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Des radiateurs africains pour la Norvège!

Et si l’Afrique organisait des collectes humanitaires pour les Européens en détresse? Texte et dessin inédits de Damien Glez.

 Au jeu des clichés, chaque continent doit se garder de cette paranoïa qui frappe le souffre-douleur prétendument solitaire. Il est tout de même une idée reçue qui colle si durablement aux basques des Africains qu’elle suscite de bien compréhensibles réactions: le ressortissant du continent noir n’aimerait rien plus que récupérer les vieilles affaires des occidentaux. Qui n’a pas entendu, dans les années quatre-vingts, la caricature orale que l’on faisait de l’Africain de passage en Europe, négociant ici ou là un vieux walkman démodé mais encore opérationnel?

Il est vrai que le marché de l’occasion est florissant en Afrique. Celui du matériel informatique plus obsolète que périmé; celui des véhicules «au-revoir la France» ou «adieu la Belgique»; celui du «yougou yougou», cette friperie appelée «fouks» dans quelques pays sahélien. Étymologie? Approchez-vous d’une balle de vêtements fraîchement exposée, sur quelques vieux pagnes, au bord d’un “six-mètres”. Saisissez un sweatshirt dont les coudes ne vous semblent pas encore trop usés et secouez-le pour en extraire la poussière incrustée lors du long voyage. Claquant dans l’air caniculaire, le vêtement émettra un «FOUKS!» sonore. Tant pis si l’on se surprend à imaginer d’un vieillard blanc est décédé dans ce sweat’ qu’on vous cède à un prix louche à force d’être bas…

Incrustation d’images de blizzard

Comment lutter contre les clichés? En argumentant peut-être. En se moquant sans doute. C’est ce que vient de faire, en Afrique du Sud, l’énigmatique collectif d’artistes “Africa for Norway”, à l’initiative d'une ONG estudiantine norvégienne, le Fonds d'aide internationale des étudiants et universitaires norvégiens (Saih). Dans une vidéo vue, en cinq jours, près de 440000 fois sur le site de partage YouTube, le groupe pastiche la chanson «We are the world» interprétée par “USA for Africa” en 1985. Pas question de réinterpréter l’œuvre de Michael Jackson et Lionel Richie comme ce fut le cas, en 2010, avec «We are the world 25 For Haiti». Pas question non plus de collecter des fonds pour lutter contre la famine en Ethiopie. La catastrophe humanitaire qui suscite cette nouvelle mélopée apparemment caritative est le blizzard qui glace les enfants de Norvège. Le message est simple: Africains, envoyez vos radiateurs aux pauvres Norvégiens qui ont froid! Cette fois, les vieux appareils du Sud partiront vers le nord…

Envoyons nos radiateurs

Devant une incrustation d’images de blizzard et de radiateurs chargés sur des pick-ups africains, le rappeur sud-africain Breezy V déclame avec une mine de circonstance: «Les gens n'ignorent pas ceux qui meurent de faim, pourquoi devrions-nous ignorer ceux qui ont froid?». Des lyrics sont repris en chœur : «Il y a assez de chaleur pour la Norvège si les Africains partagent. (...) Envoyons nos radiateurs». La chorale est rebaptisée «Radi-Aid» en hommage au «Band Aid» de 1984…

Le clip, visible sur le site “africafornorway”, a bien entendu un autre objectif que la collecte d’appareils de chauffage. Il tente de retourner les stéréotypes sur l'assistanat à l'Afrique, de démontrer l’absurdité de certaines campagnes de collectes dérisoires et de sous-entendre que de nombreux pays du continent noir connaissent des évolutions positives. Le groupe à l’origine du clip s’insurge contre le caractère réducteur de l’image générée par le monde du caritatif: «Imaginez que chaque personne en Afrique ait vu le clip “Africa for Norway” et que ce soit la seule information qu'ils aient jamais eue à propos de la Norvège. Que penseraient-ils de la Norvège?».
C’est ainsi que dans l’esprit des jeunes Européens, Afrique n’est synonyme que de faim, de pauvreté, de crime et de sida.

Né en 1961, l’ONG Saih vit des dons de ses quelque 130000 membres, soit un montant annuel de plus de 800 000 euros. Un minimum de 70% de ces fonds est attribué à des projets humanitaires dans les pays du Sud. Et l’organisation a compris, comme l’UNICEF avant elle, que le “marché des dons” nécessite une communication sans cesse renouvelée, avec autant d’incartades que possible dans l’humour le plus caustique. Et cette petite ONG très indépendante a, en la matière, une marge de manœuvre plus importante que l’institution des Nations-Unies.

Même éculé à force d’être utilisé à l’excès, le principe du renversement de situations peut se révéler joyeusement explicite, pour peu que l’humour s’en mêle, sans s’emmêler les pinceaux. L’exercice était croustillant dans le long-métrage «Africa Paradis» du cinéaste Béninois Sylvestre Amoussou. On y voyait les Européens mendier des visas pour fuir l’Europe en direction de l’Eldorado africain.

Alors, artistes, à vos retournements!

 

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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