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Des joueurs du PMU, le 05 janvier 2012 à Lyon. AFP/Jean-Philippe Ksiazek
Des joueurs du PMU, le 05 janvier 2012 à Lyon. AFP/Jean-Philippe Ksiazek

Ma folle journée dans un PMU d'Abidjan

Inventé en France dans les années 50, le tiercé s'est mondialisé. À Abidjan, les parieurs sont aussi très nombreux à jouer de l'argent sur les courses de chevaux.

Aussi sûrement que le béret et la baguette de pain, le tiercé, inventé en 1954 par André Carrus, appartient à l’imagerie française. Ce sport dominical, pratiqué jadis par les hommes autour d’un pastis tandis que les femmes assistaient à la messe, est devenu une religion mondiale.

Des courses hippiques ont lieu à New-York, à Buenos Aires, à Tokyo, à Hong-Kong, à Rome, à Paris… Et chaque jour, des dizaines de millions de joueurs à travers le monde parient sur les chevaux. En espérant gagner un peu d’argent pour améliorer l’ordinaire. Créé en 1930, le PMU français, qui gère les épreuves hippiques, s’est lui aussi mondialisé.

Quotidiennement, il retransmet jusqu’à une quarantaine de courses sur des hippodromes de l'hexagone, et plusieurs courses étrangères, dont certaines se déroulent à l’autre bout du monde. Les turfistes peuvent se livrer à toutes sortes de paris, l’éternel tiercé mais surtout le quinté (il faut trouver les cinq premiers dans l’ordre d’une course) qui l’a supplanté, le 2 sur 4 (deux des quatre premiers), le trio (les trois premiers sans ordre), le pick 5 (cinq premiers sans ordre) etc… 

Dans les villages français les plus reculés, on trouve un PMU qui permet de miser sur des épreuves retransmises en direct par la chaîne hippique Equidia. Si de nombreux turfistes préfèrent désormais parier à domicile à partir de comptes téléphoniques ou internet, ces cafés, appelés «points courses», restent très fréquentés, surtout en banlieue parisienne, par une clientèle populaire d’origine étrangère.

Des chevaux aux noms africains

Là, on joue comme on aime, sans vraiment se soucier du «papier», en faisant confiance à un numéro fétiche, ou même par attrait pour le nom d’un cheval. Combien de paris le canasson nommé «Côte d’Ivoire», aujourd’hui retiré au haras, a-t-il attiré de la part d’Ivoiriens exilés? Tout comme «Salut l’Africain». Ces deux galopeurs ont quand même gagné chacun à quatre reprises. Contrairement au trotteur «Senegal» qui en 22 courses, n’a passé qu’une seule fois le poteau en vainqueur et fait pleurer le porte-monnaie de ses supporters.

«Un jour, je vais gagner, y a pas découragé», s’enflamme Traoré Amadou, un tailleur malien de 54 ans. «La pauvreté m’a conduit au PMU. Ça fait 15 ans que je joue. J’en vois qui gagnent des millions. Un jour, il va y avoir pour moi aussi. Des fois, c’est 75.000 ou 150.000 francs CFA que je gagne. Mon premier argent dans ce jeu-là, c’est en 97 et c’était 45.000 francs CFA. En 2001, c’est 106.500 francs CFA que j’ai eu».

«Ça embrouille les caissières »

La scène ne se déroule pas dans un bouge de Seine-Saint-Denis, mais à l’espace courses de l’agence de la Loterie nationale de Côte d'Ivoire (Lonaci) à Cocody les Vallons à Abidjan. Un quartier chic de la capitale économique ivoirienne. Il est 12h30 ce samedi-là. Comme Amadou, de nombreux parieurs sont plongés dans l’étude de la course qui aura lieu dans quelques minutes sur un hippodrome français.

Eux, n’ont jamais vu un champ de courses ni un cheval en chair et en os courir, sauf sur la plage de Grand-Bassam. Quatre écrans de télévision disposés dans la salle permettent de visualiser les cotes des chevaux (celles du PMU et celles de la Lonaci) et de retransmettre en direct, via la chaîne Equidia, les épreuves. L’air lourd et humide est brassé par huit gros ventilateurs accrochés au plafond. «Le n°9 va gagner pour aujourd’hui là !», lâche un parieur à l’adresse de son voisin qui lui répond: «Toi tu es féticheur oh, mais moi je ne dis rien, on a qu’à attendre pour voir seulement». Ecrasé par la chaleur, un autre cherche le bar. Il est dressé à gauche de l’entrée. 

«Tout ce qu’on est en train de boire là, c’est là-bas qu’on achète ça. Si tu veux bissap, gnamangoudji, l’eau, y a pas de problème. Chaleur est trop ici, avec ça au moins, ça calme un peu».

«Il est temps de valider vos paris», avertit un responsable de l’espace courses. «N’attendez pas toujours le dernier moment pour le faire. Ça embrouille les caissières». Le départ approche, mais malgré cette recommandation, les joueurs restent scotchés à leurs sièges. 

Des turfistes invectivent les caissières

«Ici là, c’est comme ça. Nous, on attend le dernier moment pour partir à la caisse parce que tu peux voir le bon cheval à la dernière seconde», explique Amadou.

