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Des Erythréens dans une nrue d'Asmara, la capitale © PETER MARTELL / AFP
Des Erythréens dans une nrue d'Asmara, la capitale © PETER MARTELL / AFP

Erythrée: Pourquoi le pouvoir offre des kalachnikovs aux civils

Le gouvernement érythréen a lancé un vaste programme de distribution de fusils mitrailleurs AK-47 et de munitions à la population, notamment dans les villes. Une mesure qui sème la peur et la confusion chez les Erythréens de l'intérieur comme dans la diaspora.

Mise à jour du 21 janvier 2013: le ministère de l'Information érythréen à Asmara serait encerclé par l'armée après avoir été pris d'assaut par des soldats séditieux aujourd'hui, selon une source diplomatique et des expatriés érythréens ayant joint leurs proches par téléphone- cités par l'AFP et Reuters. La télévision locale, Eri-TV, n'est plus visible que sur Internet et diffuserait une émission musicale en continu. 

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Depuis le printemps 2012, avec l'habituelle paranoïa silencieuse qui le caractérise, le gouvernement d'Asmara (capitale de l'Erythrée) arme les citoyens des villes et enrôle de force les gens ordinaires dans des milices de quartier, selon les témoignages de nombreux Erythréens dans le pays et à l'étranger.

Cette campagne de distribution générale de fusils mitrailleurs AK-47 à la population civile interroge et inquiète, certains craignant l'éclatement d'une guerre civile, d'autres y voyant le signe de l'effondrement progressif de la très secrète dictature qui règne sur l'Erythrée.

Convoqués par l'administration

A Asmara et Keren (3e plus grande ville du pays, au nord d'Asmara), une à une, les familles reçoivent une convocation de l'administration régionale du parti unique, à leur domicile.

Aux citoyens regroupés au kebele, le siège de l'administration du district, on distribue contre un reçu un AK-47 et plusieurs chargeurs pour, dit-on, «défendre la patrie contre les infiltrés».

«Ils doivent remplir un formulaire et on leur remet une carte plastifiée, qui doit leur servir dorénavant de pièce d'identité», raconte un habitant d'Asmara souhaitant garder l'anonymat et dont le père a été armé par le gouvernement en août 2012.

Ou bien, sur leur lieu de travail, les supérieurs hiérarchiques convoquent les employés et, après un bref discours patriotique, distribuent une arme à feu aux hommes âgés et aux femmes au-delà de cinquante ans.

«Mon père a soixante-cinq ans», s'alarme Negash (les prénoms ont été changés pour des raisons de sécurité, Ndlr), un Erythréen vivant en exil au Canada.

«Lorsque son patron a commencé à distribuer des armes sous prétexte de lutter contre les ennemis, tous ses collègues étaient trop choqués et effrayés pour demander des explications.»

Entraînement obligatoire

L'entraînement au maniement des armes est obligatoire. Il est assuré tous les week-ends par des militaires venus de la cité militaire de Sawa, dans l'ouest, ou de Wi'a, la caserne disciplinaire située près de la mer Rouge.

«Après avoir été convoqué, mon père, qui a perdu son emploi d'ingénieur civil il y a dix ans lorsque le gouvernement a fait fermer les entreprises de construction privées, a d'abord refusé de porter une arme», explique Filmon. Les responsables du parti l'ont alors menacé de le priver des bons de rationnement qui lui permettent d'acheter de la nourriture dans les Dukan Hidri, les magasins d'Etat où les prix sont subventionnés.»

Les incarcérations arbitraires ou le refus de fournir les services de l'administration aux récalcitrants sont courants en Erythrée.

Les parents de Michael, qui vivent à Mai Temenai, près d'Asmara, sont extrêmement inquiets.

«Mon père est un ancien combattant du Front populaire de libération de l'Erythrée (la guérilla indépendantiste qui a arraché l'indépendance du pays à l'Éthiopie, Ndlr), explique-t-il. Il sait se servir d'une arme, mais pas ma mère. Et pourtant, on la force à en détenir une et à la transporter avec elle.»

Ni les récipiendaires des kalachnikov ni leurs familles ne comprennent les intentions du gouvernement, alors que les pénuries et l'inflation pèsent lourd sur la vie quotidienne des Erythréens de l'intérieur et que les signes de nervosité du régime inquiètent de plus en plus.

«Je ne sais pas ce qu'ils cherchent à faire, se lamente Berhane, dont les vieux parents restés à Asmara ont reçu en juin 2012 leur arsenal des mains d'un responsable local du parti unique. Mais c'est extrêmement dangereux et terriblement pervers.»

