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Enclave espagnole au nord du Maroc le 3 octobre 2005
Enclave espagnole au nord du Maroc le 3 octobre 2005

Ceuta, douce prison aux portes de l'Europe

Le documentaire Ceuta, douce prison nous transporte au plus près des migrants clandestins. Rencontre avec l'un d'entre-eux.

 Ceuta douce prison offre le cadre d'une rencontre humaine et franche avec cinq migrants enfermés dans l’enclave  espagnole de Ceuta qu’ils assimilent presque tous à une prison à ciel ouvert. Cinq jeunes Africains partagent sans détour leur quotidien dans une ville  parfois hostile, souvent «amer» où il faut tout de même se faire une place pour gagner les quelques euros nécessaires pour acheter du crédit téléphone ou même son paquet de cigarette.

«Quand j’ai vu la mer, j’ai vu l’Europe.» C’est la dernière pensée de Guy, un jeune Camerounais, avant de monter dans le zodiaque qui le mènera(ou pas) sur les côtes européennes.

Guy est l’un des migrants qu’ont suivis Loic Rechi et Jonathan Millet, les deux réalisateurs du documentaire Ceuta, douce prison, produit par Zaradoc et diffusé pour la première fois le 8 novembre dernier à Paris.

Plus d’un an s’est écoulé depuis le tournage. Je rencontre Guy dans un café. Il se porte bien. «C’est le sport», me dit-il.   Le crâne dégarni, Guy a troqué son short de plage pour une chemise à carreaux et un sweet jaune. Rencontrer les deux réalisateurs à Ceuta l’a libéré d’une vie qui l’étouffait..au moins le temps du tournage.

Une prison à ciel ouvert

Nur, le Somalien, Simon, Marius et Guy les trois Camerounais et Iqbal, l’Indien  tentent de survivre en lavant des voitures ou en se créant un «petit business», dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe. Conscients de tous les dangers qu’ils ont surmontés, ils se résignent à patienter deux mois, deux ans voire 5 ans pour obtenir un laissez-passer vers l’Europe.

Les autorités espagnoles ont ouvert le CETI (Centre pour le séjour temporaire des migrants ) pour  les accueillir et éviter qu’ils ne dorment dans la ville ou dans les bois. Une manière détournée de les contrôler car les pensionnaires ne doivent pas dépasser une certaine heure pour rentrer le soir ou pour prendre les repas. Un flicage qui n’est pas sans poser de problèmes entre l’administration et les migrants.

«Au Ceti, il y a toujours des tensions. Si une personne  ne peut pas rentrer en Europe depuis trois ans, elle s’énerve. Il ne fallait pas grand-chose pour que ça sorte», confie Guy.

Soulagé d’avoir quitté ce centre, il se souvient toutefois d’avoir vécu Ceuta comme un enfermement à la fois psychologique et physique. Il n’était pas vraiment libre.

«Ma vie à Ceuta, c’était comme ma vie avant Ceuta», dit-il en s’esclaffant. 

«A Ceuta, ce n’était pas facile. Le problème c’est que là-bas, tu ne manges pas comme tu veux, tu ne dors pas comme tu veux. Tu es peut-être à la porte (de l'Europe ndlr), mais tu n’es pas encore rentré.»

Une porte d’entrée vers l’Europe

Mais pourquoi douce prison alors? Cette ville autonome espagnole située sur le continent africain, au nord du Maroc est la dernière barrière à franchir avant l’Europe. La péninsule ibérique est à la portée des migrants. L’objectif est enfin visible.

De Ceuta, ils aperçoivent la silhouette de la péninsule ibérique, sise à quatorze kilomètres à vol d’oiseau. Ceuta est une enclave européenne en terre africaine, ce qui en fait un carrefour stratégique pour rejoindre le vieux continent.

Chaque année des centaines d'Africains tentent de franchir ce minuscule bras de mer, souvent au péril de leur vie. Selon Fortress Europe, plus de 13.500 personnes ont péri en tentant des traversées  en mer depuis 1998. Dans un rapport publié en août 2012, l’ONG Human Rights Watch rappelle la proportion des traversées mortelles qui auraient pu être évitées:

«Il est effrayant de penser combien de ces décès auraient pu être évités», a déclaré Judith Sunderland, chercheuse senior à Human Rights Watch pour l’Europe occidentale.

