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Le président des Etats-Unis Barack Obama, le 7 novembre 2012, photo AFP / Jewel Samad
Le président des Etats-Unis Barack Obama, le 7 novembre 2012, photo AFP / Jewel Samad

Ce à quoi va ressembler le second mandat d'Obama

Tout commence pour Barack Obama. Le président américain réélu a du pain sur la planche. Ceux qui ont voté pour lui l'attendent au tournant et ne lui feront certainement pas de cadeau.

Quatre ans après avoir marqué l'histoire en devenant le premier président noir des Etats-Unis, Barack Obama vient de remporter un second mandat.

Fort de ses victoires dans plusieurs «swing states» (Etats clés), dont l'Ohio, la Virginie et la Pennsylvanie, le président a été déclaré vainqueur par plusieurs organes de presse peu après onze heures du soir (heure de New York).

L'ancien gouverneur du Massachusetts, Mitt Romney, a pris la parole peu après minuit pour reconnaître sa défaite.

Certains partisans d’Obama craignaient que les strictes lois d’identification des électeurs —récemment entérinées— et la polémique dont elles ont fait l’objet finissent par faire barrage à plusieurs éléments déterminants de la base de soutien du président (notamment les jeunes et les électeurs de couleur).

L’élection serait serrée, et ces mesures pourraient selon eux faire pencher la balance en faveur de Mitt Romney. Ces craintes se sont avérées infondées.

Les électeurs qui ont fait la différence

Au vu de l’issue de l’élection, certains observateurs ont estimé que ces lois d’identification avaient bel et bien influencé le taux de participation des électeurs appartenant à une minorité —mais sans doute pas de la façon dont les partisans de ces mesures l’escomptaient.

Sur Beast TV, John Avlon (chroniqueur pour Newsweek et The Daily Beast) s’est demandé si ces mesures n’avaient pas au final provoqué un retour de bâton parmi les électeurs de couleur: se sentant visés, un nombre record d’entre eux se seraient rendus aux urnes pour manifester leur indignation.

Dans le Wall Street Journal, une analyse des sondages «sortie des urnes» expliquait qu’étant donné sa baisse de popularité parmi les électeurs de la communauté blanche, le président ne pourrait remporter l’Etat de Virginie (qu’il avait conquis en 2008) sans un taux de participation —presque— record des électeurs de la communauté noire. Et la victoire fut sienne.

Interrogé par The Root, Cornell Belcher, sondeur pour la campagne d’Obama, explique que la victoire du président est due à trois éléments clés: les électeurs appartenant à une minorité, les jeunes électeurs et la disparité entre les sexes— plus précisément, la forte popularité du président chez les femmes. 

Selon CNN, 55% de l’électorat féminin a voté pour Barack Obama, contre 43% pour Mitt Romney.

David Paleologos, directeur du Political Research Center de la Suffolk University, fait écho à l’analyse de Belcher: il explique que sans l’appui des électeurs latino-américains et des jeunes électeurs, le président n’aurait certainement pas remporté ce second mandat.

Dans une interview accordée à The Root le soir de l’élection, Valeisha Butterfield-Jones, directrice nationale du pôle «vote des jeunes» de la campagne d’Obama, déclarait que l’appui des jeunes électeurs avait fait la différence dans les principaux «swing states», notamment en Virginie et dans l’Ohio.

«Si ce jour est historique, c’est en grande partie grâce à la forte participation des jeunes électeurs. Les jeunes se sont exprimés clairement - et ils ont fait toute la différence», a-t-elle précisé.

Si Valeisha Butterfield-Jones applaudit l’engagement des jeunes électeurs, elle souligne également l’importance des jeunes militants de la campagne Obama; selon elle, leur action s’est avérée déterminante dans les semaines, les mois et l’année qui ont précédé le jour de l’élection.

Le soutien de plusieurs célébrités (comme l’actrice Kerry Washington) s’est, certes, avéré des plus efficaces pour enthousiasmer les foules, les militants et les jeunes électeurs —mais Butterfield-Jones explique que le président doit sa victoire «aux initiatives locales, lancées par de jeunes volontaires il y a un an; elles ont fait toute la différence. C’est notre action de terrain qui a remotivé les jeunes».

Pendant la campagne, les médias parlaient d’un possible «déficit d’enthousiasme» des jeunes partisans d’Obama par rapport à la campagne de 2008; déficit qui pourrait lui coûter l’élection. Au vu de la ferveur de ces jeunes militants, Butterfield-Jones n’a pas cru à cette théorie. L’issue de l’élection semble bien lui avoir donné raison.

Selon une analyse du Center for Information and Research on Civic Learning and Engagement, la proportion des électeurs âgés de 18 à 29 ans a progressé de 1% par rapport à 2008.

Ces électeurs ont préféré le président Obama à Mitt Romney (60% contre 36%). Selon un récent article, une électrice de 21 ans tenait tellement à soutenir le président qu’elle a voté pendant son accouchement.

A quoi pourrait ressembler le second mandat

En dépit de l’importance historique qu'avait revêtu l’élection du premier président noir, il y a quatre ans, certains défenseurs des droits civiques estiment que la réélection de Barack Obama est plus importante encore.

Selon nombre d’observateurs, la juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg s’apprêterait à prendre sa retraite, et la plus haute cour de justice américaine pourrait également voir le départ de certains de ses collègues.

Le vainqueur de cette élection aura donc la possibilité de façonner la Cour suprême, et la loi elle-même – décisions dont l’impact se fera sentir bien après la fin de son mandat.

