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Jacob Zuma lors d'une réunion à Beijing, juillet 2012. ©	REUTERS/POOL New
Jacob Zuma lors d'une réunion à Beijing, juillet 2012. © REUTERS/POOL New

Jacob Zuma et la grogne des Sud-Africains

A l’approche du congrès de l’ANC, le président sud-africain paraît de plus en plus contesté, à la fois pour son style et pour ses résultats.

Mise à jour du 27 novembre 2012: La télévision publique sud-africaine SABC a censuré la publicité d'une chaîne de fish and chips parodiant un dîner familial chez Jacob Zuma où le président apparaît comme un jovial héros de dessin animé régalant sa très nombreuse famille, a indiqué mardi l'agence publicitaire.

La publicité de 31 secondes intitulée "Le dîner à Nkandla" --du nom de la résidence du président dans son village natal du KwaZulu-Natal (est)-- montre un Jacob Zuma invitant ses épouses et enfants à se resservir.

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La cote de popularité de Jacob Zuma n’a cessé de baisser, ces derniers mois.

Le drame de Marikana, la mine de platine où trente-quatre mineurs ont été tués par la police le 16 août 2012, a confirmé le manque de vision et de leadership au sommet de l’Etat.

Un avis qui n’est pas seulement celui des investisseurs blancs et du journal britannique The Economist, qui a mis en avant la «corruption et incompétence» des dirigeants pour expliquer les mauvaises performances économiques de l’Afrique du Sud.

Ce point de vue est aussi partagé au sein du Congrès national africain (ANC), un parti où la fronde gagne contre l’actuel président, à quelques semaines d’un important congrès quinquennal, prévu pour décembre à Mangaung (le nouveau nom africain de Bloemfontein).

Dernier sujet d’irritation en date: les millions de rands engloutis dans la réhabilitation de Nkandla, le village presidentiel dans la province du Kwazulu Natal. Jacob Zuma est soupçonné de s’y faire construire, aux frais du contribuable, des logements luxueux pour recevoir des VIP et abriter sa grande famille —quatre épouses et une vingtaine d’enfants.

La tentation de la mégalomanie

Aux yeux de l’opinion sud-africaine, une telle folie des grandeurs relève d’un trait caractéristique des mauvaises pratiques des chefs d’Etat, ailleurs en Afrique.

Jacob Zuma a assuré que l’Etat ne prenait en charge que les infrastructures liées à sa sécurité —l’eau et l’électricité étant comprises dans la facture, a expliqué le 5 octobre Thulas Nxesi, le ministre des Travaux publics.

Le chantier, qui comprend la construction de bunkers souterrains, d’une clinique et d’un héliport, va coûter 23,3 millions d’euros. Une somme sur laquelle Zuma ne paiera en réalité que 5%, environ 1 million d’euros, selon les révélations faites par la presse. 

Le médiateur de la République, la pugnace Thuli Madonsela, a ouvert une enquête sur le Nkandlagate. La principale figure de l’opposition, Helen Zille, réclame de son côté une enquête parlementaire.

Cette politicienne blanche a été empêchée, le 4 novembre, d’approcher Nkandla par des militants de l’ANC qui ont fait une chaîne humaine autour de la résidence de Zuma, allant jusqu’à se coucher sur la route pour bloquer le passage de la dirigeante de l’Alliance démocratique (DA)…

Mauvais signe pour la démocratie sud-africaine: la police anti-émeutes a empêché les partisans de l’ANC de prendre d’assaut la délégation de Helen Zille.

La stratégie du déni

Jacob Zuma, sur bien des sujets, n’est même pas sur la défensive. Comme son prédécesseur Thabo Mbeki, qu’il avait évincé de la présidence du parti, fin 2007, lors du congrès de l’ANC de Polokwane, il adopte le plus souvent des postures de déni.

Le massacre de 34 mineurs, le 16 août, à Marikana, la mine de platine de Lonmin, «n’est pas un retour à l’apartheid», dit-il. Même si cette lourde bavure, pour laquelle la police n’a montré aucun remords, rappelle le massacre de manifestants noirs à Sharpeville, en 1960. Un tournant, qui avait précipité le passage de l’ANC à la lutte armée contre l’apartheid.

La différence entre Marikana et Sharpeville, selon Zuma, tient à la commission d’enquête qui travaille sur Marikana. Sous l’apartheid, insiste-t-il, l’affaire aurait été étouffée. 

«Et un incident ne veut pas dire que notre système est un système qui tue les gens», souligne-t-il.

Et d’appeler les milliers de mineurs toujours en grève, à travers le pays, à retourner à leur travail —alors que leurs employeurs, de grandes sociétés minières, rechignent à leur accorder les augmentations demandées, et les menacent de licenciement s’ils persistent à faire grève.

Toujours selon Zuma, l’ANC n’est «pas en crise», alors qu’une bonne partie des responsables du parti préfèreraient ne pas le voir rempiler pour un second mandat lors des élections législatives et présidentielle de 2014.

Quant à Frederik de Klerk, 76 ans, le dernier président blanc du pays, il «n’a pas de leçon à donner» à l’ANC. Détenteur avec Nelson Mandela du prix Nobel de la paix, Frederik de Klerk a pour habitude de prendre la parole lors des moments critiques de la politique sud-africaine.

Les risques d'autisme

Lors d’une rencontre au Cap avec des chefs d’entreprise, le 1er novembre, Frederik De Klerk a fustigé le «marxisme-léninisme» des cadres de l’ANC et le virage socialiste qui pourrait être pris lors du prochain congrès du parti au pouvoir.

De Klerk s’emporte contre toute politique de redistribution des richesses, «une ingénierie sociale dans laquelle les perspectives des individus seraient de nouveau déterminées par la race, plutôt que par le mérite et le contexte de chacun».

Aux yeux de bien des analystes, parmi lesquels l’économiste afrikaner Sampie Terreblanche, le virage socialiste que l’ANC n’a pas pris dès 1994, pour ne pas effrayer les investisseurs blancs, serait pourtant vital. Ne serait-ce que pour la stabilité politique du pays.

Pas une semaine ne se passe sans émeute contre la mauvaise qualité des services publics ou le niveau de chômage (25,5%, selon les statistiques officielles, que beaucoup d’experts considèrent comme largement sous-estimées).

«La meilleure chose que De Klerk puisse faire, c’est de rester tranquille et d’essayer d’encourager les entreprises blanches de créer des emplois, de fournir des formations et de payer les salariés noirs à niveau égal avec leurs collègues métis, indiens et blancs», a réagi l’ANC dans un communiqué.

Le recensement de 2011, dont les résultats ont été publiés le 1er novembre, révèle l’ampleur des problèmes auxquels l’ANC reste confronté. Les ménages noirs en moyenne, ne gagnent que 6.000 euros par an, tandis que les ménages blancs touchent 36.500 euros annuels —le niveau de revenu le plus élevé.

La part de la population blanche est passée de 9,6% en 2001 à 8,9%, en raison d’un phénomène d’émigration. Alors que les Sud-Africains blancs ont du mal à se voir un avenir dans leur pays, les noirs, eux aussi, rêvent de partir. Et Jacob Zuma, en tant que président, manque cruellement d’arguments pour les retenir.

Sabine Cessou 

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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