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Teodoro Obiang, à Moscou, juin 2011. © NATALIA KOLESNIKOVA / AFP
Teodoro Obiang, à Moscou, juin 2011. © NATALIA KOLESNIKOVA / AFP

Teodoro Obiang, le demi-dieu de Guinée équatoriale

Kim Jong Il vous manque? Reportez votre affection sur le dictateur délirant de Guinée équatoriale.

 Le 22 octobre 2012, Fabián Nsue (avocat et défenseur des droits de l'homme équato-guinéen) s'est préparé à faire ce que font souvent les avocats: s'entretenir avec un client en prison.

Ce n'était pas une prison ordinaire. Il s'agissait de Black Beach, lieu de sinistre réputation —sinistre à tel point que dans les années 1970, les Equato-Guinéens la surnommaient l'«Auschwitz de l'Afrique».

A l'époque, le directeur se nommait Teodoro Obiang; c'est l'actuel président du pays. Voilà trente-trois ans qu'il est au pouvoir —le record actuel de longévité politique (avec José Eduardo Dos Santos, d'Angola) parmi les chefs d'Etat.

Nsue, qui compte parmi les avocats des droits de l'homme les plus réputés de Guinée équatoriale, s'est rendu à la prison aux environ de midi. Mais en lieu et place de l'entretien escompté, il fut jeté dans une cellule, à l'isolement.

Pas de lit, pas de salle d'eau, pas d'avocat. Trois jours après son incarcération, il fut transféré dans une autre prison, pour être enfin libéré le 30 octobre —en la présence de l'ambassadeur américain, qui avait fait pression sur le pouvoir, à cette fin (l'un des responsables équato-guinéens présent pendant leur rencontre a reçu un appel sur son téléphone portable; il s'agissait du président Obiang lui-même, qui souhaitait connaître l'issue des évènements —preuve frappante de sa propension à gérer chaque rouage de l'Etat).

L'ambassade de Guinée équatoriale aux Etats-Unis s'est refusée à tout commentaire quant au statut de Nsue. 

La torture comme mode de persuasion

Sous Obiang, les Equato-Guinéens engagés politiquement sont malheureusement habitués à ces pernicieuses mésaventures. Depuis trente-trois ans, Obiang règne sur ce pays de 700.000 habitants, en sortant vainqueur de chaque «élection», avec plus de 95% des suffrages.

Il avait promis la démocratie à son peuple, en 1991, mais contrôle toujours l'ensemble des organes de presse et a toujours recours à la torture, à l'emprisonnement extrajudiciaire et à la censure pour empêcher les leaders de l'opposition d'organiser une campagne contre lui.

Obiang a affiné cette prodigieuse capacité à torturer et à emprisonner pendant sa jeunesse, durant les onze années de règne de son oncle Francisco Macias Nguema, dans les années 1970.

Le règne sanglant de Macias a provoqué la fuite d’un tiers de la population du pays, et il a fait de nombreuses victimes, parmi ceux qui sont restés. Pendant cette période, Obiang s’est fait la main à la prison de Black Beach, où des milliers de membres de l’opposition furent torturés et exécutés sommairement; en 1979, il finit par ravir le pouvoir à son oncle à la suite d’un coup d’Etat.

Malgré les innombrables éléments de preuves rassemblés à la fois par des organisations non-gouvernementales indépendantes et par des observateurs basés en Guinée équatoriale, le président Obiang jure encore que «les leaders politiques ne sont persécutés en aucune manière». Et de poursuivre:

«La presse ne subit aucune forme de censure, quelle qu’elle soit.»

Si l’on ajoute ces propos aux précédentes déclarations du gouvernement (selon qui le pays ne connaîtrait «ni misère, ni pauvreté»), la Guinée équatoriale, qui dispose de vastes réserves de pétrole, passerait presque pour une utopie féérique, où l’ensemble des citoyens seraient libres et où personne ne souffrirait de la faim.

Certes, le pays dispose d'un PIB par habitant de 35.000 dollars, comparable à celui de la Grande Bretagne. Mais plusieurs informations révèlent ce qu'il en est de la situation réelle de cette nation d’Afrique.