En matière de droits civiques, la plupart des victoires de la communauté afro-américaine ont été remportées face à la justice; on peut notamment citer l’arrêt Brown v. Board of Education (1954), qui a mis un terme à la ségrégation dans les écoles publiques. Pour la communauté noire,  les nominations à la Cour suprême revêtent de ce fait une importance toute particulière. Une affaire de droits civiques très médiatisée (l’affaire de discrimination positive Fisher v. University Texas) a été portée devant la Cour suprême peu avant l’élection.  

En plus des affaires portées devant la Cour pouvant directement affecter les Afro-Américains, certains pensent que le (la) prochain(e) juge de la Cour suprême nommé(e) par l'administration Obama pourrait appartenir à la communauté afro-américaine.

A ce jour, deux juges afro-américains ont été nommés à la Cour: Thurgood Marshall (célèbre pour avoir plaidé l'affaire Brown v. Board of Education avant de la rejoindre) et Clarence Thomas (conservateur bien connu, qui s'oppose à la discrimination positive).

Le premier président américain noir laissera-t-il passer l'occasion de nommer un Afro-Américain à la Cour suprême? Bien des observateurs doutent qu'Obama souhaite léguer une telle décision à la postérité.

Alors qu'il entame son second mandat, le président bénéficiera sans doute d'un bref état de grâce; ensuite ses plus fervents partisans (ceux qui lui ont offert un second mandat) deviendront ses détracteurs les plus déterminés.  

Certaines minorités (telles que les communautés LGBT et latino-américaine) ont certes  remporté plusieurs victoires importantes sous l'administration Obama (fin de la doctrine «Don't ask, don't tell»pour les militaires gays et lesbiennes; directive ordonnant la fin de l'expulsion des jeunes immigrés  dépourvus de papiers) - mais le gouvernement a rarement débattu des besoins des Afro-Américains avec la même ferveur.

Attaques à connotation raciale

Dans une interview accordée à The Root, Emanuel Cleaver, membre démocrate de la Chambre des représentants (Missouri) et président du Caucus noir du Congrès (groupe de représentant Afro-Américains), déclarait qu'avec 14% de chômage en son sein, la communauté afro-américaine «serait déjà en train de manifester autour de la Maison Blanche» si le président des Etats-Unis était blanc.

Selon Cleaver, si le président et ses conseillers ont évité de s'attaquer aux problèmes «afro-américains» pendant le premier mandat, c'est avant tout parce qu'Obama était constamment la cible d'attaques à connotation raciale. 

«Je pense que cette administration est beaucoup plus encline à aborder les problèmes des LGBT et des Latino-Américains, parce qu'elle sait qu'elle ne sera jamais accusée de les favoriser au détriment du reste du peuple américain, explique Cleaver. Mais qu'il prononce le mot “noir”, et ils le compareront instantanément à H. Rapp Brown et à Eldridge Cleaver; ils diront: Le voilà membre du Black Panther Party.»

L'animateur Glenn Beck a confirmé l'analyse de Cleaver en traitant le président de raciste «anti-blanc» sur le plateau de l'une des matinales les plus regardées d'Amérique. Et ce en dépit du fait que le président est un métis, et qu'il a été élevé par des Américains blancs.

Il est peu probable que ces critiques à motivation raciale disparaissent au lendemain de l'élection. Les sondages préélectoraux ont montré que cette présidentielle  américaine serait l'une des élections les plus divisées de l'histoire récente sur le plan communautaire. Mais selon CNN, le président Obama devait s'attirer les suffrages de quatre électeurs blancs sur dix pour être réélu —ce qui fut le cas.

A en juger par les exemples de l'histoire, le second mandat du président pourrait bouleverser la façon dont les Américains —et notamment les plus jeunes— perçoivent le concept de «race».

Après l'élection (1980) et la réélection de Vigdis Finnbogadóttir, la première présidente d'Islande, on observa un phénomène chez les jeunes Islandais: certains d'entre eux pensaient que la présidence revenait toujours à une femme.

De nombreux observateurs s'interrogent aujourd'hui sur l'impact à long terme que pourrait avoir la réélection d'un président noir sur la façon dont les Américains, enfants comme adultes, envisagent les concepts de race, d'égalité et de pouvoir.

La question raciale et  le sectarisme politique ont semé la zizanie et assombri son premier mandat —mais, le soir de sa réélection, le président a parlé d'unité.

Outre sa «hâte de s'entretenir avec le gouverneur Romney pour discuter d'une collaboration visant à faire progresser ce pays» (j'avais enjoint  les deux candidats à faire cette proposition), il a également évoqué son intention de collaborer avec l'opposition républicaine au sein du gouvernement.

Il convient également de souligner que le président s'est vu accorder le satisfecit de plusieurs acteurs de la vie politique, et notamment du gouverneur républicain -très en vue- du New Jersey, Chris Christie, avec qui il avait collaboré pour gérer les répercussions de l'ouragan Sandy.

Certains pensent que cette attitude pourrait lui avoir rapporté les suffrages d'électeurs indépendants, ou simplement fatigués des interminables chamailleries partisanes qui paralysent Washington.

«Ce soir, vous avez voté pour l'action, pas pour la politique traditionnelle. Vous nous avez élu pour que nous accordions toute notre attention à vos emplois - pas aux nôtres. Et j'ai hâte de contacter et de travailler avec les leaders des deux partis  dans les semaines et les mois qui viennent, pour relever les défis dont ne nous pourrons triompher qu'ensemble», a déclaré le président.

Obama souhaite donc tendre la main à certains républicains. Reste à savoir s'ils voudront lui rendre la pareille dans un esprit de coopération —et s'il voudront collaborer avec un président à la fois enhardi et renforcé par une victoire sans appel.

Keli Goff (The Root)

Traduit par Jean-Clément Nau

 

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