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Paul Biya à Yaoundé, mars 2009. © REUTERS/Finbarr O'Reilly
Paul Biya à Yaoundé, mars 2009. © REUTERS/Finbarr O'Reilly

Moi, Paul Biya, président du Cameroun depuis 30 ans

Le chef de l'Etat camerounais a su user de son talent de fin manœuvrier pour s’accrocher à son fauteuil, depuis le 6 novembre 1982, devenant l’un des présidents africains comptant le plus long règne.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 70% des 20 millions d'habitants que compte le Cameroun ont moins de 30 ans…

Il s’agit-là de toute une génération qui est née et qui a grandi avec Paul Biya, à la tête du pays et, qui, d’une certaine façon, célèbre aussi son anniversaire, ce 6 novembre.

Pourtant, malgré le chômage qui frappe 13% de ces jeunes certains observateurs veulent voir en eux une force et un facteur de développement.

«Le Cameroun est en construction et l’histoire retiendra que M. Biya a été le président de la liberté d’expression et du multipartisme. Son bilan est positif, même s’il a par moments été contrarié par l’actualité mondiale.»

Ces propos d’Hervé-Emmanuel Nkom, un éminent membre du comité central du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), résument l’état d’esprit avec lequel les partisans du président camerounais célèbrent les trente ans de l’arrivée au pouvoir de celui qui est aussi le chef de leur parti.

Si l’anniversaire est prévu pour être célébré sans tambours ni trompettes, le mot d’ordre, si l’on s’en tient aux messages diffusés dans la presse nationale, semble de vanter ce «Cameroun des grandes réalisations», thème de campagne de Paul Biya, lors de la présidentielle d’octobre 2011.

L’idée est de répéter que le président camerounais est un grand bâtisseur, mais surtout un démocrate, qui «n’a pas empêché la marche vers la construction du bien-être social», comme le mentionne un article du quotidien pro-gouvernemental Cameroon Tribune.

Perçu par de nombreux analystes comme un «havre de paix», le Cameroun est l’un des rares pays de la sous-région d'Afrique centrale à n’avoir pas connu de guerre ces trente dernières années. Un gage de stabilité et de paix dont le régime de Yaoundé a vite fait de s’attribuer la paternité.

D’ailleurs, dans l’une de ses dernières grandes sorties médiatiques, Paul Biya se félicitait déjà, lui-même, de son bilan.

«J’ai fait plus et mieux que ce je devais», avait-il affirmé en 2007, avec tout le sérieux du monde, dans une interview à la chaîne France 24.

Cette déclaration avait d’autant plus surpris qu’elle venait d’un homme qui a toujours voulu cultiver une image de modestie et de prudence. Car, en s’exprimant ainsi, Paul Biya savait très bien qu’il n’y aurait pas grand-monde pour le croire, même parmi ses laudateurs.

Avec un taux de croissance de 3,8% et un chômage massif, une personne sur quatre vit avec bien moins de 1,1 euro par jour au Cameroun.

Et, selon les chiffres de l’Institut national de la statistique, 70% des travailleurs gagnent moins du salaire minimum qui est de 28.500 francs CFA (43 euros) mensuels. Ces faibles performances valent au Cameroun d’être classé 131e mondial à l’indice de développement humain de l’ONU.

Pourtant, lorsque Paul Biya, alors Premier ministre, prend la succession du premier président du Cameroun, Ahmadou Ahidjo (démissionnaire), le 6 novembre 1982, il promet, pour ainsi dire, à ses compatriotes des lendemains qui chantent.

Et les Camerounais se mettent à rêver de prospérité et de liberté.

Le nouveau président, à travers sa politique dite du Renouveau, annonce à grands renforts de discours un programme de rigueur dans la gestion des affaires publiques et de moralisation dans les comportements.

Le slogan resté fameux de «Rigueur et moralisation» était censé rompre avec les méthodes autocratiques et clientélistes de son prédécesseur. Mais, au lieu de cela, la plupart des indicateurs au Cameroun sont progressivement passés au rouge.

