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Des gendarmes algériens arrêtent un migrant clandestin à Sidi Driss, le 20 mai 2009. REUTERS/Louafi Larbi
Des gendarmes algériens arrêtent un migrant clandestin à Sidi Driss, le 20 mai 2009. REUTERS/Louafi Larbi

Les Algériens ont aussi leurs têtes de turcs

De la crise d'identité au rejet de l'autre, enquête sur le racisme contre les noirs en Algérie.

Dans un bus allant de Bab Ezzouar, à Alger, elle tance sa fille:

«Tais-toi, sinon j’appelle ‘‘el kahloucha’’, la noire assise là-bas. Regarde-la, elle est laide

La femme noire dont il est question, en djellaba et foulard rose, fait mine de ne pas entendre.

La fillette se blottit dans les bras de sa mère, certains passagers esquissent un sourire et l’autobus slalome sur l’autoroute menant à Alger, afin de contourner les embouteillages.

Mépris, insultes, agressivité et humiliations quotidiennes sont le lot des noirs en Algérie. Attaher, étudiant nigérien vivant en Algérie depuis trois ans, porte un regard lucide sur son pays d’accueil:

«Au début, nous étions bien accueillis, puis les choses ont changé. Le problème réside surtout dans le fait qu’on ne côtoie pas beaucoup d’Algériens, nous vivons reclus. Du coup, il y a beaucoup d’incompréhensions de part et d’autre

Ceci dit, assure-t-il, les actes racistes sont très rares.

Pendant qu’Attaher s’adresse à l’auteure de ces lignes, près de la cité universitaire de Bab Ezzouar, des moqueries fusent. L’un des jeunes persifleurs justifie ces railleries par le fait que les Africains qui vivent dans les cités universitaires ont, eux aussi, des comportements répréhensibles.

Il dit le mot «Africain», comme s’il s’agissait d’un continent complètement étranger. L’africanité de l’Algérien lui est, semble-t-il, complètement inconsciente.

Les Algériens ne sont pas des Africains comme les autres

—«Etes-vous Africains?», interrogeons-nous.

—«Non, nous ne sommes pas Noirs, juste un peu bronzés».

Notre interlocuteur prend soin d’énumérer tous les clichés véhiculés sur le continent:

«L’Afrique, c’est la misère, les guerres, la famine. Hamdoulilah, grâce à Dieu, nous ne sommes pas dans ce cas de figure!»

Malgré les apparences, assure Hocine Abdellaoui, sociologue, l’Algérien n’est pas raciste.

«Non l’Algérien n’est pas raciste, mais il peut avoir des comportements hostiles qui peuvent paraître racistes», explique-t-il.

Il souligne:

«Dans notre imaginaire, l’étranger, c’est le colonisateur venu pour nous exploiter et accaparer nos biens»

Le panafricanisme prôné par le président Houari Boumediène (deuxième présudent de l'Algérie indépendante, de 1965 à 1978) a disparu sous les cendres. Le Festival panafricain, c’était en 1969, autant dire, il y a un siècle. Et les tentatives du président Bouteflika de faire renaître ce sentiment sont restées vaines.

Le dernier Panaf’ organisé en juillet 2009 n’avait pas la même saveur. Tout au plus cela a-t-il été considéré comme un grand carnaval durant lequel des Africaines défilaient à moitié nues dans les rues d’Alger.

«Lorsque nous étions étudiants, au milieu des années 1970 et que les dirigeants algériens ont invité les étudiants africains à venir en Algérie, il n’y avait plus de place dans les cités universitaires. Nous n’avons pas protesté, car nous étions fiers de les accueillir dans notre pays», raconte Hocine Abdellaoui. Force est d’admettre que les temps ont changé.

Une étude réalisée par l’Association pour l’aide, la recherche et le perfectionnement en psychologie (Sarpp), traitant de la situation des migrants subsahariens en Algérie, renvoie une image peu flatteuse de nous-mêmes.

Les migrants y utilisent des qualificatifs particulièrement durs pour signifier leur perception des Algériens.

A leurs yeux, ils seraient racistes ou xénophobes, agressifs, désagréables, méprisants et malintentionnés. Les appréciations positives représentent moins de 21%. Plus violente encore est la manière dont ils croient être perçus par les Algériens: misérables avec près de 29% de fréquence, esclaves (près de 18%), sous-hommes (12%), étrangers, trafiquants, animaux, porteurs de maladies et enfin mal éduqués. Les appréciations positives ne dépassent pas 8,2%.

Noureddine Khaled, psychosociologue ayant dirigé cette étude, impute toutefois ces jugements au fait que les migrants en situation irrégulière en Algérie, comme dans d’autres pays, vivent des situations très difficiles.

