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La présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf, octobre 2010. REUTERS/STR News
La présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf, octobre 2010. REUTERS/STR News

Liberia: Les fantômes de la guerre hantent les élections (Màj)

A l'approche des scrutins présidentiel et législatif du 11 octobre 2011, la participation à la campagne de candidats ayant soutenu des chefs de guerre suscite critiques et inquiétudes.

Mise à jour du 10 novembre: La présidente Ellen Johnson-Sirleaf a été réélue à la tête du Liberia avec 90,8% des suffrages exprimés au second tour d'un scrutin boycotté par son rival du premier tour, Winston Tubman, annonce la commission électorale. Le taux de participation a atteint 37,4%.

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Mise à jour du 7 novembre: Winston Tubman appelle à boycotter le second tour de la présidentielle qui l'opposera, le 8 novembre, au prix Nobel de la Paix Ellen Johnson-Sirleaf, la présidente sortante. Au premier tour, ce dernier avait dénoncé des «fraudes massives».

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Mise à jour du 8 octobre 2011: Le Prix Nobel de la Paix a été décerné le 7 octobre à la présidente du Liberia, Ellen Jonhson Sirleaf, et à deux autres lauréates, la militante libérienne des droits des femmes, Leymah Gbowee, et à la militante yéménite pro-démocratie Tawakkol Karman pour «leur lutte non-violente pour la sécurité des femmes et pour le droit des femmes à participer pleinement à la construction de la paix».

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Le 5 octobre, la Cour Suprême du Liberia a rejeté la demande de disqualification de six candidats à l'élection présidentielle du mardi 11 octobre, dont la présidente sortante Ellen Johnson Sirleaf et ses principaux rivaux. Un parti libérien avait demandé la disqualification de ces candidatures en s'appuyant sur une clause constitutionnelle qui veut que tout candidat réside au pays au moins 10 ans avant l'élection.

Pas de modification de la Constitution. Appelés à se prononcer le 23 août par referendum, les Libériens ont largement voté «non» à des modifications de leur Constitution.  

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Ces temps-ci, la chanson à la mode au Liberia s’appelle They comin’ again (Ils reviennent). Un rap qui raille la ruée d’éternels candidats dans la campagne pour les élections présidentielle et législatives, lancée le 5 juillet.

Ce sont, pour la plupart, des sexagénaires et septuagénaires plus ou moins impliqués dans la guerre civile qui emporta 200.000 personnes entre 1989 à 2003. Ils devront convaincre, d’ici le 11 octobre 2011, une population de 18 ans d’âge médian.

Huit ans après la fin du conflit, ces élections font toujours figure de test démocratique. L’ONU considère que «la situation au Liberia continue de constituer une menace pour la paix internationale et la sécurité dans la région» et maintient 8000 Casques bleus sur place. La Mission des Nations unies au Liberia (Minul) aura pour tâche d’assister les autorités dans l’organisation du scrutin.

«Ces élections seront conduites par les Libériens et exécutées par les Libériens, souligne la porte-parole de la Minul, Yasmina Bouziane. Notre mandat se limite à appuyer la Commission électorale nationale en apportant une aide logistique dans les endroits reculés.»

Bilan en demi-teinte de Sirleaf

A 72 ans, Ellen Johnson Sirleaf, première femme élue à la tête d’un Etat africain, se représente. Sous son mandat, de nombreuses infrastructures ont été reconstruites, la stabilisation des dépenses publiques a permis de bénéficier d’importantes annulations de dette et la croissance de plus de 6% en 2010 devrait passer à deux chiffres après 2011.

Pour autant la route est encore longue.  

«Je viens régulièrement au Liberia depuis son élection et je ne vois pas beaucoup de changements matériels dans la vie des gens, témoigne Michael Keating, directeur des opérations du Centre pour la démocratie, la paix et le développement de l’université du Massachusetts, Boston.

Bien sûr, il y a la paix et d’importants investissements dans les ressources naturelles, mais la paix est à mettre au compte de l’ONU et les investissements se traduisent rarement par des emplois ou une réduction significative de la pauvreté.»

La peine de mort a été rétablie en 2008 pour tenter de stopper une criminalité endémique et le «cancer» de la corruption que la présidente se jurait de combattre en 2006 est loin d’être guéri malgré quelques progrès.

Une réconciliation grippée

Point noir des six années d’Ellen Johnson Sirleaf, la réconciliation qui est au point mort. Prince Johnson en est l’incarnation. Avec la candidature de cet ancien chef rebelle élu sénateur, c’est toute l’horreur de la guerre qui s’invite dans les urnes. Dans son rapport final publié en 2009, la Truth and Reconciliation Commission (TRC) a placé son nom en tête d’une liste de personnes accusées notamment de crimes de guerre

Son CV est particulièrement fourni: meurtres, massacres, recrutements forcés, viols, torture... On lui doit notamment l’assassinat et la torture en partie filmée de l’ancien président Samuel Doe. La TRC recommande qu’il soit poursuivi en justice.

