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Camp d'entraînement des Forces de libération du nord, Sevaré, septembre 2012. © REUTERS/Stringer
Camp d'entraînement des Forces de libération du nord, Sevaré, septembre 2012. © REUTERS/Stringer

Une intervention militaire va finir d'achever le Mali

Le Mali est malade depuis longtemps et personne ne s'en est soucié. Mais une intervention lourde risque de plonger le pays dans une détresse encore plus profonde.

Depuis vingt ans, l’ONU multiplie les initiatives pour développer les mécanismes de prévention des conflits, mettre en place une diplomatie préventive et un système d'alerte rapide pour éviter le déclenchement de guerres sur le continent africain.

Malgré une litanie de recommandations, de préconisations, le «machin», comme le surnommait le général de Gaulle, intervient souvent après le début de la bataille.

L'organisation internationale est aux prises avec une énième crise qu’il n’a pas vu venir. Celle du Nord-Mali, un territoire conquis par quelques centaines de fous de Dieu qui menacent désormais l’Europe. Et surtout la France qui se trouve en première ligne. Elle non plus n’a guère prévu la descente aux enfers de son ex-colonie.

A Paris, c’est la mobilisation générale dans ce dossier jugé extrêmement périlleux. François Hollande a sonné l’alarme au début de l’été après avoir fait l’inventaire de l’héritage de son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, dans la région: quatre otages français dont leur ravisseur AQMI réclame cent millions d’euros pour les libérer, une Libye délivrée de Kadhafi mais désintégré avec des combattants perdus qui se répandent dans la région avec leurs armes.

Le président français a commencé par nommer un représentant spécial pour le Sahel, Jean-Félix Paganon qui a pris son bâton de pèlerin pour convaincre les Maliens de laisser faire l’intervention militaire, les Russes de ne pas s’y opposer à l’ONU, les Européens de sonner l’alarme, la Cédéao de se mettre en branle.

La lourde machine internationale s’est mise en marche. Comme d’habitude, elle fonctionne au diesel et fait beaucoup de bruit.

«Pour l’instant, l’heure n’est pas à l’intervention» dans le nord Mali, a expliqué le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, en définissant un nouveau calendrier:

«Il s'agit pour les Etats africains de mettre en place un plan d'action qui doit être soumis à nouveau au conseil de sécurité dans un délai d'un mois.»

Ce sont les Africains qui sont à l’initiative et doivent reconquérir leur territoire, a ajouté le ministre, la France limitant, selon la doctrine officielle, son rôle à la formation des combattants, à un soutien logistique et à l’apport de matériel.

Trois mois après les premiers bruits de bottes, on n’a donc guère avancé sur le plan militaire. Pourtant le temps presse car les puissants vents de sable, qui surviennent dès fin janvier dans cette partie du désert, compliqueront les interventions aériennes et des centaines d’Islamistes venus d’Algérie, du Sahara occidental, de Libye viennent renforcer les troupes islamistes.

On se demande même s’il n’est pas trop tard pour agir sur un continent où le médecin (dans le cas présent, il s’agit d’un chirurgien) arrive bien souvent après la mort.

Pourtant, le Mali donnait depuis des années au moins quatre signes de mauvaise santé qui auraient dû alerter la France, la communauté internationale et l’ONU.

1— Les barbus ont pris Tombouctou avec une poignée d’hommes décidés

On savait pourtant que l’armée malienne était minée par la corruption et les clans. Tandis que la pléthore (on en comptait près de soixante-dix) de généraux en place avant la chute de l'ex-président Amadou Toumani Touré, la myriade de chefs de bataillon (une dizaine pour un bataillon vraiment opérationnel) faisaient leurs affaires dans divers trafics de marchandises, de drogue, y compris avec les islamistes.

Les troupes ne disposaient par mois que d’une quinzaine d’euros pour se nourrir. Les soldats avaient aussi en mémoire le massacre de 85 policiers et gendarmes maliens en janvier à Aguelhok, retrouvés égorgés, éventrés et même émasculés par les rebelles.  Avec une armée constituée de chefs hommes d’affaires et de troufions crève la faim, le résultat des combats était connu d’avance.

2— Le mal vivre des soldats a été le détonateur

Mais l’Etat malien, miné par la corruption, est tombé comme un fruit pourri. Les révoltés sans chef sont allés chercher le capitaine Sanogo.

Les islamistes ont certes profité du coup de force à Bamako pour conquérir tout le nord du pays mais la déliquescence de l’Etat malien était si grande que cette issue fatale était inéluctable.

3— La question Touareg ne date pas d’hier

Depuis un demi-siècle, les nomades du désert se sont révoltés à trois reprises.

Les accords d’Alger, signés après le soulèvement de 2006 (ces accords fixent les modalités du développement du nord du Mali et permettent un retour à une normalisation des rapports entre les Touaregs et Bamako, Ndlr), n’ont rien réglé.

Ils prévoyaient des aides importantes pour le développement du nord Mali qui se sont perdues dans les sables du désert. La quatrième rébellion, instrumentalisée par les islamistes, a été la bonne

4— Les fous de Dieu sont arrivés au milieu des années 2000

Cela a commencé avec l’arrivée dans la région de Barbus venus d’Algérie, mais aussi d’Arabie Saoudite, du Qatar, du Pakistan, d’Afghanistan. Ils ont lentement tissé leur toile, organisant leurs trafics, se mariant sur place, aidant financièrement les populations abandonnées par Bamako.

Ils ont été renforcés l’an passé par des Libyens désoeuvrés après la chute de Kadhafi.

Le Mali était donc très malade depuis des années mais personne ne s’en est vraiment soucié. Maintenant que la menace islamiste frappe aux portes de l’Europe, on sonne le tocsin. Mais, en déclenchant une intervention lourde, on court aussi le risque d’achever un malade trop faible pour la supporter. 

De précipiter une population où l’insécurité alimentaire est déjà présente dans une détresse encore plus profonde. D’envoyer des jeunes urbanisés, qui s’enfoncent dans une misère sans issue, dans les bras des islamistes. De donner un terrain du djihad à des Maliens, exilés en France et déjà convertis à l'islamisme radical.

Que faire alors? Comme de nombreux Maliens, le docteur Ibrahim Kissima Kandia est désespéré par la situation de son pays. Il affirme avoir «vidé ses comptes bancaires» pour venir début septembre au secours du Nord-Mali, sa région d'origine.

De ce voyage chez les fous de Dieu, il est revenu avec une série de constats: pillage systématique des biens,  minorités religieuses pourchassées, persécutées, forcés à l’exil ou tout simplement abattus de sang froid, centres de santé, hôpitaux et écoles saccagés, banques et les caisses d’épargne communautaires dynamitées et pillées, archives administratives détruites, intimidations, menaces, viols en série et en réunion de femmes, sévices sexuels, assassinats et exécutions sommaires. 

Et pour couronner le tout, la charia, des lapidations de couples, des amputations de membres, la flagellation, l'interdiction de jouer de la musique, de sortir à certains moments pour les femmes, de se baigner dans les cours d‘eau, des camps d’entraînement pour l’enrôlement et le lavage de cerveau des enfants de 4 à 17 ans pour en faire des soldats et surtout des bombes humaines.

Qui peut rester les bras croisés face à une telle barbarie?

Philippe Duval

 

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Philippe Duval

Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

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