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Henri Konan Bédié, lors d'une réunion de son aprti, novembre 2010, Abidjan. © SIA KAMBOU / AFP
Henri Konan Bédié, lors d'une réunion de son aprti, novembre 2010, Abidjan. © SIA KAMBOU / AFP

Henri Konan Bédié, le trublion de la politique ivoirienne

A 78 ans, l'ex-président de la Côte d'Ivoire veut se maintenir à la tête de son parti, le PDCI, avec des méthodes souvent peu orthodoxes.

La Côte d’Ivoire n’a plus de gouvernement depuis le 13 novembre. Il a été brutalement dissous par le président Alassane Ouattara.

Motif officiel de ce coup de sang, le rejet en commission par les députés du PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire, ex-parti unique), toujours dirigé par Henri Konan Bédié (chef de l'Etat ivoirien de 1993 à 1999), d’un projet de loi sur le mariage instituant l’égalité des droits entre l’homme et la femme.

Le texte avait pourtant été présenté par la ministre de la Famille, Raymonde Goudou, elle-même issue de ce parti.

En votant contre, les députés PDCI et ceux de l’UDPCI (Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire) de Mabri Toikeusse (jusque là ministre du Plan et du Développement) auraient rompu la solidarité gouvernementale, estime Ouattara.

Depuis la chute de Laurent Gbagbo, les partisans de Bédié participaient au gouvernement et le soutenaient à l’Assemblée nationale où ils avaient obtenu, lors des législatives du 11 décembre 2011, 77 sièges contre 127 au RDR, le parti de Ouattara.

Voilà donc la Côte d’Ivoire plongée dans une crise politique, alors que de nombreux chantiers sont à l'arrêt: réconciliation avec les partisans de Laurent Gbagbo en panne, désarmement des milices et autres dozos (chasseurs traditionnels) renvoyé aux calendes grecques, environnement d’insécurité pour les investisseurs, appauvrissement de la population, en raison notamment de la hausse de denrées essentielles comme le riz,  racket sur les routes des «corps habillés» (uniformes)…

Même si le nouveau pouvoir annonce une croissance économique forte, même si de grands travaux sont lancés avec l’aide de bailleurs de fonds internationaux, la Côte d’Ivoire n’est pas encore sortie du gouffre.

Une stratégie boîteuse

Faut-il pour autant voir dans la dissolution du gouvernement un symptôme aggravant? Ou considérer que cette crise entre le RDR (Rassemblement des Républicains et le PDCI, réunis sur un seul programme, le TSG (Tout Sauf Gbagbo), pourrait finalement être salutaire? Que pourrait naître, enfin, un gouvernement d'union nationale avec des hommes nouveaux vraiment préoccupés par le développement de leur pays?

Pour l'heure, c’est toute la stratégie d’Henri Konan Bédié qui risque d'être définitivement sanctionnée. Le président du PDCI, qui, malgré ses 78 ans révolus, n'a toujours pas annoncé sa retraite politique, collectionne les échecs.

Lors de la présidentielle en octobre 2010, il n'a pas voulu laisser la place à un autre membre de son parti, qui, lui, aurait eu de grandes chances de devancer Ouattara au premier tour et d’affronter, avec de larges chances de succès, Gbagbo au second.

Il a mené une campagne insipide, ponctuée de discours fastidieux, marmonnés de sa voix nasillarde. Il a quand-même réussi à rallier un quart des voix, provenant de l’électorat baoulé, l’ethnie dominante du centre du pays, avant de se désister en faveur de Ouattara et lui servir de marchepied dans sa conquête du pouvoir.

Lors des législatives qui ont suivi, le PDCI a perdu une vingtaine de sièges au profit du RDR. Et, malgré les appels au renouvellement des cadres lancés par de jeunes militants comme Bertin Kouadio Konan (dit KKB), il a refusé de céder la direction du parti, s’asseyant sur le couvercle d'une marmite qui recommençait à bouillir grâce à l’octroi de nombreux postes ministériels.

Depuis vingt ans, l'histoire du PDCI se confond avec celle de Bédié, l'héritier d'Houphouët-Boigny (président de 1960 à 1993). Quand il accède au pouvoir à la mort du «père de l'indépendance», il hérite d'un pays déjà affaibli par la crise économique.

Au lieu de lancer des réformes, Konan-Bédié se replie sur une gestion sclérosée, égoïste et patrimoniale des affaires de l’Etat. Son mandat est marqué par de nombreux scandales financiers.

Au milieu des années 90, il invente l' «ivoirité», un concept «culturel» qui est, en fait, destiné à écarter Ouattara (soupçonné d’être d’origine burkinabè) de la course au pouvoir.

Les Ivoiriens ne descendent pas dans la rue pour protester quand, le 24 décembre 1999, il est renversé par quelques centaines de soldats mutins qui porteront au pouvoir le général Robert Gueï.

Le lendemain, jour de Noël, de sources diplomatiques, il serait aller frapper à la porte de la résidence de l'ambassadeur de France: «Je suis le président Bédié», se serait-il présenté au bidasse de faction, qui ne l'ayant pas reconnu, l'aurait fait poireauter quelques minutes avant qu'un de ses supérieurs identifie le visiteur.

Enfin introduit, il aurait demandé un verre de champagne, sa boisson préférée, pour se remettre de ses émotions.

Après le coup d’Etat manqué du 19 septembre 2002 contre Laurent Gbagbo, il reste longtemps dans l’expectative, attendant de savoir de quel côté le vent va tourner.

Son parti, le PDCI, dont le fonctionnement était payé sur les caisses de l’Etat, jusqu’en 1999, commence à péricliter et ses membres de base à crier famine.

C'est alors que Bédié semble se rapprocher du RDR de Ouattara et des Forces nouvelles de Guillaume Soro (actuel président de l'Assemblée nationale). Une alliance de circonstance qui va finir par emporter Gbagbo. Et redonner à l'ex-président l'impression de peser sur l'avenir de son pays.

Un renouvellement générationnel espéré

On le voit, à la sortie d'une réunion, grimper sur le marchepied d'un 4X4 pour s'adresser aux journalistes. Déclenchant quelques murmures dans l'assistance:  

«Mais, il se croit toujours président celui là!»

Pour N'zuéba (l'eau qui coule), son surnom en langue baoulé, l'histoire s'est arrêtée le 24 décembre 1999 et la crise politique actuelle n'est qu'un des épisodes de sa longue agonie politique, où il risque d'emporter le PDCI.

Alassane Ouattara a crié haut et fort qu'il allait créer un véritable Etat de droit dont les véritables fondations tardent à sortir du sol spongieux de la lagune Ebrié (qui traverse Abidjan).

Pour l'heure, des affairistes en tout genre continuent à s'agiter dans l'entourage du nouveau pouvoir et les ministres PDCI ne sont pas les derniers à faire passer leurs intérêts personnels avant ceux de l'Etat.

Le refus de voter une loi qui permettrait aux femmes de «porter la culotte», comme l’écrit le quotidien ivoirien Nord-Sud, ne serait  que la manifestation publique de dissensions plus profondes entre le nouveau pouvoir et le PDCI d'Henri Konan Bédié.

L'ex-président ivoirien a promis d’organiser, enfin, un congrès de son parti, mais il n’a pas dit qu’il céderait sa place à une jeune génération. Le dernier qui partira éteindra la lumière et ce sera peut-être l’inénarrable N’zueba.

Philippe Duval

 

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Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

Ses derniers articles: Les djihadistes surestiment leurs forces  Mamadou Koulibaly, le révolté ivoirien  Saint-Sylvestre tragique à Abidjan: l’heure des questions 

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