Si une terreur comme Prince Johnson bat aujourd’hui campagne alors qu’il pourrait tout aussi bien être en train d’écrire ses mémoires en prison, c’est parce que les recommandations de la TRC n’ont jamais été appliquées par l’actuelle présidente, elle-même pointée du doigt.

La TRC recommande que 49 personnes —dont elle— soient interdites d’exercer une fonction publique pendant 30 ans, pour s’être rendues «responsables de violation des droits de l’homme et crimes de guerre par leur conduite, pouvoir, soutien, action, inaction ou leurs financements».

Sirleaf a reconnu avoir aidé financièrement les rebelles du National Patriotic Front of Liberia (NPFL) de Charles Taylor, élu président en 1997.

«Nous nous concentrons sur la reconstruction matérielle et physique, pas sur les esprits ni sur les âmes. Aussi longtemps que l’actuelle clique de politiciens est au pouvoir il n’y aura pas de justice», a commenté, dépité, Jérôme Verdier, ancien président de la TRC.

Le fantôme de la guerre civile

«Les contradictions fondamentales qui avaient motivé les acteurs de la guerre civile sont toujours d’actualité au Liberia», confirme Michael Keating qui trouve «honteux qu’il n’y ait qu’un psychologue dans un pays où la population entière souffre virtuellement de stress post-traumatique.»

En dépit de ce bilan mitigé, Sirleaf a toutes les chances d’être réélue. Car, face à elle, la concurrence ne fait pas rêver. L’ex-star du football, Georges Weah, qui l’avait devancée au premier tour en 2005 est hors-jeu. Winston Tubman lui a été préféré par les délégués du Congress for Democratic Change, le principal parti d’opposition. Diplômé d’Harvard, tout comme Sirleaf, il présente un parcours universitaire et professionnel qui avait manqué à Weah lors de la précédente élection.

Neveu de William Tubman, président du Liberia de 1944 à 1971, l’ancien représentant de l’ONU en Somalie a été ministre de la Justice sous le sanglant régime de Samuel Doe. Son passé de girouette politique l’a rattrapé en mai 2011 lors d’un discours au cours duquel sa langue a fourché. Il s’est présenté comme le champion du National Democratic Party of Liberia, son ancien parti.

Candidat du Liberty Party, arrivé troisième en 2005, Charles Brumskine est quant à lui un ancien allié de Charles Taylor, actuellement jugé à La Haye pour crimes contre l’humanité par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone.

Aussi étrange soit-il, la campagne électorale a été lancée sans que les candidats soient certains de le rester. Tout dépendra de l’issue du référendum très polémique prévu le 23 août, qui pourrait radicalement changer la donne. Quatre amendements à la Constitution seront proposés aux Libériens, notamment un visant à réduire de dix à cinq ans la durée de résidence requise au Liberia pour pouvoir se présenter. Si le «non» l’emporte les candidatures de Tubman et Brumskine (entre autres) sont directement menacées.

L'inconnue du référendum

Est-ce pour éviter qu’un nombre trop faible de candidats favorise Prince Johnson que ce référendum a été organisé?

«Prince Johnson n’est pas un candidat fort en dehors de son fief, analyse Michael Keating. Je pense plutôt que le référendum fait partie de la traditionnelle bataille entre un régime actuel dirigé par des Américano-Libériens, et des éléments politiques indigènes qui veulent redessiner la carte électorale et les règles du jeu.»

Depuis son indépendance en 1847 le Liberia traîne comme un péché originel ce clivage entre Américano-Libériens et indigènes. Une société américaine de colonisation y avait à l’époque envoyé des esclaves noirs affranchis, créant dans la foulée une société inégalitaire qui n’accorda le droit de vote aux autochtones qu’en 1945.  

«Le Liberia, c’est la prolongation de l’esclavage par des esclaves qui refusent de détruire un système injuste et s’emploient à le maintenir, le développer et l’exploiter dans leur propre intérêt», a écrit Ryszard Kapuscinski

La date et les conséquences du jugement de Charles Taylor, attendu avant la fin de l’année, sont les autres inconnues des ces élections. Lors du lancement officiel de la campagne le président de la Commission nationale électorale a jugé bon de rappeler aux candidats et aux partis que «cet exercice n’est pas une guerre entre un groupe de Libériens et un autre».

Fabien Offner

 

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Fabien Offner

Fabien Offner. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique de l'ouest. Il est basé à Bamako.

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