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L'armée malienne à Kidira au Sénégal, le 27 février 1998. AFP/THOMAS COEX
L'armée malienne à Kidira au Sénégal, le 27 février 1998. AFP/THOMAS COEX

Nord-Mali: pourquoi l’intervention militaire attendra

Le Conseil de sécurité de l’ONU donnera certainement son feu vert pour une intervention militaire au Nord-Mali. Pourtant, celle-ci n’aura pas lieu avant près d'un an.

Les «fous de Dieu» du Nord-Mali ont gagné quelques mois.

Les populations de cette région, qui vivent sous le régime de la charia et de leurs exactions quotidiennes devront encore attendre avant d’être libérées.

La force militaire ouest-africaine, qui bénéficiera d’un solide soutien logistique de la France, n’est pas prête à entamer sa longue marche vers Tombouctou et Gao.

Une intervention militaire prévue pour septembre 2013

Avant l’intervention proprement dite, il faut d’abord franchir plusieurs étapes. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) a déjà approuvé l’envoi d’une force de 3.300 hommes dans le septentrion malien pour déloger les islamistes installés depuis plus de six mois.

Le plan ouest-africain sera transmis dans la semaine à l’ONU et le conseil de sécurité de l’ONU va probablement donner son feu vert début décembre. Il s’agira d’une étape cruciale mais pas encore décisive.

Le président de la commission de la Cédéao, le Burkinabè Kadré Désiré Ouédraogo, avait affirmé que dès le feu vert onusien obtenu, la force africaine partirait à la conquête du nord malien. Il a sûrement voulu maintenir la pression sur les islamistes mais s’est montré beaucoup trop optimiste.

D’un point de vue logistique, rien n’est prêt. Ni la force africaine, ni l’armée malienne, profondément désorganisée depuis le pitoyable putsch du capitaine Sanogo qui a plongé le pays dans sa plus grave crise depuis l’indépendance.

Et l’émissaire de l’ONU pour le Sahel, l’ex-président du Conseil italien, Romano Prodi vient de tempérer les déclarations ces dernières semaines de plusieurs responsables français faisant état d’une intervention rapide.

Selon M. Prodi, une opération militaire n’est pas possible avant septembre ou octobre 2013. Soit dans près d’un an. Car d’importants préparatifs doivent d’abord avoir lieu et une chance laissée au dialogue. 

Pourquoi faut-il attendre aussi longtemps?

Il y a plusieurs facteurs pour expliquer le décalage entre certaines déclarations très volontaristes, notamment de responsables français, et la réalité militaire du terrain. Tout d’abord, la force africaine doit venir en appui de l’armée malienne. Or, cette dernière est profondément désorganisée depuis le coup d’Etat militaire, la hiérarchie est aléatoire et les putschistes toujours très influents.

Les militaires maliens ont été humiliés, abandonnant la moitié du territoire sans livrer de grandes batailles. Pour regagner leur honneur, ils devront monter au front et se battre et ne laisseront à aucune force étrangère le soin de délivrer le nord de leur pays des bandes armées islamistes. C’est à ce prix qu’ils regagneront le respect et l’estime de la Nation.

Mais l’armée malienne est actuellement dans un état lamentable. Des experts européens, notamment français, doivent former la troupe pendant plusieurs mois pour éviter une autre raclée face à des islamistes bien armés, très mobiles et connaissant parfaitement le terrain.

Pour l’instant, on a surtout vu des milices locales gesticuler près du front devant les caméras des journalistes occidentaux. Mais leur ardeur au combat et leur capacité à mener des opérations militaires restent encore à démontrer. Leur comportement face aux civils touareg et arabes, avec de possibles vengeances sur une base ethnique, sera à surveiller de très près.

La force africaine encore en construction

Si l’armée malienne est encore en reconstruction, la force africaine est encore loin d’être sortie des cartons. Et cela ajoute encore au délai à respecter avant de rentrer dans le vif d’une opération militaire. Si le Nigeria, le Togo, le Bénin et le Sénégal ont déjà répondu présents, les autres participants trainent des pieds, à l’instar de l’influent Burkina, qui privilégie la voie du dialogue.

