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Usine à gaz en Algérie le 25 février 2000. Reuters.
Usine à gaz en Algérie le 25 février 2000. Reuters.

Algérie: L'au-delà du pétrole, tout le monde s'en fout

Pour les Algériens, il existe deux au-delà: le premier, ils y pensent tout le temps. Et l’autre, presque jamais ou seulement par à-coup.

L’au-delà de la mort est une préoccupation majeure chez les Algériens. Cela se traduit par le chiffre de 40.000 imams promis par le gouvernement (ils sont 26.000 actuellement pour un parc de 15.000 mosquées), par un ministère des Affaires religieuses, par des mosquées dans chaque quartier, par l'existence de plusieurs partis islamistes, mais également par le projet de la plus grande mosquée d’Afrique et une remontée du religieux et du conservatisme.

Pour gérer leur au-delà et investir, des Algériens portent des kamis, ferment des bars, pourchassent des minijupes, vont à la Mecque, prient et émettent des fatwas.

Il s’agit d’une question de vie et de mort, après la mort: un choix lourd à faire entre le feu de l’enfer et les vierges du paradis et ses gazons consolants. On le voit, les Algériens prennent très au sérieux la vie après la mort.

Qui a parlé d'après-pétrole?

Reste le second au-delà. Celui de l’après-pétrole. Comment les Algériens y font face? En n’y pensant pas. Il est supposé que le pétrole sera éternel, inépuisable et toujours plus demandé, surtout avec les guerres sur les ressources.

Au pétrole, s’ajoute la manne du gaz dont l’Algérie est l’un des trois principaux exportateurs vers la riche Europe, les tensions au Moyen-Orient et le miracle du gaz schiste que l’on annonce six fois supérieur aux réserves en gaz conventionnel et pour lequel l’Algérie va investir 12 milliards de dollars en recherches et exploitation selon le PDG de Sonatrach.

Du coup, l’après-pétrole est loin, même si des ministres ou des experts en annoncent l’imminence dans deux décennies ou six. Autant que le peuple et les gouvernements de l’indépendance algérienne n’y songent pas. Les discours sur les énergies alternatives sonnent comme des caprices en Algérie mono-exportatrice.

Pire encore, et dans une sorte d’inversement de l’eschatologie et des discours de fin du monde, à force d’en annoncer les dates, la fin du pétrole est moquée en Algérie, alors que la fin du monde, version religieuse, est prise au sérieux par les esprits.

L’après-pétrole en est devenu une prédiction peu sérieuse alors que l’on écoute avec avidité les cheikhs analysant les signes du jugement derniers: excès de dépravation, dénudement des femmes, difformité génétique, veau à deux têtes, séismes et crise en Palestine.

La fin du monde est une science religieuse, la fin du pétrole est une prédiction «politique». Des signes déjà ?

«Aussi, parmi les petits signes, il y a que des montagnes vont disparaître, la multiplication des tremblements de terre, la multiplication des maladies que les gens ne connaissaient pas auparavant, la multiplication des charlatans et des orateurs du mal et tout ceci s’est déjà produit (…)»

Cela ressemble étrangement à des troubles sociaux après un crash pétrolier, mais personne n’y songe de cette façon ou ne veut voire dans les prédictions religieuses une angoisse d’épuisement des ressources et des puits.

Une rente pétrolière qui aveugle

Aux politiques et experts algériens qui songent à cet au-delà pétrolier imminent et de mort collective, on répond presque par un sourire moqueur. Comme celui qui accompagne les inventions de voitures qui roulent avec de l’eau ou des avions qui volent avec des vœux. La rente pétrolière a rendu aveugle non seulement les prévisions mais aussi les imaginations et les créations.

Le Sahara algérien, riche en soleil, se vend mieux en barils qu’en énergie solaire par exemple. On se souvient ici et là du projet mort-né de Desertec en Algérie. Conséquence de la crise en Europe et des hésitations en Algérie.

La raison? A la rente pétrolière est associée un système politique national et international qui jouera du lobbysme puissant pour freiner toute alternative, pour le moment. Le régime algérien est pétro-dépendant et toute alternative au pétrole et au gaz est une alternative au régime et à ses actionnaires.

On le sait d’instinct: la légitimité politique en Algérie vient de l’histoire anticoloniale et du pipe-line transnational. Une petite anecdote illustre le cas:

l’aventure tragique de l’inventeur de nakhoil, l’énergie à base de datte, en Algérie. Brahim Zitouni, PDG de la société Oasis avait lancé le projet d’une source de carburant alternatif aux carburants fossile.

Les énergies alternatives

Le produit s’appelait Nakhoil, dérivé du mot «nakhla» qui veut dire palmier en arabe. L’Algérie «produit 300.000 tonnes de dattes par an, la société Oasis Ltd a voulu exploiter la quantité de dattes non commercialisée, à savoir 150.000 tonnes qui servent d’aliment pour le bétail, pour la fabrication du bioéthanol», expliquera le bonhomme.

En vain: le projet sera rejeté par le ministère de l’Energie algérien qui avait pourtant donné auparavant son accord. Selon le PDG de Oasis, aujourd’hui en «exil» dans les pays du Golf, «le bioéthanol à usage de carburant à partir des palmiers dattiers, le Nakhoil, est une extraordinaire opportunité pour l’Algérie et le monde arabe pour bâtir une très forte agriculture sur le modèle des espaces oasiens en expansion.»

Avant d'ajouter:

«Le bioéthanol répondra aux besoins de carburants propres dans un environnement semi-aride et permettra de lutter efficacement, c’est-à-dire à moindres frais, contre la désertification de zones entières, tout en assurant notre sécurité alimentaire».

A noter la belle conclusion du bonhomme:

«l’après-pétrole ne se construit pas le jour où il n’y a plus de pétrole. L’après-pétrole, c’est maintenant. L’après-pétrole, c’est d’abord la rupture avec la mentalité rentière et se retrousser les manches».

Belle auto-oraison funèbre pour le projet qui a eu contre lui le pays entier.

Pourquoi en parler maintenant? Parce que la mode folklorique algérienne en est aux salons sur les énergies alternatives. Mais juste pour assurer l’électrification du sud  et du grand Sahara.

L’été dernier, les coupures d’électricté sont devenues une affaire d’Etat et de coup d’Etat avec des dizaines d’émeutes. Pour cette année, au pays du gaz, on se tourne vite vers le soleil et vers les panneaux photovoltaïques.

Le dernier en date sera le salon international des énergies renouvelables, au cœur d’Alger et avec des invités de prestiges. Le salon sera fréquenté mais moins, cependant que les mosquées: l’après-pétrole est encore loin et l’au-delà religieux est à portée de main.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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