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Un Sénégalais tenant une pancarte lors des manifestations le 19 mars 2011. AFP/Erick Christian Ahounou
Un Sénégalais tenant une pancarte lors des manifestations le 19 mars 2011. AFP/Erick Christian Ahounou

Sénégal: une justice à deux vitesses

Les lourdes peines infligées au journaliste Tamsir Jupiter Ndiaye et son partenaire homosexuel Matar Diop Diagne, par le tribunal des flagrants délits de Dakar, sont la preuve par quatre d'une application arbitraire de la loi.

Quatre ans et trois ans de prison ferme, respectivement. Telles sont donc les peines infligées respectivement au journaliste chroniqueur Tamsir Jupiter Ndiaye et à son partenaire pour «actes contre-nature».

Dieu soit loué car, dans leur grande mansuétude et leur infinie bonté, les «cadis» —pardon, les juges— du tribunal musulman —euh, départemental— de Dakar n’ont pas cru devoir prononcer de peine de mort contre eux. Ou, à tout le moins, l’amputation de leurs membres supérieurs. Des juges trop cléments, assurément.

Les juges ont-ils appliqué la charia?

Car, dans cette affaire d’homosexualité et de coups et blessures volontaires, nos braves juges se sont beaucoup plus inspirés de la charia pour réprimer sévèrement deux adultes majeurs s’étant livrés à des actes sexuels «contre-nature», certes, mais librement consentis, qu’à une application du Code pénal sénégalais.

Ou alors, force est de reconnaître qu’ils ont fait une application terriblement arbitraire de l’article 380 de ce même code. Et ce, histoire de complaire à la clameur publique qui s’est faussement et hypocritement indignée de cette affaire d’homosexualité —une pratique qui, comme chacun le sait, et malgré ce qu’en disent les Tartuffe, est profondément axée dans toute société humaine, et ce depuis la nuit des temps— plutôt que de rendre un jugement équitable.

Car, avouons-le, même des cadis ayant fait leur formation dans les médersas du Waziristan et autres enclaves pakistanaises colonisées par les talibans —voire, plus près de nous, les islamistes occupant le Nord-Mali— se seraient retrouvés dans ce jugement à l’évidence très loin de celui, célèbre, de Salomon! Mais bon, gageons que nos braves juges du Tribunal des flagrants délits de Dakar ont dû se laver les mains après avoir prononcé leur jugement inique sur l’affaire Tamsir Jupiter Ndiaye.

Se laver les mains comme l’avait fait jadis Ponce-Pilate, célèbre procurateur romain entré dans l’Histoire pour avoir condamné Jésus à mort. Après quoi, on le sait, il s’était spectaculairement lavé les mains en s’écriant:

«Je suis innocent du sang de ce juste!» 

Il en faut du courage pour défendre des homos!

Mais bon, comme l’a dit très pertinemment et avec beaucoup de courage —il en faut pour défendre des homosexuels dans ce pays— le très brillant Me Serigne Khassimou Touré, avocat de Jupiter, il s’est agi beaucoup plus, dans cette affaire, de jugement moral que de dire le droit.

Dire que même les organisations de défense des droits de l’homme ont eu peur de prendre la défense de l’infortuné Jupiter et de son partenaire! Elles viennent seulement de se réveiller pour décider de se mobiliser pour le jugement en appel au motif qu’il se pose un problème de proportionnalité entre les délits reprochés aux prévenus et la peine qui leur a été infligée.

Autrement dit, les cadis du Tribunal musulman de Dakar ont eu la main trop lourde. Se mobiliser pour le procès en appel? Mais c’est dès avant le jugement en première instance qu’il aurait fallu le faire!

Les voies de la police sont insondables

Restons toujours dans le domaine de la justice sénégalaise pour dire que nous ne comprenons pas, mais alors pas du tout, les motivations du juge de Thiès qui a placé sous mandat de dépôt, et sans autre forme de procès, les douaniers de la brigade de Mbour auteurs de la saisie de cocaïne dans le bureau du PDG de l’hôtel Lamantin Beach, à Saly (sud du Sénégal).

Dans cette affaire, 39 boulettes de cocaïne ont bel et bien été découvertes dans le bureau du sieur Bertrand Touly, richissime propriétaire de l’hôtel. Arrêté par les gabelous, déféré au parquet de Thiès qui l’a placé sous mandat de dépôt —après une rocambolesque fuite vers l’ambassade de France, où il était allé faire une déclaration devant les pandores— le sieur Touly n’a rien trouvé de mieux à faire pour se tirer d’affaire que d’accuser les douaniers… d’extorsion de fonds.

Et, miracle, le juge thiessois l’a cru puisqu’il a aussitôt, après avoir adressé une réquisition téléphonique à la Sonatel, fait arrêter le promoteur de lutte Luc Nicolaï, accusé par deux employés de l’hôtel d’avoir fait mettre la drogue dans le bureau de Touly.

Et, sous prétexte qu’il ont échangé pas moins de 22 coups de fil avec Nicolaï, le soir où ils ont fait irruption dans le bureau de Touly, les pauvres douaniers ont été arrêtés comme des malfrats et envoyés en prison.

