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Manifestation de milliers de salafistes au Caire le 9 novembre 2012. Mohamed Abd El Ghany / Reuters
Manifestation de milliers de salafistes au Caire le 9 novembre 2012. Mohamed Abd El Ghany / Reuters

Les salafistes égyptiens tentés par la violence

A l'aube de nouvelles élections législatives, les salafistes sont-ils en mesure de convaincre, sans céder à la violence et à l'autoritarisme?

Les salafistes ultraconservateurs égyptiens ont toujours eu une tendance à l’autoritarisme. Sous l'ancien-président Hosni Moubarak, ils avaient pu se gagner les faveurs du régime grâce à leur approche philosophique opposée à la démocratie, modèle de gouvernement non-islamique qu’à ce titre, ils rejetaient.

Moubarak avait réussi à faire des salafistes la caution religieuse de son autoritarisme, et les utilisait comme contrepoids aux exigences de réformes politiques des Frères musulmans.

Pendant le soulèvement de janvier 2011, les salafistes ont commencé par condamner les protestations massives contre Moubarak, soulignant que l’islam interdit toute rébellion contre des dirigeants musulmans.

De l'apolitisme à la création de partis salafistes

Lorsqu’il est devenu évident que l’ancien système autoritaire était en pleine désintégration, les salafistes ont revu à regret leur position sur la participation politique et formé des partis, moyen nécessaire pour atteindre leur objectif ultime: un Etat théocratique.

Mais à présent que le processus démocratique fait échouer leur tentative de faire inscrire la loi islamique dans la nouvelle Constitution égyptienne, les salafistes semblent revenir à leurs racines autoritaires.

Tandis que libéraux et islamistes se querellent sur les termes des clauses religieuses du projet de constitution, les salafistes sont à la croisée des chemins et doivent désormais choisir entre deux stratégies opposées; le compromis et la confrontation. Les enjeux de cette décision ne pourraient être plus importants.

Les tensions provoquées par la rédaction de la Constitution ont déchaîné les tendances militantes et les aspirations à l’exclusion des salafistes.

Reste à savoir si le mouvement reste engagé sur le chemin de la participation politique pacifique —ce qui pourrait nécessiter de déplaisants compromis avec des libéraux qu’ils accusent d’être des apostats et des hérétiques— ou si les salafistes auront recours à la violence pour atteindre leurs objectifs.

Un test crucial a eu lieu le 9 novembre 2012, date à laquelle les salafistes sont retournés par milliers sur la place Tahrir pour exiger que la Constitution fasse une plus grande place à la loi islamique.

Des salafistes divisés, à l'aube de nouvelles échéances électorales

Autre question cruciale pour les salafistes, celle de savoir s’ils surmonteront leur état de fragmentation actuel à temps pour se présenter aux prochaines élections législatives—prévues en décembre— sous la forme d’une coalition unifiée et cohérente.

Le puissant bloc électoral salafiste, qui compte entre 3 et 5 millions d'Egyptiens, constituait une force suffisante pour changer la donne lors des élections législatives de 2011-2012, mais depuis, le mouvement a été entravé par des luttes intestines et des scandales gênants.

Le plus grand parti salafiste, al-Nour (lumière), a survécu de justesse à une lutte interne qui l’a miné et affronte aujourd’hui la rude concurrence de nouveaux partis salafistes gauchistes et orientés vers la jeunesse, qui voient d’un mauvais œil la coopération d’al-Nour avec le Parti de la liberté et de la justice (PLJ).

Ce dernier est en train de négocier les termes d’un emprunt de 4,8 milliards de dollars auprès du Fonds monétaire international (FMI), dénoncé par les membres du clergé salafiste comme une violation de la loi islamique.

Il y a un an, les salafistes ultraconservateurs égyptiens, candidats sous-estimés et donnés perdants, ont accaparé presque 25% des sièges parlementaires lors des premières élections post-Moubarak. Aujourd’hui, les partis salafistes qui ont fait campagne sur de vagues programmes de populisme religieux montrent enfin leur vrai visage.