Ceuta n’est pas douce dans l’absolu. Elle l’est relativement au périple qui a précédé. Les migrants viennent de loin et certains ne survivent pas à ce voyage qui dure plusieurs mois, voire plusieurs années. 

Une proie pour les faussaires, une manne pour les passeurs

Parti du Cameroun, Guy a traversé le Nigeria, le Niger, l’Algérie avant de rejoindre le Maroc. En décidant de partir, il investissait du temps et de l’argent, sans avoir la certitude d’atteindre son objectif. Comme beaucoup de migrants, Guy savait qu’il partait mais n’avait aucune idée de l’itinéraire exacte de son voyage. Sur une feuille, il avait seulement inscrit le chemin qu’avait déjà emprunté son contact avec lequel il correspondait en cas de problème.

Au final, c’est la seule personne sur laquelle Guy pouvait compter dans des territoires contrôlés par une kyrielle de passeurs et de faussaires appâtés par le gain et qui tirent un grand bénéfice de l’immigration subsaharienne. Une véritable manne qui corrompt forcément les esprits. Conscients du business qu’il représentait, Guy restait méfiant et alerte dès qu’il rencontrait des faussaires.

«Lorsque tu en rencontres,  tu leur donnes tout ton argent en pensant que l’Espagne est juste à côté. Mon contact est la seule personne sur laquelle je pouvais compter. Il n’y a personne d’autres pour t’aider, à part Dieu. Ce n’était pas évident. Au début de mon parcours, je suis tombé sur des faussaires qui m’ont trompé afin de me soutirer un peu d’argent. Heureusement, mon contact m’a dit que je faisais fausse route. »

Les migrants sont une proie pour les passeurs, dont chacun contrôle une région ou une route stratégique. Certains se sont même crée une «spécialité ethnique» ou «nationale». Lorsque Guy arrive à Arlit, une ville située à l’ouest du Niger, on le dirige rapidement vers Mamadou, un Touareg  qui s’occupe principalement des migrants camerounais.

«On me dit si tu es Camerounais, va voir Mamadou, un Touareg

«Je me suis alors rendu compte qu’il ne fallait pas  que je donne bonne apparence. Il ne faut pas que les faussaires et les passeurs pensent que  j’ai de l’argent sur moi. J’ai vendu les vêtements que j’avais. Un soir, je suis allé voir Mamadou et je lui ai dit que s’il me faisait partir, je lui donnais 20 000 (francs CFA) cash. Il m’a dit: «tu pars ce soir à Tamanrasset ».

 Lors de la longue traversée, le rapport que Guy et les migrants entretiennent au temps et aux distances est plus qu’approximatif. Comme à Ceuta, le temps ne leur appartient pas. Ce sont les passeurs qui décident: où? Quand? Comment?

Les seuls indicateurs dont disposait Guy étaient le soleil, le climat et la géologie. Lors du trajet Arlit-Tamanrasset, qui lui a paru par ailleurs durer une éternité, Guy examine tous les détails lui permettant de voir s’il est sur le bon chemin:

«Nous avons roulé toute la nuit. Je ne voyais que du sable. Au bout d’une journée, je vois du sable mélangé à des rochers et je sens que le climat a changé.  Je me dis qu’on est bientôt arrivé.»

Si Dieu le veut

Au Maroc, Guy reçoit des appels de sa famille l’exhortant à faire demi-tour. Impensable. Il ne traversera pas le désert une nouvelle fois. Tant sur le plan physique que moral, Guy est fatigué: «La mort m’a frôlée plus d’une fois». Alors quand son petit frère lui demande des conseils pour suivre ses pas,  il refuse.

«Mon frère a voulu me suivre. Je lui ai dit laisse tomber»

Jusqu’au bout les migrants risquent leur vie, la peur au ventre; montent sur un bateau alors que bien souvent ils savent à peine nager.

La raison n’intervient presque plus, c’est la foi qui prend le relai. La religion prend une place considérable, comme nous le répète souvent Guy :

«On est seul. Il n’y a que Dieu et toi.»

Dans le documentaire, tous les migrants semblent avoir la foi. Certains ne l'avaient pas avant de quitter leur pays mais ils ont appris à l’avoir au gré des difficultés qu’ils ont rencontrés.

«Il fallait avoir la foi», affirme Guy car «ce que tu vis, pour un rien, tu peux le perdre»

Nadéra Bouazza

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Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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