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File d'attente deavant une boulangerie, Bani Walid, novembre 2012. © Mathieu Galtier
File d'attente deavant une boulangerie, Bani Walid, novembre 2012. © Mathieu Galtier

Libye: Bani Walid à l'heure de la reconstruction

Les autorités nationales considèrent que la libération de Bani Walid est un franc succès. La population assure, elle, qu’il faudra des mois pour revenir à une situation normale. Reportage.

Le général Hussein Abdullah énumère avec satisfaction ses réussites:

«La sécurité est bonne, l’électricité et l’eau sont revenus à 80%, les écoles rouvriront prochainement, l’hôpital a été réapprovisionné en médicaments et en équipements et les routes sont de nouveaux ouvertes.»

Dans son bureau situé dans l’aéroport de Bani Walid, le chef du conseil militaire temporaire de la ville, n’attend plus qu’une chose: la quille.

Il espère quitter la ville récemment «libérée», d’ici quelques jours, avec le sentiment du devoir accompli.

La prise de la Bani Walid, à 170 km au sud-est de Tripoli, a fait 30 morts et une cinquantaine de blessés parmi la population, selon l’hôpital local. Officiellement, l’opération visait à arrêter les derniers kadhafistes.

Au lendemain de la prise de la ville, le 24 octobre, le gouvernement s’est félicité de l’arrestation d’une centaine de personnes, sans toutefois révéler leur identité .

La population effrayée par les miliciens

Avant de redonner le pouvoir aux autorités locales, purgées des kadhafistes, le gouvernement a mis en place trois comités spéciaux en charge de la défense, de la restauration des services publiques et de l’aide au retour des habitants.

Les autorités considèrent que ces missions sont quasiment achevées. Les habitants peuvent donc reprendre une vie normale.

Cette vie normale, les quelques 80.000 Warfallas de Bani Walid ne l’envisagent qu’une fois les militaires et policiers —originaires de toute la Libye, mais particulièrement de la puissante ville voisine et ennemie, Misrata— partis.

Sur la place principale de la ville, une dizaine d’hommes proteste contre cette «armée de libération».

«Personne n’est dans la rue après le coucher du soleil, comme pour un couvre-feu. Nous avons peur des miliciens. Ils sont de Misrata, Zawya, Tripoli, etc., ce ne sont pas des Warfallas de Bani Walid. Ils viennent dans les maisons pour tout détruire.»

Joignant le geste à la parole, l’homme, vêtu d’une djellaba blanche, pose ses doigts sur sa gorge ,comme s’il tenait un pistolet. Autour de lui, ses amis approuvent. Aucun ne révèle son nom. Trop dangereux.

«Va te faire foutre, Bani Walid»

Abu Salam accepte de s’identifier, avant d’évoquer sa peur: 

«Ce n’est pas la police nationale en centre-ville, ce sont des miliciens. Quand je vois l’un d’entre eux, je change de direction. Nous savons qu’ils arrêtent les jeunes, comme ça, sans raison.»

Comme une quinzaine d’autres personnes, Abu Salam fait la queue dans l’une des rares boulangeries ouvertes de la ville. A quelques mètres de là, un tag confirme le peu d’estime que certains miliciens portent à ce fief de Warfallas. On peut y lire:  

«Va te faire foutre, Bani Walid.»

Le souk a été brûlé pendant l’attaque et les marchands ont, pour l’instant, interdiction de revenir s’y installer. Seul un stand, chichement doté en légumes, brave cet interdit. 

Beaucoup de magasins de cette oasis aux portes du désert restent fermés. En centre-ville, quelques dizaines ont été victimes de pillages. Comme les maisons.

Plusieurs dizaines d’habitations ont été brûlées et cambriolées durant la prise de la ville. Selon l’armée libyenne, il s’agissait de débusquer les éventuelles caches d’armes. Le vandalisme ne concerne qu’une minorité de maisons, essentiellement situées dans le quartier de Darah.

Mais dans une communauté aussi soudée que les Warfallas de Bani Walid, ces «actes de violences gratuites», comme ils les qualifient, passent très mal. Chacun connaît un proche qui a été touché.

Maisons pillées et cambriolées

Odeur forte de brûlé, épaisse suie noire sur les murs et les plafonds, bruits de verre à chaque pas, l’accueil dans ses maisons sinistrées est à chaque fois le même.

Moustapha El Ahmari n’en revient toujours pas. Vivant en Allemagne, il était revenu à Bani Walid pour passer l’Aïd chez son père, Abderhaman.

«Ils ont tout brûlé, sans raison. Mon père est un fermier, pas un militaire! Ils ont même pris l’or, brûlé nos actes de naissances et nos diplômes qui étaient dans le coffre-fort. Il a perdu 180.000 dinars (près de 111.000 euros).»

Abderhaman dans sa maison brûlée, novembre 2012, Bani Walid. © Mathieu Galtier

Les neufs membres de la famille El-Adj, comme environ 25.000 autres habitants de la ville, avaient fui Bani Walid juste avant l’attaque. De retour de Tarouna, ils n’ont plus que constater les dégâts.

«Ma mère a pleuré quand elle a vu la maison brûlée. Maintenant, nous vivons tous dans une seule pièce qui est indépendante de la maison», explique Hussein, l’un des fils.

Dans le hall d’entrée, on peut lire un message d’espoir tracé au doigt sur un miroir couvert de poussière:  

«Allah Akbar» (Dieu est le plus grand).

Ahmed El Jedil, le directeur de l’hôpital est le seul à se réjouir ouvertement de l’intervention de l’armée. Il y a six mois, il avait dû fuir Bani Walid sous la pression des kadhafistes.

«D’ici quelques jours, l’hôpital sera plus performant qu’avant. Nous avons reçu des médicaments et de nouveaux équipements comme des tests pour le diabète. Nous n’attendons plus que le personnel compétent pour nous montrer le fonctionnement des machines.»

L’hôpital avait été durement touché par les bombardements de l’OTAN durant la révolution et durant le siège, il s’était révélé sous-équipé pour prendre en charge la population. Selon l’établissement, l’attaque de Bani Walid aurait fait 30 morts et une cinquantaine de blessés parmi la population.

«La situation n’est pas si mauvaise»

Khaled est soulagé. Il a fait le voyage depuis Tripoli pour visiter sa famille:

«Je suis agréablement surpris. J’avais entendu à la télévision que la situation était vraiment difficile ici. Mais, elle n’est pas si mauvaise que ça.»

La ville ne connaîtra pas le sort de Tawargha, la ville fantôme.

Comme le général Hussein Abdullah, le chef de la police Mohammed (il refuse de donner son nom complet), originaire de Tripoli, quittera bientôt Bani Walid, presque vexé des reproches des habitants:

«La sécurité est très bonne à Bani Walid. Vous savez, les gens aiment faire des exagérations. D’ailleurs personne ne peut dire si ce sont les miliciens ou des kadhafistes en fuite qui ont mis le feu aux maison.»

Sur ce sujet, le responsable de la sécurité assure que les familles peuvent porter plainte:

«Un agent viendra évaluer leur dommage pour faciliter le remboursement du gouvernement.»

Ahmed n’en croit pas un mot.

«J’ai été au commissariat pour la maison de mon oncle qui a été détruite. Le policier a écrit n’importe quoi sur le PV et en plus dans un mauvais arabe. Le gouvernement ne nous aidera pas.»

A Bani Walid, les kadhafistes et les tags en l'honneur de l’ancien Guide ont disparu, mais la méfiance envers le nouveau pouvoir est toujours là.

Mathieu Galtier, à Bani Walid.

 

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Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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