Alors que les salafistes jurent de défendre leur vision d’une Constitution islamique contre les «pécheurs» et les «apostats», il devient clair que leur engagement envers la démocratie ne durera que tant qu’ils auront gain de cause.

Une image écornée

Tandis que le processus constitutionnel fait resurgir les tendances autoritaires des salafistes, la dynamique interne du mouvement révèle une hostilité profondément enracinée à l’égard du compromis et de la modération.

Scandales et divisions ont terni l’image puritaine des salafistes, qui se retrouvent aujourd’hui profondément mêlés aux manoeuvres partisanes et à la surenchère rancunière au-dessus desquels leurs candidats au parlement se revendiquaient autrefois.

Cette année, l’image puritaine du parti al-Nour a été souillée par un chapelet de scandales dignes des tabloïds, impliquant toutes sortes d’histoires allant de la rhinoplastie à l’attentat à la pudeur, en passant par le vol d’antiquités.

En octobre, le parti a failli imploser lors d’une lutte intestine entre des pragmatistes qui se sont baptisés le «Front de la réforme» —dirigés par le fondateur du parti, Emad Abdel-Ghafour— et un camp rival de conservateurs radicaux mené par le religieux Yasser Bourhami.

Les factions rivales s'opposaient farouchement sur le degré de séparation de l’appareil politique du parti et de ses dirigeants religieux, associés à al-Dawa al-Salafiya, groupe basé à Alexandrie créé dans les années 1970 et qui sert depuis de colonne vertébrale théologique au mouvement salafiste égyptien.

Al-Dawa est un groupe historiquement apolitique qui rejette les institutions démocratiques qu’il considère comme non-islamiques. La crise a été désamorcée, temporairement en tout cas, le 6 octobre, après que les deux partis ont atteint une trêve fragile à l’issue de négociations de plusieurs heures.

De l'incapacité à s'unifier

Quoi qu’il en soit, les querelles au sein de la direction d’al-Nour sont symptomatiques d’un trouble plus vaste au cœur du mouvement salafiste dans son ensemble. Ce mouvement est actuellement divisé entre cinq partis dont les programmes se chevauchent parfois, mais également marqué par de profondes divisions sur des sujets explosifs comme l’emprunt au FMI ainsi que les relations avec les Frère musulmans.

Dans le cadre d’un prochain cycle d’élections législatives, deux nouveaux partis salafistes dissidents ambitionnent de capitaliser sur la fragmentation d’al-Nour. L’ancien candidat présidentiel, le cheikh Hazem Salah Abu Ismail, est en train de monter un nouveau parti politique, al-Ummah al-Masriya («la nation égyptienne»).

Dans le même temps, le Front salafiste révolutionnaire a annoncé la mise en place de Hizb al-Sha'ab («le parti du peuple»), qui constitue un mélange particulier de populisme économique de gauche et de fondamentalisme musulman.

Ces profondes divisions laissent à penser que les tendances autoritaristes bien enracinées des salafistes empêchent tout compromis non seulement avec d’autres forces politiques, mais aussi à l’intérieur des partis salafistes.

Cela pousse à s’interroger sur la capacité du parti al-Nour à s’unifier et à se reconstruire à temps pour affronter le PLJ (Parti de la justice et de la liberté) lors des prochaines élections législatives, à moins qu’il ne soit évincé par des partis salafistes dissidents réclamant à grands cris leur part de l’électorat islamiste.

La place de la charia dans la Constitution

Cela dépendra largement de sa capacité à dénouer de vieilles tensions entre les religieux salafistes radicaux qui contrôlent le mouvement Dawa et une génération plus jeune et plus pragmatique de politiciens salafistes qui estiment que le meilleur moyen d’atteindre leurs objectifs religieux consiste à s’engager dans le processus politique.

Les salafistes vont devoir faire face à plusieurs challenges avant le référendum constitutionnel et, au final, de nouvelles élections législatives, principalement dans la rédaction de la nouvelle constitution égyptienne et dans leurs relations avec les Frères musulmans.

