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Les migrants érythréens secourus par la marine maltaise, La Valette, 9 novembre 2012. REUTERS/Darrin Zammit Lupi
Les migrants érythréens secourus par la marine maltaise, La Valette, 9 novembre 2012. REUTERS/Darrin Zammit Lupi

Comment les réseaux sociaux ont sauvé des naufragés érythréens

Une embarcation en détresse en Méditerranée, transportant des fugitifs érythréens, a été sauvée du naufrage grâce à la mobilisation de militants sur les réseaux sociaux, de prisonniers en Libye et de réfugiés en Tunisie.

Mise à jour du 21 janvier 2013: le ministère de l'Information érythréen à Asmara serait encerclé par l'armée après avoir été pris d'assaut par des soldats séditieux aujourd'hui, selon une source diplomatique et des expatriés érythréens ayant joint leurs proches par téléphone- cités par l'AFP et Reuters. La télévision locale, Eri-TV, n'est plus visible que sur Internet et diffuserait une émission musicale en continu. 

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D’abord, c’est un appel téléphonique, à sept heures et demie du matin. Meron Estefanos a l’habitude. Depuis Stockholm où elle vit avec ses deux enfants, cette infatigable bagarreuse érythréenne distribue son numéro de portable à tout le monde, qu’ils soient des fugitifs coincés dans les camps de réfugiés d’Afrique, des migrants évadés de l’enfer de leur pays ou des compatriotes clochardisés en Europe ou en Israël.

Ce matin-là, jeudi 8 novembre 2012, c’est une voix de jeune homme, tourmentée par la peur et le vent qui souffle dans le combiné. Il est en pleine mer. Il appelle à l’aide, en tigrinya, la langue des Erythréens, depuis une embarcation en bois perdue en Méditerranée, ballotée par une tempête.

A bord, ils sont deux cent cinquante ou trois cent, il ne sait pas. Une cinquantaine de femmes sont là, ainsi que des enfants. Le moteur a une avarie. Le rafiot de pêcheur que leur a vendu une crapule libyenne, près de Misrata, commence à prendre l’eau. Chacun a payé 5.000 dollars pour tenter sa chance. Le trafiquant est riche. Eux, ils coulent, au large.

SOS sur Facebook

Meron sait quoi faire, dans ces moments-là. Elle note le nom de son interlocuteur, le numéro du téléphone et demande qu’on lui communique le relevé indiqué par le GPS.

«Quelques garçons apeurés se passaient le téléphone à tour de rôle», raconte-t-elle. «J’ai surtout essayé de les calmer et de les rassurer, en leur disant que j’allais m’occuper de leur envoyer de l’aide. Puis j’ai appelé le père Mussie Zerai, qui a des contacts fréquents avec les autorités italiennes et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.»

A Rome, ce prêtre en exil anime l’Agenzia Habeshia, un service d’alerte et d’assistance aux réfugiés érythréens dans le monde entier. Quelques jours plus tôt, le 4 novembre, il avait aidé les garde-côtes italiens à localiser une embarcation chargée d’Erythréens qui avait chaviré au large de l’île de Lampedusa. Les marins avaient repêché dix cadavres, mais tout de même secouru soixante-dix survivants, dont une femme enceinte.

Ce jeudi-là, à peine a-t-elle raccroché que Meron publie un SOS sur la page Facebook du mouvement d’entraide auquel elle appartient, l’Eritrean Youth Solidarity for Change (EYSC).

«SOS: un bateau transportant 300 Erythréens a été pris dans une tempête. Ils ont quitté la Libye il y a quatre jours.»

Suivent une longitude et une latitude imprécises, que pas grand monde ne sait décrypter. Les internautes qui savent lire une position vérifient et corrigent aussitôt: le bateau en perdition se trouve par 34,21185 Nord et 17,03240 Est. Il dérive, moteur noyé. La coque prend l’eau. Les vagues du large passent par-dessus le bastingage vermoulu.

Mobilisation tous azimuts

Très vite, un internaute publie en commentaire le numéro d’urgence des garde-côtes italiens, un autre la procédure à suivre pour lancer un «Mayday» par radio VHF. Certains, Erythréens ou non, inondent alors de coups de téléphone le numéro d’urgence des autorités maritimes italiennes et maltaises, leur signalant la dernière position connue.

«On a pris bonne note de mon appel. On m’a répondu que tout était sous contrôle et qu’il fallait être patient, attendre quatre ou cinq heures que les secours arrivent», raconte Miriam, l’une de ces anonymes qui, elle aussi, discute avec les passagers à la dérive.

«Mais au bout de quatre ou cinq heures, on nous redisait qu’il fallait encore attendre quatre ou cinq heures», s’énerve de son côté Meron.

A Rome, le père Mussie maintient un contact constant avec le HCR et la marine italienne. A La Valette, Kristina, la responsable d'une association d'aide aux réfugiés, met à jour les informations disponibles pour le centre de secours des forces armées maltaises.

Des prisonniers se cotisent

Mais bientôt le crédit du téléphone de bord s’épuise. C’est une connexion libyenne, qu’on ne peut recharger que depuis là-bas. Sur Facebook, Meron et ses amis lancent un appel à d’éventuels Erythréens présents en Libye, pour qu’ils achètent des unités et alimentent la dernière ligne de communication maintenue avec le bateau.