La Mauritanie, pièce maîtresse dans le dispositif, a longtemps hésité. Le président Mohamed Ould Abdel Aziz est rentré le 24 novembre après une absence de plus d’un mois après avoir été blessé «par erreur» par un de ses soldats. Confronté à des islamistes de plus en plus remuants dans son propre pays, il n’est pas très chaud pour participer à l’aventure.

«Je crois que le problème pour nous n’est pas posé maintenant. Actuellement, nous suivons un peu les choses et attendons. Nous ne pensons pas réellement et nous ne conseillons pas qu’il y ait une guerre ouverte avant d’essayer d’épuiser tous les recours», a-t-il dit à RFI avant de regagner Nouakchott

La Mauritanie se rapproche donc de la position algérienne, très réticente à une opération armée soutenue par la France à ses frontières méridionales. Et sans Alger, rien ne peut se faire dans le Sahel.

Pour le quotidien algérien Liberté,  l’Algérie «souhaite que soit d’abord privilégiée la négociation, au risque de provoquer une déflagration générale dans le Sahel et son voisinage» et critique la position française.

«Le dialogue a même trop duré pour le partisans de la guerre et (notamment) pour la France, dont le ministre des Affaires étrangères (Laurent Fabius) n’arrête pas de raconter que les habitants du Nord-Mali sont suppliciés par des jihadistes qui flagellent les uns et amputent les membres aux autres» selon le quotidien.

La France se laisse aussi le temps

Devant toutes ces difficultés, Paris laisse du temps au temps et se montre beaucoup moins pressé

Interrogé ces derniers jours sur la possibilité d’une intervention dans «quelques semaines», comme évoqué un temps par son collègue de la Défense, M. Fabius a prudemment répondu : «nous n’en sommes pas là».

«Il faut d’abord reconstituer les forces maliennes et que les pays voisins fournissent des éléments. C’est une affaire qui relève d’abord des Africains», a-t-il martelé.

De plus, la question des otages complique la donne. Le récent enlèvement du Franco-Portugais Gilberto Rodriguez Leal porte à sept le nombre d'otages Français aux mains des islamistes armés au Sahel, ce qui n’est pas rien. Pour quatre d’entre eux, enlevés dans le nord du Niger en septembre 2010, cela fait déjà plus de deux ans de détention.

En France, les familles se mobilisent pour que les médias et l’opinion publique n’oublient pas les otages. Et s’opposent à toute intervention qui mettrait leur vie en danger. En ce sens, le report de plusieurs mois d’une intervention militaire est une bonne nouvelle pour eux.

En attendant l'intervention...

Le dialogue constitue la priorité mise en avant par Alger et Ouagadougou. Mais négocier avec qui ? Avec des bandes armées susceptibles d’être poursuivies pour des crimes de guerre, qui commettent de nombreuses exactions dans le nord malien ? Que leur promettre, l’amnistie ? Passer l’éponge sur leurs crimes au mépris des victimes des «fous de Dieu» ? Moralement impossible.

Plus que le dialogue, les adversaires des islamistes comptent bien favoriser leur division. Et notamment en appuyant les rebelles touareg du MNLA, un temps alliés aux islamistes. Le MNLA a toujours gardé de bons rapports avec Paris.

Avec les islamistes d’Ansar Dine, ils tendent maintenant la main à Bamako et sont prêts à dialoguer. Le MNLA abandonnerait ses rêves d’indépendance pour une simple «autodétermination» du Nord.  Et Ansar Dine n’appliquerait la charia que dans son fief de Kidal.

L’objectif est évidemment de « détacher » le MNLA et Ansar Dine des radicaux d’Al-Qaïda au Maghreb islamique et du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). 

En d’autres termes, diviser avant de frapper.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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