La réalité, c'est que les deux-tiers de la population équato-guinéenne vit avec moins d’un dollar par jour, qu'un enfant sur cinq meurt avant son cinquième anniversaire, et que le pays arrive en cinquième position dans la liste des pays où la presse est la plus censurée, non loin de la Corée du Nord —le plus (tristement) célèbre des Etats fermés.

Sipopo, une oasis dans un océan de misères

De toute évidence, le président Obiang ne quitte jamais les environs de Sipopo, qui a tout d'un village Potemkine (selon une légende, des façades luxueuses en carton-pâte avaient été érigées, à la demande du ministre russe Potemkine, afin de masquer la pauvreté des villages lors d'une visite de l'impératrice russe Catherine II, en Crimée, vers la fin du XVIIIe siècle).

Composée de demeures immaculées, de parcours de golf à dix-huit trous et de stations balnéaires cinq étoiles, cette ville demeure fermée aux Equato-Guinéens ordinaires; triste ironie. Obiang se pense si supérieur au commun des citoyens qu’un ministre de son gouvernement est allé jusqu’à le qualifier de «dieu» sur une radio d’Etat.

Obiang a également tenté de convaincre le reste du monde de la réalité de cette fiction délirante. Il s’est offert les services de cabinets de relations publiques pour plusieurs milliers de dollars. Objectif: lui façonner une nouvelle image, et le faire apparaître comme un leader bienveillant œuvrant pleinement pour la démocratisation de son pays.

Nous avons contacté Greg Lagana, employé chez Qorvis, l'un des cabinets américains employés par la Guinée équatoriale; il nous a répondu que le gouvernement Obiang ne leur avait «jamais demandé de faire de la propagande, jamais demandé de mentir», et a déclaré que «l'image du pays n'appartenait pas à ses détracteurs»).

Obiang est même allé jusqu'à faire plusieurs dons à une association caritative américaine, la Sullivan Foundation, avant de profiter de leur sommet africain pour mettre en avant la croissance et le «développement» de la Guinée équatoriale.

Mon organisation a tenté d'attirer l'attention du public sur ces remises de fonds effectuées par le leader équato-guinéen; la Sullivan Foundation a répondu par une lettre. Cette dernière dénonce les «pseudo-organisations des droits de l'homme», et affirme que «le président Obiang a modernisé son pays et y a mis en place des réformes politiques majeures.»

Le passé de Nsue illustre clairement la dure réalité de la vie sous le joug d'Obiang. Cet avocat fait partie du seul parti d'opposition autorisé, Unión Popular (UP). Il a défendu Weja Chicampo, ancien prisonnier d'opinion et fondateur d'un parti d'opposition déclaré «illégal».

Nsue a également plaidé la cause de quatre membres de l'UP, accusés d'avoir orchestré une attaque du palais présidentiel en 2009; les quatre hommes en question étaient pourtant en exil au Bénin au moment de l'attaque. Ils furent pourchassés, rapatriés en Guinée équatoriale, torturés et exécutés. L'avocat et défenseur des droits de l'homme équato-guinéen a lui-même été emprisonné et torturé à Black Beach en 2002. (Lors de son récent séjour dans la fameuse prison, on l'a «seulement» menacé de violences physiques).

Nsue voulait s'entretenir avec son client, Augustín Esono, depuis le 16 octobre. Le 22 du même mois, le commissaire de police Liborio Mba (qui a déjà été impliqué dans d'autres disparitions) lui a donné l'autorisation de rencontrer son client.

Les médias d'Etat accusent Esono d'avoir changé des euros en monnaie locale pour un citoyen français; selon le gouvernement, ce dernier serait un collaborateur de Daniel Lebègue, directeur pour la France de l'ONG Transparency International.

Teodorín, joker et botte secrète du président

Transparency International mène une enquête des plus sérieuses sur les accusations de corruption formulées contre Teodorín Obiang, le fils du président. Le gouvernement français a récemment saisi un hôtel particulier parisien et onze voitures de luxe appartenant à ce dernier.