«Plusieurs réfugiés en Tunisie se sont cotisés et ont rajouté des minutes, puisqu’ils étaient encore en possession d’une ligne téléphonique libyenne», s'enthousiasme Meron.

«Plus incroyable encore: en Libye, ce sont des Erythréens emprisonnés à Misrata ou à Benghazi qui ont dépensé leurs derniers dollars pour alimenter la ligne des naufragés!»

De nombreux migrants subsahariens sont en effet incarcérés dans des prisons délabrées en Libye, dans une relative indifférence. Certains parviennent à s’évader, d’autres travaillent pour le personnel pénitentiaire afin de racheter leur liberté. Dans tous les cas, une fois sortis, ils se jettent dans les bras des mafias locales, qui leur vendent contre une fortune une place sur des bateaux de pêche au rebut, équipés de moteurs à l’agonie.

Depuis que la route d’Israël est hermétiquement fermée, celle de Libye s’est rouverte. C’est pourtant la plus dangereuse, avec une mer démontée à traverser dans des conditions épouvantables. Mais les Erythréens coincés en Afrique du nord s’en moquent.

«Il y a quelques semaines, alors que je la mettais en garde contre les dangers de la traversée, une femme m’a dit qu’elle préférait mourir en mer que de continuer à endurer le calvaire qu’elle subissait en Libye», se lamente Meron.

L’eau continue de monter

Ainsi, grâce aux dons de réfugiés ou de prisonniers érythréens en Afrique du nord, au fil de la journée, le SOS est actualisé sur Facebook, avec une nouvelle position GPS toutes les heures.

«Plus la journée avançait, plus les passagers étaient terrorisés», se souvient Meron.

«A quatre ou cinq heures de l’après-midi, il s’est mis à pleuvoir. L’eau commençait à monter jusqu’aux mollets et plus personne à bord n’était assez maître de soi pour me parler sereinement.»

A la nuit tombée, un bateau apparaît à l’horizon, mais ne vient pas les accoster. Les enfants pleurent, les mères se mettent à prier. Au téléphone, Meron ne parvient plus à discuter avec les passagers, qui sont tétanisés par la peur de mourir. Les femmes supplient et fondent en larmes. Ses interlocuteurs les plus calmes disent qu’ils ont baissé les bras. Ils lui disent que c’est terminé, que leur vie est entre ses mains, qu’ils ne la croient plus.

«Je leur répondais qu’ils n’avaient pas le droit de dire ça », dit Meron, tristement. «Je leur disais que j’avais fait ce que j’avais pu.»

Le dernier contact est établi à minuit et demie, après que la marine maltaise a signalé être en route pour la position communiquée. Un hélicoptère a survolé l’embarcation un peu plus tôt, mais l’eau continue de monter. Et les appels de Meron finissent par tomber sur une ligne téléphonique coupée.

Querelle entre l'Italie et Malte

La nuit est courte, dans l’appartement de Meron, à Stockholm. Elle ne dit rien à ses enfants, pour qu’ils dorment tranquillement. Elle-même passe une nuit agitée, sombre, nerveuse. Et enfin, le lendemain matin à sept heures trente, elle reçoit un texto: le bateau a été accosté par un bâtiment de la marine maltaise. Tout le monde est sain et sauf.

Dans un communiqué diffusé dans la soirée du vendredi 9 novembre, les forcées armées maltaises ont fait savoir que les patrouilleurs maritimes P52 et P24, assistés d’un appareil King Air B200 de la marine, avaient arraisonné à 5h30 un navire transportant 246 migrants érythréens, dont 48 femmes et sept enfants, à 140 miles nautiques au sud-est de Malte.

Le communiqué précisait que, aussitôt l’alerte donnée par Meron, le père Mussie et leurs complices, ordre avait été donné au pétrolier-chimiquier MT Lisca Nera, présent dans la zone, de se dérouter pour se positionner en vue de l’embarcation en détresse, en cas d’urgence. C’est lui que les naufragés avaient vu.

Toute la journée, l’Italie et Malte ont cherché à établir dans quelle «zone de recherche et de sauvetage» le bateau en perdition avait été retrouvé, les deux pays s’étant querellés par le passé sur leur juridiction maritime respective. La petite île de Malte, débordée, ne souhaite plus accueillir de naufragés du Maghreb. L’Italie, dépassée, traite de mauvaise grâce les évadés d’Afrique.

A la jumelle, les garde-côtes maltais ont constaté que la coque de noix «penchait dangereusement». Tous les Erythréens ont été embarqués à bord des deux navires militaires et conduits à la base de Hay Warf, à Pieta, où ils ont été débarqués dans la soirée de vendredi. Ils ont été regroupés dans les centres d'identification fermés de Safi et Hal Far où, samedi, ils ont reçu la visite de Kristina, la militante maltaise qui a entendu parlé d'eux sur Facebook.

Une autre vie les attend désormais. Une drôle d’autre vie: celle des réfugiés africains en Europe.

Léonard Vincent

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Léonard Vincent

Léonard Vincent. Journaliste spécialite de l'Erythrée.

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