Or, au moins deux choses demeurent constantes dans cette affaire: premièrement, de la cocaïne se trouvait dans le bureau de Touly. Deuxièmement: à aucun moment, Nicolaï n’a chargé les douaniers comme faisant partie d’un quelconque complot contre le richissime propriétaire du Lamantin Beach.

Des douaniers arrêtés à tort?

Le brave juge s’est donc basé sur les seules accusations de Touly pour faire coffrer le chef de brigade Abdoul Khadre Kébé et son subordonné. Si cette voie de fait, car ça en a tout l’air, prospère, il suffira désormais à n’importe quel malfaiteur arrêté par les forces de l’ordre de prétendre que ces dernières voulaient lui extorquer des fonds pour que le sort de ces agents soit bon.

Mieux, plus aucun policier, gendarme ou douanier ne pourrait obtenir de résultat, car ce sur quoi ils se basent pour coincer des hors-la-loi, l’information ou le renseignement, pourrait avoir un effet boomerang et leur retomber en pleine figure.

Voire les conduire en prison. En effet, si tout ce beau monde doit être placé sur le même pied d’égalité —et traité comme tel— que les informateurs avec qui ils travaillent, ce serait assurément à se décourager.

Or, encore une fois, comme tout le monde le sait, à part les citoyens vertueux mus par l’intérêt général, la plupart des informateurs trouvent un intérêt dans la turpitude qu’ils dénoncent.

Ils sont donc loin d’être de bons samaritains et les gens avec qui ils travaillent —policiers, douaniers, gendarmes, journalistes— n’ignorent pas cela et en tiennent compte dans leur travail. De là à les mettre dans le même sac que leurs informateurs qui, eux, sont forcément mus par d’autres ressorts, il y a là de quoi inquiéter assurément.

Cependant, on ose espérer que le brave juge de Thiès n’a pas choisi de privilégier la piste de l’extorsion de fonds uniquement pour faire sortir l’honorable Touly, dont tout le monde sait qu’il est extrêmement riche, de prison. Quitte pour cela à y envoyer et laisser moisir de braves agents de l’Etat qui, eux, n’ont fait que leur travail.

Des affaires classées sans suite

Justice, toujours. Comme bon nombre de Sénégalais, et comme le père de Fodé Diouf, l’infortuné vigile tué dans l’assaut de la mairie de Mermoz-Sacré-Cœur, nous faisons partie de ceux qui ne comprennent pas. Car, enfin, dans cette dernière affaire, on a vu un brave maire jouer au pistolero, tirer sur un groupe de nervis qui assaillaient sa mairie, atteindre l’un d’eux et s’écrier en substance:  

«J’ai touché l’un des assaillants, si ses parents veulent avoir de ses nouvelles, qu’ils aillent voir à l’hôpital.»

Le vigile touché succombera à ses blessures, le tireur a passé quelques mois en prison avant de sortir, se faire investir sur une liste et… devenir aujourd’hui un honorable député du peuple sénégalais.

Et, apparemment, notre brave justice semble avoir classé sans suite le dossier du meurtre du vigile Fodé Diouf. A comparer avec la sévérité des sentences prononcées dans l’affaire Tamsir Jupiter Ndiaye!

Comme l’écrivait La Fontaine dans la fable «Les animaux malades de la peste», selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Comme c’est vrai dans le cas d’espèce, mais aussi dans l’affaire des douaniers de Mbour.

Comment la police a laissé filer un homme d'affaires

Enfin, sans prétendre à l’exhaustivité, une autre affaire judiciaire nous a rendu perplexes. Pour dire le moins.

Il s’agit des conditions dans lesquelles un haut magistrat aurait favorisé la fuite rocambolesque de l’homme d’affaires Moustapha Yacine Guèye, patron de la holding MTL.

Accusé d’avoir perçu illégalement la somme de 1,8 milliard ( environ 28 millions d'euros) des caisses de l’Autorité de régulation des Télécommunications et des Postes (Artp), le brave homme, interpellé, s’était vu accorder la liberté provisoire en échange de la remise en guise de caution d’un chèque du montant de la somme qui lui est réclamée.

Un chèque de 1,8 milliard ( environ 28 millions d'euros) libellé en euros et tiré sur un compte bancaire à l’étranger! A l’époque, c’était un secret de Polichinelle dans les salons informés de Dakar que ce chèque reviendrait impayé.

Néanmoins, plutôt que de maintenir le margoulin en prison jusqu’au retour du chèque envoyé à l’encaissement, on l’avait laissé en liberté. Et notre homme, pas fou, en a profité pour prendre la poudre d’escampette.

Naturellement, ce grave dysfonctionnement de la justice n’a fait l’objet d’aucune enquête, encore moins de sanction… On s’en voudrait, évidemment, d’effaroucher l’immaculée et prude Dame Justice!

Mamadou Oumar Ndiaye (Le Témoin)

 

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Mamadou Oumar Ndiaye

Directeur de la rédaction de l'hebdomadaire sénégalais Le Témoin.

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