La rédaction de la nouvelle Constitution égyptienne est la principale pomme de discorde entre forces islamistes et non-islamistes depuis l’imposition de la loi martiale en février 2011.

Au début du processus constitutionnel, on a assisté à un étonnant degré de consensus sur le contenu des clauses religieuses, particulièrement sur l’article 2, issu de la Constitution de 1971, selon lequel «les principes de la loi islamique sont la principale source de législation».

Libéraux et islamistes avaient considéré que cet article était un sujet bien trop sensible pour y toucher, et tous les partis semblaient s’être résignés à préserver le texte de 1971 afin de mobiliser un consensus minimal.

Cependant, depuis la formation de la troisième Assemblée constituante qui date de quelques mois, les salafistes exploitent la faiblesse des forces politiques libérales et laïques pour demander toujours plus de provisions islamiques dans le projet de constitution.

Surenchère islamiste

Le consensus soutenant le maintien de l’Article 2 est largement érodé, et les salafistes gagnent du terrain dans leur campagne visant à remplacer le mot «principes» par «décisions»—changement qui requerrait que le droit égyptien non seulement obéisse aux valeurs abstraites de la charia, mais également à ses décisions juridiques concrètes et détaillées, comme le note Nathan Brown (professeur de sciences politiques à l'université George Washington, ndlr).

Cette subtile modification rhétorique pourrait ouvrir la voie à la restriction des droits des femmes et des libertés religieuses, justifiées par des références à des décisions spécifiques de la jurisprudence islamique.

Les salafistes cherchent aussi à apporter des amendements à l’Article 36, qui garantit l’égalité des sexes, qu’ils espèrent modifier en demandant que les rôles des hommes et des femmes se conforment aux «provisions de la loi islamique

Le contenu des provisions religieuses de la nouvelle Constitution dépendra beaucoup de la gestion par les Frères musulmans de la lutte idéologique acharnée entre salafistes ultraconservateurs et leurs opposants non-islamistes sur la relation appropriée entre l’islam et l’État.

La relation entre les salafistes égyptiens et les Frères musulmans plus modérés a toujours oscillé entre périodes de frictions et de coopération réticente.

Les deux frères-ennemis partagent l’objectif à long terme d’établir un État islamique, mais leur opinion diverge dans le domaine du calendrier et des tactiques à mettre en œuvre pour atteindre ce but.

Les Frères musulmans ont adopté une approche plus gradualiste et fait des compromis en accordant des concessions stratégiques aux libéraux et aux minorités. Les salafistes, en revanche, accusent les Frères musulmans de les poignarder dans le dos et de traîner des pieds pour appliquer la charia.

Frères contre salafistes

Les hostilités entre le parti al-Nour et le PLJ s’intensifient autour du sujet des clauses religieuses controversées dans la Constitution. Opposés aux changements proposés par les salafistes, les Frères musulmans tentent de tirer profit de l’inquiétude qu’inspirent leurs exigences radicales.

Ils espèrent amener les forces politiques libérales à se ranger du côté du moindre mal: un projet de Constitution accepté par les islamistes modérés qui partagent les objectifs à long terme des salafistes mais reconnaissent la nécessité pragmatique de faire des concessions s’ils veulent que le texte proposé survive à un référendum populaire.

Le PLJ a accepté de faire des concessions afin que la Constitution puisse être achevée avant la décision de la Cour suprême constitutionnelle en décembre prochain. Une décision qui pourrait dissoudre cette assemblée et renvoyer le processus constitutionnel à la case départ.

Mais si le PLJ, tenu pour politiquement responsable des pannes répétées du processus constitutionnel, a un intérêt stratégique à apaiser les non-islamistes s’il veut conclure ce chapitre politiquement coûteux et polarisant de la transition égyptienne, les salafistes n’ont rien à gagner à modérer leur position vis-à-vis de la loi islamique.

