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Un vendeur dans un souk du quartier deHay Ettadhamen à Tunis. AFP/Fethi Belaid
Un vendeur dans un souk du quartier deHay Ettadhamen à Tunis. AFP/Fethi Belaid

Le quartier de Hay Ettadhamen à Tunis, fief des salafistes?

L'écrivain tunisien Taoufik Ben Brik nous propose une visite du quartier de Hay Ettadhamen à Tunis. Considéré comme le fief des salafistes, il est avant tout un lieu vivant où l'exagération est reine.

Ça parle, ça parle, ça parle… sur le net, Facebook, Twitter, à la radio, sur la télé, à la presse, dans la rue. Brouhaha et bouchon dans les ondes et les autoroutes de l’information. À l’avenue Khaled Ibn Walid (Daouar Hicher), principale artère de Hay Ettadhamen, banlieue populeuse de Tunis, les combats font rage. C’était il y a un mois… Je n’y étais pas.

Des groupes de salafistes armés de gourdins, de coutelas, de pierres et de cocktails Molotov ont bravé une police paramilitaire surarmée: brigade d’organisation populaire, unité d’intervention rapide, unités spéciales, des monstres cagoulés et habillés en caoutchouc à la «Dark Vador».

Guerre de ruelles, tirs à balles réelles, pneus brulés, bombes lacrymogènes, odeur de poudre jusqu’aux confins des quartiers huppés des alentours: Ennasr, El Manar, El Manazeh, les «Beverly Hills» de Tunis.

Jour de brouillard et nuit de cristal à Hay Ettadhamen. C’était comme des apaches arborant leurs couleurs de guerre, déterrant leurs haches de guerre et lançant leurs takbirs (Allah Akbar), en guise de cris de guerre.

Blessés à gogo du côté de la police, deux morts parmi les insurgés. Nous ne sommes pas loin du film sud-africain District 9, ghetto dans le ghetto, ou la révolte des singes dans la Planète des singes. Beyrouth est une banlieue de Tunis. «Jour mémorable», pourrait dire le prince Koutouzov dans Guerre et Paix.

Virée dans le quartier

Un mois, peut-être plus ou peut-être moins. Lorsque tout s’est tassé et que les regards ont déserté les lieux, je me suis promis une virée de ce côté-là, pour voir Hay Ettadhamen, fief des salafistes.

C’est à 10 minutes de chez moi, à Ennasr. J’y suis. Bombay avec sa cohue infernale, sa rivière humaine, ses mobylettes qui partent dans tous les sens et ses petits vendeurs à la sauvette qui beuglent…beuglent…

Je demande à mon accompagnatrice, Khalti Taous, ma terrible aide-ménagère et résidente de Hay Ettadhamen, «si cela est risqué de me risquer dans les parages». Elle me rassure: «Mes enfants [caïds de renoms de Hay Ettadhamen] te serviront de guide». Et je comprends de «bodygard» (garde du corps).

Orientons-nous rapidement: Ettadhamen. Banlieue poudrière. Banlieue pieuvre. 800.000 habitants. Une ville dans la ville. Derrière Ettadhamen, déjà les frontières de Bizerte, capitale du Nord.

Ici, les pères et les grands-pères n’y sont pas nés. Personne ne peut se targuer d’avoir une maison ancestrale. Un melting-pot. Fruit de l’exode.

Le cœur de cette ville-bidon est Hay El Intilaq. La plupart des habitants d’Ettadhamen seraient en total désaccord avec cette affirmation car, ici, tout quartier se considère comme «l’assiette» de la ville. Mais il se trouve que c’est ici, à Hay El Intilaq que se dressent la mosquée, le commissariat de police, le dispensaire, l’école et les magasins. Même Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste Ennahda, s’y est rendu. C’est bien là un argument de poids. On ne peut rien opposer à cela. C’est pourquoi ils n’opposent rien. Mais, incontestablement, ils n’en pensent pas moins.

Seul signe d’unité des quartiers d’Ettadhamen: la fabulation.

