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Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo à Abidjan, le 27 novembre 2010. REUTERS/Thierry Gouegnon
Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo à Abidjan, le 27 novembre 2010. REUTERS/Thierry Gouegnon

Le bon, la crise et le truand

Depuis le début du conflit, qui divise au-delà de la Côte d'Ivoire, le manichéisme de l'opinion internationale est frappant. Une position à réviser, compte tenu des inconnues dans l'équation de cette crise postélectorale.

La crise ivoirienne n’en finit pas de diviser le monde au-delà de la Côte d’Ivoire. Que ce soit dans les milieux politiques et diplomatiques ou dans l’opinion publique, en Afrique comme en Occident, chacun choisit son camp en fonction des accointances, des intérêts et des informations dont il dispose.

En Occident surtout, où l’opinion publique est plutôt habituée aux chefs d’Etat africains prompts à truquer les élections ou à imposer la guerre pour se maintenir au pouvoir contre la volonté de leurs peuples, la crise ivoirienne est perçue autrement. Au choix, un démocrate ou un ange, Alassane Dramane Ouattara, qui a gagné la présidentielle, et un démon ou un dictateur, Laurent Gbagbo, qui a perdu mais veut se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Soit. L’erreur de la communauté internationale a été de penser qu’une élection pouvait régler de facto le profond malaise que traverse la société ivoirienne.

Même si Laurent Gbagbo démissionnait aujourd’hui et qu’Alassane Ouattara s’installait officiellement au palais présidentiel, la crise ivoirienne ne serait pas réglée pour autant. Le mal est plus profond et vient de très loin. Dans les deux camps qui se connaissent et se détestent, les enjeux sont les mêmes. Au-delà des intérêts, ce sont des questions de pouvoir et d’identité qui divisent. Et seuls les Ivoiriens peuvent y apporter des solutions durables.

Lorsque feu le président Félix Houphouët-Boigny (au pouvoir de 1960 à 1993) confia le poste de Premier ministre à Alassane Ouattara, la question de l’identité de ce dernier se posait déjà. Un sujet sur lequel Laurent Gbagbo n’a jamais réellement transigé, lui qui le traitait d’«étranger».

Et, comble de la maladresse, Ouattara avait cru bon de se composer un staff de cadres de haut niveau, mais pour la plupart véritablement étrangers: le Béninois Pascal Koupaki (actuel numéro 2 du gouvernement béninois), le Guinéen Sidya Touré (ancien Premier ministre de Guinée) —pour ne citer qu'eux. Tout cela apportait de l’eau au moulin de Laurent Gbagbo qui pouvait ainsi continuer à affirmer que l’«étranger» avait rassemblé des étrangers pour diriger la Côte d’Ivoire.

La question du pouvoir s’est posée à la mort du président Houphouët-Boigny, quand Ouattara a tenté de lui succéder en lieu et place d’Henri Konan Bédié (au pouvoir de 1993 à 1999), qui, en tant que président de l’Assemblée nationale, était son dauphin constitutionnel. C’est fort de cette tentative qu'une fois au pouvoir, Bédié ne s’est pas fait prier pour créer le fameux concept de l’«ivoirité» afin d'écarter son rival Ouattara.

Quand Laurent Gbagbo a accédé au pouvoir après l’intermède du général Robert Guéï, c’est cette même «ivoirité» qu’il a repris à son compte et qui a conduit au coup d’Etat manqué du 19 septembre 2002 —dont le camp Gbagbo accuse aujourd’hui Ouattara d’être le maître d’oeuvre. Lequel coup d’Etat manqué a conduit à la scission du pays en deux: le Nord, commandé par par les Forces nouvelles de Guillaume Soro, et le Sud, régi par les forces loyales au président Gbagbo.

Ce n’est pas le fruit du hasard si ce dernier revient fréquemment sur les causes et les auteurs de cette tentative ratée de coup d’Etat, et que la communauté internationale ne se gêne pas pour passer par pertes et profits leur soutien à Ouattara. Pour ne rien arranger, il a le soutien indéfectible du Burkina, dont il bénéficie au même titre que les Forces nouvelles —alors qu’on lui reproche déjà d'être burkinabé en Côte d’Ivoire. Et l'appui de la communauté internationale a achevé de lui donner l'image de l’homme de l’étranger, à la solde du néocolonialisme que Gbagbo —le nationaliste— combat de toutes ses forces.

A y regarder de plus près, ce sont ces vieilles querelles intestines entre les trois principaux ténors de la classe politique ivoirienne qui compliquent la crise postélectorale actuelle. Sauf qu'entretemps, Henri Konan Bédié a stratégiquement changé son fusil d’épaule pour rallier Ouattara contre Gbagbo.

Le camp Gbagbo et le camp Ouattara sont comme l’avers et l’envers d’une même médaille. Seulement voilà: aujourd'hui, c’est le côté face du camp Ouattara qui brille —comme ce fut le cas pour Gbagbo pendant un temps. Mais à observer attentivement les acteurs de la guerre civile que le pays a connue et qui est en train de reprendre progressivement, on est tenté de conclure que la gestion que font l'un et l'autre de leurs territoires et de leurs administrés n'a rien de profondément différent.

Le camp Ouattara n’a de cesse de dire que le camp Gbagbo a recruté de nombreux mercenaires, libériens et angolais notamment, pour se battre aux côtés des Forces de défense et de sécurités (FDS) encore fidèles au président Laurent Gbagbo. Mais rien ne dit qu'à l’heure actuelle il n’y a pas de mercenaires du côté des Forces nouvelles de Ouattara. Le camp Gbagbo les a d’ailleurs accusés d’avoir reçu l’aide de mercenaires nigérians ainsi que des armes. Quand on connaît les implications et les ramifications du conflit, et le fait que certains pays qui les soutiennent en sont coutumiers, rien n’est moins sûr.

De quoi se garder de montrer du doigt l'ange ou le démon dans cette affaire avant de connaître le fin mot de l’histoire.

Tanri Worodongou

Tanri Worodongou

Tanri Worodongou. Journaliste Tchadien, spécialiste du Tchad.

Ses derniers articles: L’économie de la drogue en plein boom  Le bon, la crise et le truand 

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