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Huile sur toile "Femmes d'Alger d'après Delacroix" de Pablo Picasso, le 19 septembre. AFP/MEHDI FEDOUACH
Huile sur toile "Femmes d'Alger d'après Delacroix" de Pablo Picasso, le 19 septembre. AFP/MEHDI FEDOUACH

Picasso-Delacroix: A chacun sa peinture de l'Algérie

L'art s'invite au débat, mettant face à face Eugène Delacroix, peintre orientaliste bonapartiste qui aimait dessiner les prostituées d'Alger, et Pablo Picasso, anti-franquiste et pro-algérien, voulant sortir de l'héritage Delacroix, choisissant de peindre des résistantes d'Alger.

1er novembre, l'Algérie fête dans la sobriété l'anniversaire du déclenchement de la guerre d'indépendance. En juillet 2012, elle avait fêté le cinquantième anniversaire de l'accession à l'indépendance, un peu n'importe comment, dans une débauche d'argent mal placé.

Parmi les festivités, on peut citer un ballet réalisé par un Libanais, déclamé à la gloire de l'actuel président Bouteflika ou ce récital de poésie, à la gloire du même homme. Les autres arts ont aussi été représentés, musique, cinéma, mais au chapitre peinture, presque rien.

Pourtant, terre de lumières et de couleurs, l'Algérie a été le lieu de création de peintres venus du monde entier, ou plus tard des photographes. L'orientalisme, genre français popularisé au 19ème siècle et dont Eugène Delacroix est l'un des plus habiles représentants, est né en Algérie.

Il perdura d'ailleurs jusqu'à l'indépendance algérienne en 1962 où il disparut, ce dont les accords d'Evian ne sont pas responsables.

Les goûts et les couleurs, les bruits et les odeurs

Delacroix, issu d'une grande famille bourgeoise de la banlieue parisienne, est un fervent bonapartiste. En 1830, quand la France s'empare de l'Algérie, il est déjà un peintre confirmé et reconnu.

Il peint dans les mois qui suivent l'invasion «La Liberté guidant le peuple», puis en 1831, il est l'un des premiers artistes «embedded» de l'histoire, embarquant à bord d'un navire de guerre français pour l'Afrique du Nord.

Arrivé par le Maroc, il dépeint nature et société à travers d'habiles contrastes et lumières, et installera sans le vouloir la peinture orientaliste, dont il est le plus connu des représentants.

Dans la foulée d'une conquête brutale, il se fait même attaquer avec le bataillon qui l'accompagne, occasion qu'il utilisera 30 ans plus tard pour peindre «La perception de l’impôt arabe ou Combat d'Arabes dans la montagne.»

Comme tout bon journaliste moderne, il ne passera que 10 jours en Algérie, en 1832, mais fera l'un de ses tableaux les plus célèbres, Femmes d'Alger dans leur appartement, qui lui vaudra la célébrité éternelle. Une huile sur toile peinte dans la Casbah d'Alger, où des femmes soumises et recluses dans un harem attendent leur destin, là où des spécialistes avancent qu'il ne s'agissait en fait que de prostituées dans un bordel.

La forme est le fond

Picasso est déjà un maître, celui du dessin et de la dislocation des formes, quand il redécouvre l'héritage des peintres. Anti-franquiste et militant pour la paix, à 20 ans déjà, il est influencé par l'art africain, congolais tout particulièrement.

Installé en France, il suit le 1er novembre 1954 le déclenchement de la révolution algérienne et dès décembre de la même année, se met à revisiter Delacroix et ses «Femmes dans leurs appartements».

Il en tire quinze toiles et deux lithographies qu'il intitule «Femmes d'Alger», montrant jeunesse et émancipation, tout le contraire. C'est dans ce contexte entre histoire et peinture, à mi-chemin entre texte et image, qu'en 1980, l'écrivaine algérienne Assia Djebbar publie un recueil de nouvelles, «femmes d'Alger dans leur appartement», où elle revisite l'histoire féminine d'Alger à travers les âges, entre Delacroix et Picasso, qu'elle met face-à-face tout en y traçant une continuité entre les deux.

«En les peignant nues et inondées de lumière», écrit-elle, «Picasso a libéré les Femmes d'Alger de la posture de belles de harem chez Delacroix.» 

Même regard chez Rachid Boudjedra, autre célèbre auteur algérien et détestant l'orientalisme:

«Amplifiées. Rigidifiées. Mouvementées. Les femmes algéroises, lentes, rondes, lascives, abandonnées, folkloriques et loukoums [chez Delacroix] deviennent chez Picasso, rigides, agressives, déserotisées et en mouvement presque accéléré.»

Picasso dira de ces femmes que «ce sont des guerrières.» Les fameuses «porteuses de feu» de la Bataille d'Alger sont nées, jeunes algéroises intrépides entrées corps et âme dans la lutte pour l'indépendance. Djamila Bouhired, Zohra Drif, Hassiba Ben Bouali et surtout Djamila Boupacha, dont le dessin par Picasso changera le cours de sa vie. A elle.

L'art de la torture

Elle a 22 ans quand elle est arrêtée par l'armée française en 1960, accusée d'avoir posé une bombe (désamorcée), à Alger. Pendant un mois, elle est brutalisée, tabassée et torturée par tous les moyens de l'époque, pour finir par être sauvagement violée par les parachutistes français, entre autres à l'aide d'une bouteille de bière, et condamnée à la guillotine.

Un vaste mouvement de solidarité internationale se met alors en place, «le comité de défense pour Djamila» est créé par Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi, avocate et militante féministe, rejoint par Louis Aragon et Jean Paul Sartre entre autres.

Djamila Boupacha est transférée en France pour y être auscultée et jugée mais Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi continuent de mettre la pression et publient un livre, avec le dessin de Picasso en couverture.

Djamila Boupacha sera condamnée mais pas exécutée et finalement amnistiée lors des accords d'Evian en 1962. La même année, le musicien italien Luigi Nono lui rend hommage par une pièce, «Djamila Boupacha.» C'est tout? Non, il y a un an, un film, «Pour Djamila», réalisé par Carole Huppert en 2011, qui a évidemment fait hurler les nostalgériques de l'Algérie française tout autant que les nationalistes algériens

Sauvée par un tableau

L'art est-il politique? Sûrement. Picasso, parlant de son célèbre Guernica, peint pendant la guerre civile espagnole, expliquait que «cette peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre, offensif et défensif contre l’ennemi.» Tout comme les Femmes d'Alger,

Son dessin de Djamila Boupacha aura au moins sauvé une femme de la guillotine. Toujours vivante, celle-ci coule aujourd'hui à 74 ans des jours discrets à Alger. Le tableau qui l'a sauvée, est lui, estimé à 400 millions de dollars et vit chez un riche collectionneur aux USA.

Quand au célèbre tableau de Delacroix, il habite pas loin du lieu de naissance de son auteur, au musée du Louvre de Paris, où il est estimé à 1 million d'euros. L'art n'est évidemment ni géographique ni historique.

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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