On dit que du minaret de la mosquée, la vue s’étend jusqu’à Rabat. Difficile à croire. Mais on ajoute: c’est vrai, mais il faut pour cela un temps clair après la pluie, l’air nettoyé par l’averse, et juste après, le soleil. Et on dit aussi que le sommet du mont Chaambi, le toit de la Tunisie, s’est dévoilé à certains regards insistants. Mais ce ne seraient que des bruits. Quoi qu’il en soit, d’Ettadhamen, on a toujours pu s’entraîner à regarder vers le lointain.

Le quartier de l'exagération

Ici, les habitants de chaque quartier ont leur sobriquet. Au quartier El Poudrière, on mange, paraît-il, les chiens: on les appelle les «Gabessiens». À Douar Hicher, un quartier voisin, on aime la bagarre: on les appelle les «Khnafria». Dans un autre quartier, on aime chanter: on les appelle «El Ghanaya».

Ce qu’on aime, par-dessus tout, à Ettadhamen, c’est le pain, El Khoubz. Ici vivent, les «Khoubzistes». Les footballeurs, lorsqu’ils jouent sur leur terrain, durant la mi-temps, en guise de dopage, on leur sert une miche de pain. C’est mieux qu’une thérapie de choc. Il n’existe pas de repas sans pain. En fait, le repas, c’est le pain. La marqua, le méchoui, la chakchouka l’accompagnent.

Ici, à Ettadhamen, démunis ou cossus, tout doit-être en abondance. Le mariage est réussi, si même les chiens de la noce ont l’estomac détraqué trois jours durant.

À Ettadhamen on aime tout exagérer, les faits et les gens. Lorsque quelqu’un veut dire à un compagnon de table qu’il mange comme un ogre, cela peut ressembler à ceci: «Momo, fume une cigarette pour digérer !» Ou bien on dira en parlant de soi: «Je mange comme une poubelle !» Et lorsque quelqu’un est bavard, on lui colle le surnom de «télé». D’un bon vivant, on dira qu’il est né un jour où Dieu a dansé avec «Zina et Aziza», deux danseuses tunisoises.

Derrière la rudesse, mais aussi la franchise, on aime savourer le plaisir de faire jouer les mots. L’humour et le mot qui tape fonctionnent comme la cadence d’un poème antique. C’est le plaisir de dire, où on se brocarde, on se tacle les uns les autres et on plaisante sans vouloir ni faire mal ni blesser. À d’autres occasions, on lance une réponse acérée, on se coupe la parole, car chacun a quelque chose à dire. Et lorsqu’on rate l’instant de la reprise du souffle de l’autre pour lui couper la parole, on ne parvient plus à la reprendre. La Dardacha (tchatche) à Ettadhamen est une guitare, l’humour une sérénade.

Voilà ce que j’entends dans les cafés d’Ettadhamen:

«Je vais te dire quelque chose qui te fera plaisir. Ecoute-moi et, s’il te plaît, coupe-moi la parole. Avec un peu de chance, on se dira de jolies choses. Si c’est gai, ça ira plus loin, pour que les autres en jouissent aussi. Que tout cela parle plus loin encore.»

J’ai cherché à voler quelques situations drôles venant d’Ettadhamen, car sans cela, cette ville-bidon restera bidon, les volants à la bouche des gens, certaines phrases m’ont brûlé la main.

Je me réjouis chaque fois qu’autour de moi bruisse le fleuve du rire et de l’ironie. Tous, nous aimons rire. Un rire qu’on peut entendre jusqu’à Rabat. Un rire qui sent le pain, Un rire de Woody Woodpecker qui éclabousse salafistes, policiers et la guigne qui poursuit la guigne.

Taoufik Ben Brik

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Taoufik Ben Brik

Journaliste et écrivain tunisien, il a publié de nombreux ouvrages, notamment Le rire de la Baleine.

Ses derniers articles: La Tunisie n'a rien oublié du 14 janvier  Adieu à la démocratie  La deuxième révolte de Sidi Bouzid 

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