chef, l’islamiste Abdelilah Benkirane.

Ce dernier, élu sur une promesse d’amélioration de la gouvernance, a, de l’avis général, raté la fenêtre de tir des premiers «100 jours» qui lui aurait permis de faire passer des réformes de fond vitales, mais probablement difficiles à accepter par une opinion publique chauffée à blanc par le «Printemps arabe».

Pourtant, juste après les élections législatives, le PJD semblait bénéficier d’une sorte d’état de grâce qui lui aurait permis de s’attaquer dès son accès au gouvernement aux réformes les plus emblématiques et les plus attendues par l’électorat. Servi par une constitution rénovée en 2011 qui lui donne une large latitude d’action, le gouvernement marocain aurait ainsi pu traiter la refonte de la Caisse de compensation, la réforme des secteurs minés par la rente, ou encore l’amélioration de la gouvernance publique et de l’éducation. Au lieu de cela, le «capital réforme» des islamistes du PJD s’est semble-t-il consumé sur l’autel de la communication politique.

Les ratés des premiers mois

Grisé par sa popularité dans les médias grâce à un discours aux forts relents populistes, maniant le verbe et la petite formule, Abdelilah Benkirane a concentré l’action de ses premiers mois à une occupation du terrain communicationnel, tentant peut-être de cette façon à masquer son impréparation à l’exercice du pouvoir. Peut être faut-il y voir l’aveu que le PJD n’a jamais réellement cru en sa victoire et ne disposait pas d’un «gouvernement de l’ombre» qui aurait été capable de prendre les rênes de l’exécutif de manière naturelle et professionnelle.

De surcroît, l’installation d’un rapport de force avec la technostructure administrative - à forte composante francophile et libérale - a encore plus retardé l’incursion des islamistes dans leurs nouveaux habits gouvernementaux, et handicapé une action dont la marge de manoeuvre se révélait chaque jour de plus en plus ténue avec l’intensification de la crise économique.

Au fil des premiers mois d’exercice du pouvoir, le gouvernement islamiste a ainsi laissé se succéder les signes de fébrilité. Le chef de l’exécutif a eu la plus grande peine à enseigner les vertus de la modération à des ministres dont l’initiation politique s’est faite dans une culture très «vocale» de l’opposition. Les polémiques suite aux propos maladroits de nombreux détenteurs de maroquins se sont multipliées, obligeant le chef du gouvernement à concentrer une grande partie de son énergie à tenter de faire converger ses troupes, plutôt qu’à se consacrer aux réformes tant attendues.

Le virage du PJD

Critiqué pour son manque d'efficacité à remettre en marche l’économie, le gouvernement islamiste a opéré à l’approche de l’été dernier un virage discret mais néanmoins visible en abandonnant peu à peu certains sujets «minés» qui se sont avérés autant d’entraves à son action.

Ainsi, une réforme du cahier des charges de l’audiovisuel, qui avait occasionné une levée de boucliers à cause notamment du recul des journaux télévisés en français, a été discrètement enterrée au détour d’une commission gouvernementale. Le ministre de la Justice, Mustapha Ramid - un habitué des déclarations enflammées - s’est lui aussi fait plus discret après avoir fustigé les touristes étrangers qui se rendent à Marrakech. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Lahcen Daoudi, qui critiquait la création d’une ligne de TGV au Maroc,  est subitement devenu silencieux à ce propos. Enfin, une proposition de loi émanant du groupe parlementaire du PJD visant à faire interdire toute publicité pour les boissons alcoolisés s’est semble-t-il perdue dans le arcanes mystérieuses du Parlement…

Une pression de plus en plus forte

Malgré cette nouvelle doctrine du «mezzo voce», des voix dissonantes existent au sein même du PJD, et tentent de doubler Abdelilah Benkirane sur sa droite, usant des méthodes qu’il a lui même inaugurées. La figure montante de ce «djihadisme médiatique 2.0» n’est autre que le chef du groupe parlementaire du PJD, Abdallah Bouanou, suivi de près par les députés Abdelaziz Aftati ou Abouzaid El Mokrie El Idrissi.

Au sein du champ politique, la mise sous pression du gouvernement s’est faite de plus en plus forte ces derniers mois avec l’élection surprise de Hamid Chabat à la tête du parti de l’Istiqlal. Chabat, un syndicaliste populaire devenu maire de Fès, est en effet une sorte de «double» médiatique de Benkirane et constitue donc une menace pour le fragile équilibre gouvernemental au sein duquel l’Istiqlal fait figure de poids lourd. Réclamant un remaniement ministériel afin de voir ses proches accéder à l’exécutif, Hamid Chabat  a immédiatement voulu tester la détermination d’Abdelilah Benkirane à conserver son équipe, bien qu’il ait peut être été tenté de se débarrasser de quelques erreurs de casting évidentes.

Rapprochement avec le Palais

Pressé par sa base, mis sous pression par la crise économique, confronté à de nouveaux adversaire politiques, Abdelilah Benkirane a été obligé d'imaginer une nouvelle relation avec le Palais au cours de l’année écoulée, et notamment avec une équipe de conseillers de Mohamed VI rénovée et élargie.

À cet égard, il faut souligner que la distribution des rôles entre le Cabinet royal et le gouvernement semble peu à peu se dessiner et que les relations entre ces deux pôles ont été beaucoup plus fluides qu’attendu de prime abord.

Ceci est du probablement à une prise de conscience de leurs intérêts communs. Objectivement, les conseillers du Roi et le gouvernement sont du même côté de la barrière: celui de l’exercice de l’État, et ils n’ont donc nul intérêt à se saborder mutuellement. De plus, Benkirane a rapidement réalisé la formidable capacité mobilisatrice de la figure du Roi lorsqu’il s’agit de mettre en branle une dynamique de réformes au Maroc, et il ne souhaite donc pas s’aliéner un atout aussi précieux.

Au-delà de cette nouvelle tectonique du pouvoir, l’année écoulée a été très importante pour le Maroc, car elle a permis une véritable libération de la parole et un regain d’intérêt pour la vie publique. Cette dynamique augure peut-être du futur rapatriement politique des élites qui s’étaient déportées vers le monde économique.

Soucieux de s’investir dans un champ politique certes difficile, mais beaucoup plus ouvert, ces derniers auront à cœur de prendre le train en marche. Peut être, faut-il y voir la principale réalisation d’un gouvernement qui doit encore faire la démonstration de sa capacité réformatrice.

Abdelmalek Alaoui

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Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui, analyste politique, est président exécutif du Think-tank AMIE (Association marocaine d’intelligence économique). Il est l’auteur du livre «Intelligence économique et guerres secrètes au Maroc» (Editions Alphée, Paris, 2009) et co-auteur de l’ouvrage «Le Maghreb dans les relations internationales» (Sous la Direction de Khadija Mohsen-Finan, éditions CNRS, Paris 2011). Il dirige par ailleurs le cabinet de conseil en stratégie Global Intelligence Partners.

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