Le président Obiang a réagi en nommant son fils second vice-président, poste inexistant jusqu'alors, dans le but —transparent— de lui conférer l'immunité diplomatique. Teodorín est aujourd'hui recherché pour blanchiment d'argent par les autorités françaises.

L'arrestation d'Esono, qui n'a commis aucun acte illégal, fait bien évidemment figure de représailles. (Nsue a déclaré qu'il avait eu l'occasion de s'entretenir brièvement avec Esono, lors de son séjour à Black Beach, et qu'Esono lui avait montré les marques de plusieurs blessures; il se pourrait donc qu'il ait été torturé au cours de son incarcération. Malgré la libération de Nsue, Esono est toujours en prison).

Et comme si tout cela ne suffisait pas, le gouvernement Obiang vient d'émettre un mandat d'arrêt contre Lebègue, de Transparency International, l'accusant d'avoir «diffamé et calomnié des personnalités et des institutions de la République de Guinée équatoriale».

Obiang a lancé sa machine à désinformer à pleine vapeur, déclarant que Lebègue exerçait des «activités commerciales de type mafieux». Voilà que le dirigeant équato-guinéen accuse ses accusateurs de méfaits semblables à ceux qui lui sont reprochés. Comble de la farce: le président de la Guinée équatoriale a formulé une demande de notice rouge auprès d'Interpol, afin de faire arrêter Lebègue. Interpol a fait l’objet de nombreuses critiques récemment; on lui reproche d’utiliser l’organisation internationale de la police pour rapatrier de force des dissidents en fuite.

Pour cette famille au train de vie extravagant, les accusations de blanchiment d’argent ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Selon plusieurs observateurs, le clan Obiang aurait amassé une immense fortune en détournant les profits des champs pétrolifères du pays. Ils auraient utilisé l’argent pour s’acheter des maisons, de luxueuses voitures de course, des jets privés et des yachts sur —au moins— trois continents.

Ces largesses ont été d'une grande aide à Obiang dans sa quête visant à imposer au monde sa propre version de la réalité.

A Malabo, les opposants «n'existent pas»

Teodoro Obiang a fait toute la démonstration de ses talents d'illusionniste dans une récente interview accordée à la correspondante de CNN, Christiane Amanpour.

Lorsque Amanpour lui a demandé s'il comptait nommer son fils pour lui succéder à la présidence, Obiang a répondu:

«Ce choix n'est pas le mien. C'est celui du peuple. C'est le peuple qui décide.»

Et de répéter que la Guinée équatoriale n'était «pas une monarchie, mais une République.»

Lorsque la journaliste de CNN a laissé entendre que cette immense richesse pétrolière pourrait être mise à profit pour tirer la majorité de la population de la pauvreté, Obiang répondit:  

«Nous ne pouvons utiliser l'argent obtenu grâce aux ressources naturelles pour faire des cadeaux de Noël au peuple.»

Pour les Equato-Guinéens, la remarque a dû sonner comme une moquerie cruelle: chacun sait qu'Obiang couvre famille et amis de cadeaux onéreux, tout en empêchant son propre peuple d'accéder aux services de base.

Obiang est même allé jusqu'à nier connaître la leader de l'opposition birmane, Aung San Suu Kyi —fait résumant, à lui seul, la nature de sa réalité parallèle. Mais il est vrai que dans l'utopie présidentielle, les opposants n'existent pas. Dès lors, comment pourrait-il connaître l'une des dissidentes politiques les plus célèbres du vingtième siècle?

Le président Obiang ne quitte plus son monde parallèle, cette Guinée équatoriale prospère, caractérisée par sa liberté de la presse, sa liberté d'expression, son système électoral en parfait état de fonctionnement, et son gouvernement transparent en tout point.

Cette illusion n'a rien à voir avec la réalité. Face à Amanpour, il a déclaré qu'il ne «pourrait jamais [se] présenter comme Dieu en personne» —mais, peut-être, se prend-il vraiment pour une divinité.

Quelque chose me dit qu'il aura bien du mal à persuader Esono, Nsue et leurs amis de le voir un jour sous cet angle.

Pedro Pizano et Jamie Leigh Hancock  

Traduit par Jean-Clément Nau 

 

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