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Pascal Canfin, ministre français du Développement. REUTERS/Stephane Mahe
Pascal Canfin, ministre français du Développement. REUTERS/Stephane Mahe

Pascal Canfin, ministre français du Développement: «On n'est plus dans l'ère post-coloniale»

Six mois après son arrivée au gouvernement, le ministre français Pascal Canfin lance les Assises du développement et de la solidarité internationale pour définir la feuille de route de la France en terme de développement. L’occasion de dresser un premier bilan.

80% de l’effort budgétaire va à l’Afrique (60% pour l’Afrique subsaharienne et 20% pour l’Afrique du Nord et le bassin méditerranéen). Existe-t-il une politique de développement en dehors de l’Afrique?

Pascal Canfin - La question qui nous est posée est souvent inverse. On nous dit: vous oubliez l’Afrique. Or, 80% de l’effort budgétaire français pour le développement va en Afrique, en effet.

Pourquoi l’Afrique est la priorité de notre aide publique? Parce que c’est là que les besoins sont les plus forts. Il est parfaitement légitime d’y être présent. On intervient souvent en Afrique sous forme de dons, dans l’éducation, dans la santé. Des domaines qui n’ont pas vocation à créer en soi une valeur que l’on va rembourser.

Mais on se déploie aussi ailleurs dans le monde en utilisant les prêts, qui ne sont pas contradictoires avec les dons, pour favoriser par exemple le développement d’infrastructures, mais qui nous sont ensuite remboursées.

Quelles relations entretenez-vous avec les dirigeants africains? Vous incarnez —et c'est votre souhait— une certaine rupture, vous êtes aussi issu d'une autre génération. Comment vivent-ils votre arrivée au gouvernement?

P. C. - Vous savez la nouvelle génération, elle est aussi en Afrique...

Pas partout...

P. C. - Oui, pas partout, mais vous savez, c'est si vous parliez de «l'Europe». La nouvelle génération en Europe, elle est très diverse. L'Afrique est très diverse aussi.

L'Afrique, c'est aussi le lieu de la mondialisation. Quand vous êtes en Afrique aujourd’hui, vous êtes en concurrence avec des Chinois, des Turcs, des Indiens, des Brésiliens, des gens des pays du Golfe. Autant d'acteurs qui n’étaient pas présents il y a 20 ans, commençaient à peine à être présents il y a 10 ans et le sont vraiment aujourd'hui. L'Afrique est donc mondialisée. Par conséquent, la relation avec l'ensemble des sociétés africaines, des chefs d'Etats jusqu'aux entrepreneurs en passant par la société civile, et les anciennes puissances coloniales pour faire simple, s'est totalement modifiée ces dix dernières années.

On n'est plus dans l'ère post-coloniale. On est passé à autre chose, et c'est très bien. Cela ne veut pas dire qu'on se retire d'Afrique, ce serait stupide, d'abord parce que les besoins sont là, et parce que c'est notre intérêt d'être présents. Parce qu'on ne va pas laisser les Chinois, les Turcs, etc. travailler uniquement avec l'Afrique.

On voit bien qu'il y a un partenariat stratégique entre l'Europe et l'Afrique à établir. La nouvelle génération d'entrepreneurs, de la société civile, est partout. On voit bien qu'on est sur cette nouvelle vision là. Moi, je suis là pour incarner, faire progresser cette vision là, avec ceux qui ont envie de ce nouveau partenariat.

On a beaucoup parlé de la nécessité d’évaluer l'efficacité de l’aide. Dans beaucoup de pays, la présence des ONG bouleverse l’économie locale...  Avez-vous déjà des idées sur les manières de mesurer l’impact social des acteurs du développement, qu’il soit positif ou négatif?

P. C. - Oui, c’est pour cela que je résonne d'abord en termes qualitatifs et non en termes quantitatifs. Je suis tout à fait d'accord avec vous, il faut évaluer l'impact de ce qu'on fait et mettre des milliards d'euros en plus, en soit, ce n'est pas forcément mieux. Tout dépend si c’est utile, efficace, et comment se passe la discussion avec les populations.

On va déjà évaluer les choses avec des indicateurs matériels, ce qu'on ne fait pas pour l’instant. L'étape d'après consistera à dire en quoi l'aide publique au développement est effectivement un levier de développement, en quoi elle peut être nuisible, etc.

Evaluer au-delà de l'impact matériel de ce que l'on fait, c'est un point sur lequel je suis extrêmement attentif et c'est pour cela que j'ai souhaité m'entourer d'un conseil d'analyse des politiques de développement qui sera constitué d'une trentaine de chercheurs. Ils vont justement faire remonter les résultats de leurs d'études qui pourraient montrer que finalement, ce qui est fait par la communauté internationale depuis 10 ans dans tel ou tel domaine n'est pas très efficace ou peut être améliorée.

Est-ce qu'il y a aura des chercheurs du «Sud» justement?

P. C. - Il y aura de nombreux chercheurs du Sud. J'annoncerai la composition précise de ce conseil dans quelques semaines. Mais mon principe, c'est que plus de la moitié des personnes seront des chercheurs qui ne seront pas français.

Sur le Mali, comment continuer à y travailler dans le contexte actuel et garantir la sécurité des personnes qui œuvrent au développement du pays?

P. C. - La reprise de notre coopération civile avec les autorités maliennes de transition est subordonnée à l'adoption par le gouvernement malien d'une feuille de route menant à des élections et à un dialogue nord-sud. Cette étape tarde à se concrétiser. Mais je sais que des ONG, françaises et internationales, sont actives à Bamako et au Nord-Mali, où la situation sécuritaire se dégrade rapidement. Je leur recommande de rester en contact étroit avec notre ambassade. Il est exclu d'exposer nos ressortissants à des risques inconsidérés.

Projetons-nous dans quelles années. Quel aura été votre grande réalisation au sein du ministère? Que retiendra-t-on de vous?

P. C. - Si, lorsque je quitterai cette responsabilité, notre aide publique au développement est plus transparente, plus mesurable, plus efficace, plus compatible avec la recherche du développement durable… alors je pense que mon action n’aura pas été inutile. Même si, devant l’immensité des besoins dans la lutte contre la pauvreté ou contre les pandémies, il faut toujours rester modeste...

Fanny Roux et Elodie Vialle

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Fanny Roux et Elodie Vialle

Fanny Roux est journaliste à Youphil.com, Elodie Vialle est rédactrice en chef à Youphil.com.

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