Comme l'explique Will McCants, «leur pouvoir de séduction dérive de leur refus à transiger sur leurs valeurs ultra-conservatrices

L’assaut, le 11 septembre 2012, de l’ambassade américaine du Caire par des manifestants a mis sur les Frères musulmans une plus grande pression encore pour se distancer du parti al-Nour, dont le porte-parole, Nader Bakkar, avait appelé à manifester et a participé lui-même à l’émeute.

Quand les Frères se rapprochent du centre...

Dans une lettre ouverte, le chef des Frères musulmans Khairat al-Shater, dénonce l’assaut de l’ambassade comme un acte «illégal en vertu de la loi internationale.» Si les Frères musulmans ont de bonnes raisons de privilégier la modération, les salafistes tirent profit de ce repli vers le centre pour monopoliser l’extrême-droite du spectre politique islamiste.

À mesure que salafistes et Frères musulmans s’éloignent les uns des autres, les perspectives de coopération au parlement et lors des élections à venir continuent à s’amenuiser.

Les tensions entre salafistes et frères musulmans auront d’importantes répercussions sur le référendum constitutionnel et les élections législatives qui suivront. Contrairement au référendum constitutionnel proposé par l’armée en mars 2011—voté avec quelque 77% des voix avec l’aide de l’appareil électoral massif des Frères musulmans—il faudra davantage que le noyau dur de l’électorat des Frères pour faire voter le nouveau projet de constitution.

Les salafistes et les libéraux devront voter dans des proportions significatives. Bakkar sait que les salafistes sont en train de négocier depuis une position de force:

«Les Frères musulmans ont besoin d’une coalition avec le parti Nour bien plus que nous n’avons besoin d’une alliance avec eux», a-t-il revendiqué. 

Tant que les Frères auront besoin de l’aval des libéraux et des salafistes pour faire voter la constitution, les négociations resteront dans l’impasse.

...Les salafistes virent à droite toute

Tandis que les salafistes se préparaient à leur manifestation du 9 novembre, les craintes étaient réelles que les islamistes ne reviennent aux tactiques violentes auxquelles ils avaient officiellement renoncé depuis des dizaines d’années.

Une déclaration menaçante du groupe militant islamiste al-Gama'a al-Islamiya jurant «de [se] battre pour l’application de la loi divine, même s’il faut pour cela des effusions de sang» laisse penser que les islamistes extrémistes pourront avoir recours au radicalisme s’ils sont incapables d’atteindre leurs objectifs par le biais d’une participation pacifique au processus politique.

Les islamistes militants se sont montrés capables de perturber le status quo dans des conditions répressives sous Moubarak, et leurs capacités sont bien supérieures aujourd’hui qu’ils fonctionnent en tant que partis politiques légaux dans des conditions de polarisation et d’instabilité intenses.

Mais si les salafistes peuvent être tentés d’avoir recours à la violence, ils reconnaissent leurs propres limites, même à contrecœur, et ont plusieurs fois renoncé à défier les Frères musulmans pour sauver la face et éviter une confrontation d’une gênante asymétrie.

Difficile de se passer des Frères musulmans

Les salafistes en veulent beaucoup aux Frères de faire des concessions aux forces libérales et laïques, mais au final, eux aussi sacrifieront leurs principes pour éviter d’être attirés dans une bataille impossible à gagner avec le parti qui contrôle la présidence et le parlement.

La décision des salafistes d’annuler une manifestation de soutien de la charia le 2 novembre, pour laquelle ils avaient fait beaucoup de publicité—reconnaissant leur incapacité à mobiliser une manifestation de masse sans le soutien des Frères—suggère que le mouvement apprend à faire des sacrifices stratégiques dans l’intérêt de sa propre préservation.

Mais le pragmatisme des salafistes ne va pas plus loin que ça, et leur choix entre poursuivre leur programme islamique par la politique ou la violence sera plus idéologique que stratégique.

Mara Revkin, étudiante à la Yale Law School et  Magdy Samaan, journaliste au bureau cairote du Daily Telegraph.

Foreign Policy (Traduit par Bérengère Viennot)

 

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