«Quand ils ont la chance de trouver du travail au noir, ils sont exploités et n’ont aucun droit. Ils sont pour la plupart mal logés, mal nourris et harcelés par la police puisqu’ils n’ont pas de titre de séjour en règle. Cette situation explique en grande partie la perception négative qu’ils ont de l’Algérie et des Algériens. Certaines associations font beaucoup d’efforts pour les aider, mais cela restent très insuffisant au regard de l’importance de leurs besoins», nous explique-t-il.

L’Algérie en pleine crise identitaire?

Noureddine Khaled souligne, par ailleurs, que les comportements dits xénophobes ou racistes viennent de préjugés et s’expriment envers des minorités perçues comme physiquement ou culturellement différentes de la population dominante.

Ces minorités peuvent être perçues comme dangereuses ou menaçantes: ils menacent nos emplois, apportent les maladies, apportent la drogue, etc. Ces préjugés sont souvent faux, mais sont entretenus par la rumeur et la désinformation relayées parfois par certains médias

Quid des noirs algériens? Il n’y a pas de débat sur la diversité en Algérie. Les Algériens issus de la communauté noire sont pratiquement absents aux postes de responsabilité et dans les rangs supérieurs de l’armée.

Le fait est que, bien que les noirs algériens ont été, dès l’indépendance de l’Algérie, sensibles au message égalitaire et anti-esclavagiste de l’ex-parti unique, le FLN, l’inexistence d’une classe moyenne noire a rendu difficile leur promotion politique.

Le sud est perçu comme un territoire sous-administré, comme en témoignent les récurrentes actions de protestation dans la zone pétrolifère de Ouargla, où les jeunes s’insurgent contre le fait de recruter des habitants du nord pour travailler dans les entreprises situées au sud.

Hocine Abdellaoui fait remarquer que «les gens du sud sont de plus en plus hostiles envers ceux du Nord». Il cite, pour exemple, l’une des prisons du sud du pays dans laquelle les responsables sont tous originaires du Nord:

«L’hostilité envers les gens du Nord devient un réflexe

Par ailleurs, comme l’explique le sociologue Alain Blin, dans un document, vieux de plus de 30 ans mais qui reste d’une actualité saisissante, l’Algérie est le pays ayant accueilli le plus petit nombre d’esclaves noirs, selon les estimations de la traite transsaharienne. Il serait ainsi le moins «noir» des pays du Maghreb.

Mais, le racisme algérien, réel ou supposé, n’est pas dirigé uniquement contre les noirs. Le match ayant opposé l’Algérie à la Libye le 14 octobre au stade de Blida a donné une très mauvaise image de notre pays. Il a aussi mis à nu le fait que les Algériens ne retiennent de ce pays, avec lequel ils partagent une frontière de près de 1000 kilomètres, que les truculences du dictateur déchu.

Le psychosociologue Noureddine Khaled considère que ce qui se passe dans les stades relève d’un autre registre, celui de la rivalité entre deux équipes qui s’affrontent et qui font écho à une rivalité entre deux régions ou entre deux pays.

Pourtant, force est de constater que les mots utilisés sont particulièrement virulents. Les comportements hostiles deviennent plus visibles lors des crises.

L’exemple le plus édifiant est la crise diplomatique entre l’Algérie et l’Egypte suite au match de qualification à la Coupe du monde.

«Le fait est que les Algériens ont une attitude hostile au point que certains comportements sont à la limite du racisme: les Chinois sont des mangeurs de chats, les Egyptiens sont des amateurs de fèves, les Marocains sont adeptes de la sorcellerie, etc. Ils adoptent ainsi un comportement distancié en collant des étiquettes», observe Hocine Abdellaoui.»

Il ajoute:

«Les Libyens sont devenus nos égaux après la révolution, c’est pour cela qu’on les attaque. Nous sommes à la recherche d’un positionnement par rapport à l’autre».

Le fait est, par ailleurs, que la violence est devenue plus palpable ces dernières années.

«C’est que les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus peur de dire tout haut ce qu’ils pensent. Ceux des anciennes générations refoulaient leur violence, les jeunes l’affichent sans crainte», précise Hocine Abdellaoui.

L’Euopéen n’est pas une victime

La xénophobie dans la société algérienne, si elle existe réellement, n’est pas dirigée contre «l’Occidental». Plus beau car blond aux yeux bleus, plus riche car payé en devises et plus compétent, son seul défaut serait, selon une idée répandue, qu’il ne soit pas musulman.

«On ne développe pas de sentiment de rejet envers des minorités quand certains facteurs sont absents: perception de danger, perception de menace, sentiment de rivalité», souligne Nouredine Khaled.

En revanche, les comportements hostiles peuvent apparaître en cas de crise ou d’atteinte à la dignité.

«Là, l’Algérien aura une attitude de rejet. Le fait est que cela est intimement lié à la perception qu’il se fait de lui-même. Cela est symptomatique de la construction qu’on fait de notre propre identité. On veut se placer par rapport à l’autre», justifie Hocine Abdellaoui. A l’en croire, les actes assimilables au racisme ne sont que le reflet d’une crise identitaire en Algérie. 

Amel Blidi (El Watan)

 

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