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Colonel Marcel Bigeard le 7 août 1958 à l'aéroport d'Orly. UPI / AFP
Colonel Marcel Bigeard le 7 août 1958 à l'aéroport d'Orly. UPI / AFP

Marcel Bigeard, le militaire tortionnaire vu comme un résistant

A gauche comme à droite, l'histoire va dans le même sens. Le militaire Marcel Bigeard, honoré et glorifié, est passé de colonel colonisateur en Indochine et d'officier tortionnaire en Algérie au statut de résistant, d'après les propos du ministre français de la Défense.

Près de deux ans après sa mort, le général 4 étoiles Bigeard, «héros» des guerres coloniales, a été entreposé au mémorial des guerres d'Indochine de Fréjus en grandes pompes par Jean Yves Le Drian, ministre socialiste de la Défense.

Initialement annoncé au Panthéon de Paris, le général controversé aura fini dans le Midi, là où tout est possible. Dans un entretien donné au journal Corse-matin (mais pourquoi la Corse?), le ministre, accessoirement agrégé d'histoire contemporaine, y décrit  le général comme «une figure emblématique de notre histoire militaire (…), il s'est particulièrement illustré comme résistant et comme soldat en Indochine.»

Bigeard, un résistant?

Mais qu'est-ce qu'un résistant, en français? Il y a plusieurs définitions, au delà du sens basique de «participe présent du verbe résister.» Il y a «solide, robuste», ce qui est probablement le sens choisi par le ministre de la Défense, mais aussi, lié au sens historique français, «qui s'oppose à l'action d'un agent extérieur», ou mieux, «qui s'oppose à l'occupation d'un territoire par l'ennemi.»

Quand le ministre dit «résistant et soldat en Indochine», on pourrait comprendre que l'Indochine avait envahi la France et qu'il fallait la sortir de là. A moins qu'il ne parle du résistant Bigeard contre l'Allemagne, et du soldat Bigeard, contre l'Indochine.

La France aurait-elle fait trop de guerres au point de tout mélanger?

La maudite cuvette

Diên Biên Phu, du nom de la cuvette d'Indochine où l'empire du soldat Bigeard est tombé, est-elle une victoire française ou vietnamienne? D'après le ministre, qui la qualifie de «maudite cuvette du Nord Vietnam» pour situer l'action du colonel Bigeard (il est devenu général plus tard, en France), on pourrait penser que la bataille fut rude mais juste, et que si le Vietnam en est sorti vainqueur, il n'aurait pas dû.

Du coup, on ne sait plus qui a gagné cette guerre, pourquoi a-t-elle eu lieu et qui sont ces Vietnamiens d'Indochine, si loin de l'Histoire? En tout état de cause, l'histoire de la guerre d'Indochine aura fini dans une maudite cuvette, mais pas comme le général Bigeard, ré-inhumé dans une cérémonie de grande ampleur que le ministre Jean Yves Le Drian défend ainsi:

«En faisant ce geste, je ne cherche nullement à masquer ce qui s'est passé en Algérie.»

Alors Vietnam et Algérie, pas le même combat? Pour le général Bigeard, qui a cassé du résistant (au sens «qui s'oppose à l'occupation d'un territoire par l'ennemi») sans faire de distinction entre Algériens et Vietnamiens, une nuance s'impose selon le ministre de la Défense.

Et pour cause, à la veille de la visite de François Hollande à Alger et au lendemain de la guerre des bras d'honneur, il faut aller doucement.

Les «psychanalyste EDF»

Après la cuvette maudite de Diên Biên Phu, c'est à Alger, que le colonel Bigeard s'est illustré, délaissant les jungles tropicales du Vietnam pour se concentrer sur les jungles urbaines de la Casbah.

Sous les ordres du général Massu, à qui carte blanche a été donnée en dehors de toute voie légale, il aura trouvé le moyen de faire parler les Algériens (qui, c'est connu, parlent français, contrairement aux Vietnamiens).

Utiliser le supplice raffiné de «la Baignoire» (on ne sort pas indemne d'une cuvette) mais surtout de la «gégène» pour torturer à l'électricité les résistants (là aussi, au sens français historique, «qui s'oppose à l'occupation d'un territoire par l'ennemi»).

Durant toute la bataille d'Alger (janvier 1957), le colonel Bigeard a exercé massivement ses talents de psychanalyste EDF qui sait faire parler (le sérum de vérité n'existait pas encore) pour obtenir le maximum d'informations sous la torture.

«Il était aimé et respecté de ses hommes», rappelle encore le ministre de la Défense, zappant du coup tous ces jeunes appelés du contingent, écœurés par ces méthodes, jusqu'à d'autres officiers comme le général Jacques Pâris de Bollardière (qui a également fait l'Indochine) demandant officiellement en mars 1957 à être relevé de ses fonctions, pour marquer son refus de la torture.

Il n'a pas eu droit à un mémorial, mais à un carrefour à Paris, baptisé en son nom.

Les crevettes Bigeard

Si les Vietnamiens raffolent des crevettes (surtout surgelées), les Algériens ont un mauvais rapport avec ces étranges bestioles nécrophages. Contrairement au ministre Le Drian, on ne saura pas ce que l'histoire retiendra vraiment de Marcel Bigeard mais au moins une expression lui est restée collée à la peau, «les crevettes Bigeard», du nom de ces civils morts sous la torture dans les locaux du colonel et qu'il fallait bien jeter après utilisation.

Par hélicoptère, l'illustre résistant les jetait à la mer, ce qui a donné lieu à cette expression tristement célèbre. C'est donc une question de définitions, et le ministre français a bien usé de la langue pour nuancer ses propos et tenter de s'extirper de ce terrible piège de la mémoire.

Algériens et Vietnamiens, alliés ou ennemis?

Le général Bigeard n'a pas fini dans la mer, mangé par des crevettes, mais dans un mémorial. Une nouvelle page d'histoire s'ouvre désormais entre l'Algérie et le Vietnam, d'autant que pendant la bataille décisive de Diên Biên Phu, quelques Algériens bien obligés combattaient aux côtés des Français et que cette année, 1954, a permis à l'Algérie de lancer son combat définitif contre l'occupation, avec cet argument : si les Vietnamiens ont pu vaincre la France, on peut le faire.

Algériens et Vietnamiens, alliés ou ennemis? Le conflit naissant, déclenché par le ministre français de la Défense, départage les deux aventures entre le nécessaire et l'inutile, la colonisation différentielle et l'idée absurde que ce qui est bon pour le Vietnam ne serait pas bon pour l'Algérie.

On connaît la réaction des Algériens, on attend celle des Vietnamiens.

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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