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Visite de Barack Obama au Ghana le 11 juillet 2009. Reuters/Jason Reed
Visite de Barack Obama au Ghana le 11 juillet 2009. Reuters/Jason Reed

Le premier président américain noir n’est pas celui qu’on pense

A partir de l’œuvre majeure de J.A. Rogers, «100 faits étonnants sur les noirs», Henry Louis Gates Jr propose son inventaire personnel.

Qui fut le premier président noir d’Amérique du Nord?

Ce doit être Barack Obama, non? C’est une évidence pour la plupart d’entre nous, c’est ce dont nous abreuvent copieusement les médias, et pourtant, c’est faux.

En réalité, le premier président noir d’Amérique du Nord s’appelait Vicente Guerrero, et il fut, en 1829, le deuxième président de la République du Mexique (le premier chef d’Etat noir des Caraïbes, Jean-Jacques Dessalines, fut le premier gouverneur-général de la République indépendante de Haïti en 1804).

En d’autres termes, le Mexique a eu son propre Barack Obama 54 ans avant qu’Abraham Lincoln ne signe la Proclamation d’émancipation, et quelque 179 ans avant nous! La comparaison avec Lincoln n’est pas fortuite: Guerrero, tout comme Lincoln, est resté dans les mémoires pour avoir aboli l’esclavage au Mexique. 

Ancêtres esclaves

Affublé du dédaigneux sobriquet de «el Negro Guerrero» (le nègre guerrier, ou Guerrero le noir) par ses ennemis politiques, Guerrero aurait été, aux Etats-Unis, catalogué comme mulâtre.

A en croire un de ses biographes, Theodore G. Vincent, Guerrero avait des ancêtres africains, espagnols et amérindiens et sa branche africaine était probablement du côté de son père, Juan Pedro, qui exerçait «la profession presque entièrement réservée aux Afro-Mexicains de muletier».

Certains chercheurs avancent l’hypothèse que son grand-père paternel ait été soit un esclave, soit un descendant d’esclaves africains.

Guerrero naquit en 1783 dans une ville près d’Acapulco appelée Tixtla, aujourd’hui située dans l’Etat qui porte son nom.

C’est d’ailleurs le seul à avoir été baptisé en l’honneur d’un ancien chef d’Etat mexicain et c’est là que s’étend la Costa Chica, foyer traditionnel de la communauté afro-mexicaine du pays.

Guerrero rejoignit les rangs des combattants mexicains luttant pour se détacher du joug espagnol en 1810, sous la férule d’un autre homme à la peau noire, également mulâtre, le général José María Morelos y Pavón, prêtre catholique qui joua un rôle de meneur dans cette guerre jusqu’à sa mort au combat en 1815.

Abraham Lincoln du Mexique

Morelos, comme Guerrero, est l’un des plus grands héros du Mexique (son visage orne les billets de 50 pesos, et un Etat mexicain porte son nom).

Dans l’année qui suivit la mort de Morelos, Guerrero devint général des rebelles et participa à des escarmouches jusqu’à ce que le Mexique obtienne son indépendance en 1821.

Guerrero se présenta deux fois à la présidence, en 1824 et en 1828, chaque fois sans succès. Convaincus que les élections avaient été truquées, lui et ses partisans se révoltèrent et renversèrent le nouveau gouvernement: Guerrero devint président le 1er avril 1829.

Le 16 septembre 1829 —le jour de l’indépendance du Mexique— Guerrero abolit l’esclavage dans tout le pays, ce qui incite nombre d’historiens à le qualifier de «Abraham Lincoln du Mexique», alors qu’il serait plus juste en réalité de qualifier Lincoln de «Vicente Guerrero des Etats-Unis» (au passage, ce geste fut l’une des raisons qui poussèrent les Texans à se battre pour se séparer du Mexique quelques années plus tard, en 1836; vous vous souvenez d’Alamo?

C’est ça entre autres, que Davy Crockett et ses compatriotes combattaient dans cette série Disney que nous regardions enfants, et où Disney omettait de mentionner le rôle de l’esclavage!)

Et comme Lincoln, Guerrero le paya cher: trois mois après avoir aboli l’esclavage, il fut chassé du pouvoir. Deux ans plus tard, il rejoignit les rangs des rebelles combattant le nouveau gouvernement. Trahi par un de ses amis, il fut exécuté en janvier 1831.

Si l’historien Joel A. Rogers, auteur du livre paru en 1934 100 Amazing Facts About the Negro With Complete Proof (l’inspiration de cette série d’articles) n’y mentionne pas Guerrero, il l’évoque dans sa série en deux volumes World's Great Men of Color («Les grands hommes de couleur de l’histoire du monde»), dans laquelle il qualifie Guerrero de «mélange de George Washington et d’Abraham Lincoln mexicains», car il «libéra son pays, puis libéra ses esclaves.» On ne saurait mieux dire.

Henry Louis Gates Jr. est professeur d’université à la chaire Alphonse Fletcher et directeur du W.E.B. Du Bois Institute for African and African-American Research de l’université de Harvard. Il est aussi rédacteur en chef de The Root.

Traduit par Bérengère Viennot

 

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