Stratégie d'atomisation

Lancée peu après les violentes incursions menées en mars 2012 par des commandos éthiopiens dans la région afar et autour du village disputé de Badmé, cette campagne d'armement général de la population continue aujourd'hui.

Depuis ces accrochages, au cours desquels de nombreux prisonniers ont été faits par les Ethiopiens, la tension est forte aux frontières de l'Erythrée.

La mort du frère ennemi Meles Zenawi (dans la nuit du 20 au 21 août 2012), Premier ministre de l'Ethiopie honnie, est venue raviver le climat de peur qui règne dans le petit pays isolé où l'on manque de tout et où les prisons sont pleines.

«Jeudi dernier (18 octobre), les employés du ministère de la Santé ont été regroupés au centre Expo, à Asmara, pour une distribution générale, raconte cet habitant d'Asmara. Le lendemain, c'était au tour des employés du ministère de l'Éducation et, samedi, ceux du ministère de l'Agriculture qui n'étaient pas encore allés chercher leur arme au kebele.»

Pour l'anthropologue suisse David Bozzini, spécialiste de l'Erythrée attaché au Centre des études africaines de Leiden (Pays-Bas), le gouvernement est engagé dans une «stratégie d'atomisation de la société».

«La distribution d'armes à la population civile n'est pas nouvelle en Erythrée, explique-t-il. Durant les années de guérilla, les cellules clandestines dans les campagnes étaient équipées par les kalachnikovs des rebelles. Ce qui est nouveau, c'est l'armement de la population des villes, principalement Asmara et Keren.»

Pour lui, le président Issayas Afeworki et son clan cherchent surtout à «construire un climat d'état d'urgence et à l'alimenter», alors que, dans la foulée des révolutions arabes, la jeunesse érythréenne a commencé à s'organiser à l'extérieur du pays pour déstabiliser le gouvernement par des campagnes d'agit-prop.

Ce serait une manière pour le régime, étranglé financièrement et politiquement par les sanctions internationales décidées par l'ONU en raison du soutien érythréen aux shebabs somaliens, de «créer artificiellement des tensions dans la population», afin de mieux la tenir en respect.

Il est vrai qu'Issayas Afeworki a perdu, avec la chute d'Hosni Moubarak et de Mouammar Kadhafi, deux précieux alliés qui lui fournissaient notamment un soutien politique fort sur la scène internationale et de l'essence, dont le manque se fait cruellement sentir en Erythrée.

«Cette stratégie systématique d'atomisation sociale est tout simplement un mode de gouvernance d'Issayas Afeworki et son gouvernement», résume David Bozzini.

Patrouilles civiles

Outre le fait que le gouvernement érythréen est convaincu que l'Ethiopie est prête, à tout moment, à lancer son armée à l'assaut de la petite Erythrée, créer une paranoïa d'Etat, entretenir les suspicions et les craintes du voisin, serait un moyen habile de décourager ceux qui seraient tentés de s'organiser pour renverser le régime par la force.

Les informations les plus récentes en provenance d'Asmara indiquent d'ailleurs qu'une nouvelle étape a été franchie dans ce mystérieux programme d'armement de la population.

Désormais, les habitants seraient contraints d'effectuer des patrouilles dans leurs quartiers, kalachnikov en bandoulière, selon plusieurs témoins et des photographies distribuées sur Internet par le mouvement de jeunesse Eritrean Youth Solidarity for Change (EYSC).

D'importantes giffa —ces rafles de quartier régulièrement organisées par l'armée pour enrôler de force ceux qui auraient échappé aux convocations du service militaire— auraient lieu à Asmara, avec la participation des civils armés des quartiers.

Entretemps, le gouvernement ne communique pas, sinon par le biais des administrateurs de district qui se contentent de dire aux civils effrayés qu'il s'agit de «se défendre contre l'ennemi».

Sur l'antenne de la chaîne de télévision d'Etat Eri-TV, le président Issayas Afeworki se montre au travail, au cours d'une tournée en 4x4 dans la région agricole de Mendefera, dans le sud du pays.

Amaigri mais souriant, il fait ainsi taire les rumeurs qui le donnent régulièrement pour agonisant, dans un hôpital du Qatar où il fait traiter dans le plus grand secret son foie malade. 

Léonard Vincent est journaliste, spécialiste de l'Erythrée et auteur du livre Les Erythréens (éd. Rivages).

 

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Léonard Vincent. Journaliste spécialite de l'Erythrée.

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