À quelques secondes du lâcher des chevaux, un tohu-bohu indescriptible s’empare de la salle. On joue des coudes pour prendre place devant l’une des caisses. Dans ce cafouillage monstre, un parieur, lui, a réussi à s’endormir, sans doute fatigué de se creuser les méninges pour trouver le gagnant. La course est partie mais le spectacle n’est pas sur l’écran de télé, mais autour des caisses où des turfistes invectivent les caissières qui viennent de leur refuser leurs paris trop tardifs.

L’arrivée de la course s’affiche à l’écran: le trio gagnant (16-05-10) est payé 50.400 francs CFA. Personne n’extériorise sa joie. «Nos joueurs même s’ils gagnent, ne se font pratiquement jamais payer à nos caisses. Ils préfèrent aller au siège au Plateau (NDLR: centre des affaires d'Abidjan) de peur que leurs camarades ne sachent qu’ils ont gagné. Ce sont seulement les petits gains que nous réglons ici», explique une employée.  

Un vigile, revenu des toilettes, cherche à s’informer du résultat: «Djo, ticket-là, ça gagne pas hein ?», demande t-il tout en sortant de sa poche deux formulaires qu’il présente à son interlocuteur d’une quarantaine d’années. «Non, ça pas rentré, si tu as l’argent encore, il faut parier sur prochain course».

Cissé Hamadou, un docker guinéen de 35 ans, a lui aussi perdu: «J’ai commencé le PMU en 1998 grâce à mon frère aîné», raconte t-il. «Quand on allait au travail, il avait l’habitude de s’arrêter devant les points de jeu. C’est lui qui m’a donné les topos. En 2002, juste après l’éclatement de la guerre, j’ai gagné 1.200.000 francs CFA, deux fois le quarté dans l’ordre».

«Cela fait plus de 10 ans que je joue et je n’ai gagné comme gain important que la somme de 145.000 francs CFA en 2003», se lamente Zalla Julien, un menuisier burkinabé de 55 ans. «Dans la vie, il faut tenter la chance, parce que l’argent ça n’a pas pour une seule personne», reprend Ballo Youssouf, un commerçant burkinabé de 42 ans. «Moi, c’est en juin seulement que y a commencé oh, tout ce que je gagne récemment qui était beaucoup là, c’est 13.000 francs CFA. Y a parié 400 francs CFA pour avoir ça».

Des Ivoiriens allergiques au PMU?

Blaise Aka explique, lui, n’avoir rien gagné de substantiel depuis qu’il a commencé à jouer il y a six mois. Il est chômeur, et l’un des rares Ivoiriens à fréquenter le point courses. «Les Ivoiriens ne jouent pas», affirme la chargée de  clientèle à l’espace courses ‘’Coubi’’ des 2 Plateaux.

«Vous pouvez même interroger les parieurs assis dans la salle et vous constaterez que ce sont des étrangers en majorité. L’Ivoirien n’aime pas perdre et il se décourage vite. C’est par exemple mon cas, je gère un espace courses, mais je ne parie jamais ! »

Les Ivoiriens allergiques au PMU? À voir. Il suffit de se poster à 7h30 du matin devant un espace courses pour voir défiler des cadres locaux, qui, sur la route du travail, viennent valider leurs jeux de la journée avant de filer à l’anglaise. En toute discrétion. Car ils ne veulent surtout pas se faire voir en ces lieux de «débauche». Il en va de leur bonne image. Un espace VIP leur est pourtant réservé. Il est situé à gauche de l’entrée et est réservé aux parieurs financièrement cossus. Ici, la mise minimum est de 2000 francs CFA contre 400 dans la salle grand public.

Les joueurs sont peu nombreux et l’ambiance est morose. Le bar, exigu, est fermé. Des copies de fauteuils Louis XVI sont disposées en vrac. L’air conditionné est agonisant. Devant l’un des quatre écrans de télévision, une femme, cadre financière, tue le temps:

«Aujourd’hui, c’est samedi et comme j’ai un peu de temps libre, je suis venue donner libre cours à ma passion. Moi, je ne joue pas forcément pour avoir de l’argent mais sachez que si j’en gagne, je ne cracherais pas là-dessus».

Ils sont environ un millier à fréquenter chaque jour l’agence des II Plateaux. Les samedis et jours fériés, ce nombre double. À l’espace course ‘’Coubi’’, on avance le nombre de 500 joueurs. Pour les recettes, motus et bouche cousue, insécurité oblige.

La Loterie Nationale de Côte d’Ivoire a introduit le PMU dans les habitudes des Ivoiriens dès la fin des années 80. D’abord timidement avec des paris enregistrés dans de petits lieux de vente appelés kiosques et disposés dans tous les quartiers d’Abidjan, et aujourd’hui dans de véritables espaces courses mis à la disposition des parieurs.  

Ces établissements sont gérés par des particuliers qui reversent mensuellement un quota de leurs recettes à la Lonaci. Le personnel et le fonctionnement de l’espace sont pris en compte par les concessionnaires, qui se plaignent tous des conditions jugées trop draconiennes de la Loterie nationale. Il n’y a pas que les parieurs à juger que le PMU ne nourrit pas son homme en Côte d’Ivoire.

Cyril Gnantin et Philippe Duval

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