La corruption a pris des proportions tentaculaires, au point que, à deux reprises, en 1998 et en 1999, l’ONG allemande Transparency International l’a classé comme le pays le plus corrompu au monde. C'était l'époque où le Nigeria voisin et le Cameroun se disputaient cette place peu enviée.

Le clientélisme et le népotisme ont fait de la fonction publique du pays, l’une des plus pléthoriques d’Afrique, avec selon les indications disponibles au Bureau international du Travail (BIT), plus de 200.000 fonctionnaires pour près de 20 millions d’habitants.

L'hydre de la corruption

Et, c’est dans les ministères et les diverses administrations que le délitement de la société camerounaise est le plus perceptible et que l’on ressent le plus fortement les effets de la corruption.

Des Camerounais qui ont fini par donner des noms aussi savoureux que détonants à la corruption (bière, carburant, taxi, tchoko, gombo, motivation), accusent leur président d’avoir institutionnalisé le phénomène.

D’où le peu de crédibilité qu’ils accordent à l’opération mains propres, dite Epervier, lancée en 2006. Encore moins à la Conac, la Commission nationale anti-corruption, dont la mission se borne à identifier les causes du phénomène.

A cela, il faudrait ajouter une situation des droits de l’homme des plus catastrophiques. Plusieurs fois épinglé par des rapports de diverses ONG, le Cameroun aurait connu un net recul dans ce domaine, depuis une décennie. 

Dans son rapport 2011, CCFD-Terre solidaire dénonce pêle-mêle:

«Un usage excessif de la force et des atteintes à la vie des populations non armées, des exécutions arbitraires, des arrestations et détentions arbitraires ciblées, des cas de tortures et traitements ou châtiments cruels inhumains ou dégradants, des cas de violations des droits à la liberté d’expression, d’opinion et d’information.»

D’où, peut-être, ce cri détresse de Joshua Osih, le vice-président du Social Democratic Front (SDF, principal parti d’opposition):

«Cela fait trente ans que nous espérons un meilleur Biya, mais ça fait 30 ans que le pays sombre. Nous sommes l’un des rares pays au monde, avec le même dictateur depuis trente ans.»

En effet, en terme de longévité au pouvoir, Paul Biya est dépassé de peu par les présidents équato-guinéen et angolais, Teodoro Obiang Nguema et Jose Eduardo Dos Santos (33 ans), et par le Zimbabwéen Robert Mugabe (32 ans).

Comment donc, avec un bilan aussi peu reluisant, le président camerounais a-t-il pu rester aussi longtemps au pouvoir?

Président intermittent

Paul Biya ne donne pas l'impression d'être un «monstre de travail». Quasiment toujours absent de Yaoundé, la capitale, il séjourne une bonne partie de l’année à Genève, en Suisse, ou à Mvomeka’a, son village natal, dans le sud du Cameroun.

Tenez donc, il ne préside un conseil de ministres qu’en moyenne une fois par an. Avant celui de décembre 2011, le tout dernier que l’on a vu Paul Biya présider datait de juillet 2009!!!

Ses longues absences du pays empêchent ses opposants d’avoir la moindre prise sur lui. Par stratégie ou par tempérament, ou peut-être les deux, il se fait discret, très discret, même lorsque l’opinion publique réclame une intervention de sa part, comme ce fut le cas, en 2006, lors d’une campagne de lynchage médiatique de personnalités publiques accusées par une certaine presse d’«homosexualité».

Il semble préférer laisser son épouse prendre les devants de la scène. Chantal Biya est devenue un atout indispensable pour maintenir son réfime en place.

La popularité dont jouit la Première dame camerounaise auprès de ses compatriotes a permis de désamorcer l'instabilité qui a failli se créer au lendemain des méutes de la faim de 2008, où 139 personnes (chiffres de l'ACAT, Association camerounaise pour l'abolition de la torture) avaient trouvé la mort.

Ces personnes s’opposaient à une modification de la Constitution permettant à Paul Biya de se représenter en 2018. Il aura alors 85 ans. Autant dire encore un fringant jeune homme…

Raoul Mbog

 

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Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

 

 

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